Test Blu-ray : Maigret tend un piège

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France, Italie : 1958
Réalisation : Jean Delannoy
Scénario : , , Jean Delannoy
Acteurs : , ,
Éditeur :
Durée : 1h59
Genre : Policier
Date de sortie cinéma : 29 janvier 1958
Date de sortie DVD/BR : 4 septembre 2020

Dans le quartier de la place des Vosges à Paris, un inconnu rôde et tue des femmes toujours de la même façon. Les meurtres s’enchainent. Ce tueur devient pour le commissaire Maigret une sorte d’ennemi personnel. Jamais il ne s’est trouvé aussi désemparé devant une affaire où ne pointe pas le moindre indice. C’est alors qu’il imagine une manœuvre désespérée…

Le film

[4,5/5]

Écrit en l’espace de quelques jours durant l’été 1955 par le stakhanoviste , le roman Maigret tend un piège serait rapidement adapté pour le cinéma, puisque le film de Jean Delannoy sortirait dès le mois de janvier 1958. Jean Gabin y incarnerait pour la première fois le personnage du commissaire Maigret, auquel il reviendrait en deux occasions dans les années qui suivraient. Avec 2,6 millions d’entrées dans les salles, le film remporte un succès immédiat. Même soixante ans après sa sortie initiale, le film de Jean Delannoy conserve des qualités impressionnantes. Des qualités n’ayant pas échappé à notre rédacteur Eric Becart, qui l’évoquait en ces termes dans sa critique en 2012 :

« Jean Gabin apporte à Maigret sa carrure, son tempérament, sa verve et confirme qu’il est une des meilleures incarnations du héros de Simenon à l’écran dans une composition fidèle à son auteur tout en instinct et compréhension de la personnalité du criminel.

C’est un Maigret fatigué, qui reporte à nouveau ses vacances et qui parle même de retraite ; mais un Maigret qui va quand même mettre toute sa pugnacité à confondre l’assassin du Marais. Si l’on est très rapidement sur la voie du coupable, il y a quand même quelques rebondissements mais c’est avant tout l’intrigue psychologique qui est magistralement menée jusqu’à la révélation finale. Maigret tisse savamment sa toile pour prendre au piège celui qu’il a deviné être l’assassin et qui bénéficie de la complicité consentie de sa mère et de son épouse. Tout à tour débonnaire, rassurant, compréhensif, autoritaire, menaçant…. Gabin / Maigret perce à jour la mécanique du crime. (…)

Mais Maigret tend un piège c’est aussi l’atmosphère du Paris des années 50, ses appartements soigneusement rangées, où la vie semble s’écouler comme figée à jamais, où les secrets sont gardés dans les tiroirs de lourds buffets, avec ses concierges et ses habitants qui assistent à la reconstitution d’un crime comme à un spectacle. (…) On reproche souvent à Jean Delannoy son classicisme, mais force est de reconnaître qu’avec Michel Audiard aux dialogues, Paul Misraki à la musique et Louis Page à la photographie, il a réalisé une des meilleures adaptations de Maigret à l’écran restituant l’atmosphère étouffante d’un Paris écrasé autant par la chaleur de l’été que par la pesanteur des années 50. Un régal de bout en bout. »

Comme l’a, à juste titre, souligné Eric Becart, Maigret tend un piège s’inscrit, comme tous les films de Gabin, dans une certaine tradition du cinéma français, à laquelle il est attaché, et qui s’oppose de façon nette et radicale à la Nouvelle Vague, qui ne tarderait pas à proposer son « manifeste » formaliste par le biais de la sortie d’À bout de souffle en 1960 – un cinéma très influencé par le film américain, notamment par le Film Noir, et porté par une idée de « mouvement » qui se retrouvera jusque dans les choix de plans et de prises de vue.

Maigret tend un piège, c’est tout l’inverse bien sûr, d’un point de vue formel et thématique. Comme on le sait parfaitement, Maigret n’est ni un chien fou ni un flic borderline. Au moment du tournage, Gabin a déjà 54 ans, et le film s’attache à adapter un récit issu d’une série littéraire bien établie, puisqu’elle avait déjà à l’époque plus de 25 ans. On est bien loin du truand incarné par Jean-Paul Belmondo, s’abreuvant de littérature américaine et brûlant la vie par les deux bouts dans le film de Godard. Cependant, à sa manière, Maigret tend un piège s’impose également comme une réponse française au Film Noir et au code Hays, le strict code de censure en vigueur aux États-Unis.

Cette volonté d’apporter une réponse franchouillarde au Film Noir se retrouve dans le soin apporté par le réalisateur Jean Delannoy et son directeur de la photographie Louis Page à travailler sur les clairs-obscurs et à plonger le spectateur au cœur d’un dédale de rues parisiennes à la fois cauchemardesque et labyrinthique. Ainsi, l’étroitesse des rues du quartier du Marais s’avère un choix habile de la part du cinéaste. En effet, le roman ne se déroulait pas dans le Marais à l’origine mais à Montmartre, quartier plus lumineux qui n’aurait pas permis à Jean Delannoy et Louis Page de nous proposer une atmosphère aussi étouffante et baroque.

Cette volonté de la part de Jean Delannoy et de ses co-scénaristes Michel Audiard et Rodolphe-Maurice Arlaud de s’attaquer au Film Noir sur son propre terrain se retrouve aussi et surtout dans les modifications que ces derniers ont apporté à l’intrigue du roman de Georges Simenon, en faisant le choix de placer la notion de frustration sexuelle au cœur même du récit, chose que les américains ne pouvaient pas faire avec le code Hays.

Le scénario de Maigret tend un piège prend donc le parti de mettre le psychopathe incarné par Jean Desailly au centre du film, en mettant en avant son impuissance et un jeu assez fort de tensions sexuelles. La femme du criminel, Yvonne (Annie Girardot), y est donc présentée comme ayant une liaison avec un gigolo nommé « Jo », et le scénario introduit également le personnage de Mauricette, qui s’avère à l’origine des frustrations du tueur et de ses pulsions homicides. Ces éléments psychologiques quasi-Freudiens, absents du livre de Simenon, enrichissent considérablement le portrait du tueur, auquel l’interprétation de Jean Desailly apporte une touche de pathos aussi inattendue que troublante. La lame du psychopathe est ainsi explicitement reliée à sa virilité défaillante et à son désir de contrôle sur les femmes.

Si bien sûr les américains parvenaient, par l’utilisation du symbole et des non-dits, à faire comprendre au spectateur le même genre de pathologie, Maigret tend un piège joue la carte de la frontalité, certes un peu franchouillarde, mais ayant au moins le mérite de ne pas tourner autour du pot et d’appeler un chat un chat. On retrouvera également cette morgue vis à vis du cinéma américain dans le fait de répéter à de nombreuses reprises le terme « salope », ou encore dans celui d’afficher à l’écran un soupçon de nudité féminine – une façon pour Jean Delannoy de signifier à Howard Hawks et John Huston qu’en France, on n’a certes peut-être pas Humphrey Bogart, mais qu’on peut aborder le genre policier par le biais de ses aspects les plus crus. Et ce même si on s’éloigne à dessein de l’œuvre que l’on adapte. Après tout, toute adaptation est une trahison, non ?

Le fait est par conséquent que soixante ans après la sortie du film, Maigret tend un piège s’avère extrêmement éloigné de l’idée que l’on peut se faire d’un certain cinéma « à Papa ». Extrêmement moderne dans sa tonalité et dans sa façon détournée d’aborder l’intrigue de Simenon, le film de Jean Delannoy nous propose un spectacle fort différent des autres adaptations du roman qui seront tournées par la suite. On notera notamment que la version de 1996, issue de la série avec Bruno Crémer, est mise en scène par le talentueux Juraj Herz (L’incinérateur de cadavres).

La collection « La séance »

Voilà bientôt deux ans que Coin de mire Cinéma propose avec régularité au public de se replonger dans de véritables classiques du cinéma populaire français, tous disponibles au cœur de sa riche collection « La séance ». En l’espace de ces deux années de passion, le soin maniaque apporté par l’éditeur à sa sélection de films du patrimoine français a clairement porté ses fruits. Ainsi, Coin de mire est parvenu à se faire une place de tout premier ordre dans le cœur des cinéphiles français. L’éditeur s’impose en effet comme une véritable référence en termes de qualité de transfert et de suppléments, les titres de la collection se suivent et ne se ressemblent pas, prouvant à ceux qui en douteraient encore la richesse infinie du catalogue hexagonal en matière de cinéma populaire. Une telle initiative est forcément à soutenir, surtout à une époque où le marché de la vidéo « physique » se réduit comme peau de chagrin d’année en année.

Chaque titre de la collection « La séance » édité par Coin de mire s’affiche donc dans une superbe édition Combo Blu-ray + DVD + Livret prenant la forme d’un Mediabook au design soigné et à la finition maniaque. Chaque coffret Digibook prestige est numéroté et limité à 3.000 exemplaires. Un livret inédit comportant de nombreux documents d’archive est cousu au boîtier. Les coffrets comprennent également la reproduction de 10 photos d’exploitation sur papier glacé (format 12×15 cm), glissés dans deux étuis cartonnés aux côtés de la reproduction de l’affiche originale (format 21×29 cm). Chaque nouveau titre de la collection « La séance » s’intègre de plus dans la charte graphique de la collection depuis ses débuts à l’automne 2018 : fond noir, composition d’une nouvelle affiche à partir des photos Noir et Blanc, lettres dorées. Le packaging et le soin apporté aux finitions de ces éditions en font de véritables références en termes de qualité. Chaque coffret Digibook prestige estampillé « La séance » s’impose donc comme un superbe objet de collection que vous serez fier de voir trôner sur vos étagères.

L’autre originalité de cette collection est de proposer au cinéphile une « séance » de cinéma complète, avec les actualités Pathé de la semaine de la sortie du film, les publicités d’époque (qu’on appelait encore « réclames ») qui seront bien sûr suivies du film, restauré en Haute-Définition, 2K ou 4K selon les cas. Dans le cas de Maigret tend un piège, il s’agit d’une restauration 2K réalisée par TF1 Studio avec la participation du CNC.

La cinquième vague de la collection « La séance » débarquera le 4 septembre. Les six nouveaux films intégrant la collection la portent aujourd’hui à un total de 31 titres. Les six films annoncés sur cette nouvelle vague ont de quoi mettre l’eau à la bouche des cinéphiles, puisqu’il s’agit de Les évadés (, 1955), Maigret tend un piège (Jean Delannoy, 1958), (, 1958), Maigret et l’affaire Saint-Fiacre (Jean Delannoy, 1959), (, 1962) et Maigret voit rouge (Gilles Grangier, 1963). Pour connaître et commander les joyaux issus de cette magnifique collection, on vous invite à vous rendre au plus vite sur le site de l’éditeur.

Le coffret Digibook prestige

[5/5]

Les films édités par Coin de Mire Cinéma au sein de sa déjà très riche – et indispensable – collection « La séance » se suivent et ne se ressemblent pas. Œuvre populaire et absolument remarquable, Maigret tend un piège a néanmoins tout à fait sa place au sein de cette série d’éditions « Collector » qui s’imposent de plus, on ne le répétera probablement jamais assez, dans un packaging luxueux et vraiment très classe que vous serez fiers d’afficher sur vos étagères.

Côté master, le film de Jean Delannoy affiche une forme littéralement insolente, prouvant à nouveau le soin maniaque apporté par l’éditeur à ses restaurations de films de patrimoine. L’image est d’une belle stabilité, le grain d’origine est scrupuleusement respecté, le piqué est d’une étonnante précision et les contrastes pointus accentuent l’impression de profondeur de l’ensemble. Quelques plans par ci par là affichent de légères baisses de définition bien sûr, mais dans l’ensemble, ce Blu-ray est de toute beauté, respectueux du rendu argentique d’origine, mais sachant également imposer un beau piqué et des contrastes solides. On ne peut que saluer l’éditeur pour cette réussite totale. Côté son, le film est proposé dans un mixage DTS-HD Master Audio 2.0 propre et clair, restituant parfaitement les dialogues tout autant que la remarquable musique de Paul Misraki.

Du côté des suppléments, on sera littéralement ravi, en plus de (re)découvrir Maigret tend un piège, d’avoir l’opportunité de « reconstituer » chez soi une séance de cinéma de 1958. Véritable curiosité éditoriale, permettant de remettre le film dans son contexte historique, cette possibilité de revoir les infos et les réclames du passé est également un excellent moyen de faire monter les larmes aux yeux des séniors nostalgiques des séances de ciné de leur enfance. On commencera donc avec les Actualités Pathé de la 5ème semaine de l’année 1958 (9 minutes). Le journal s’ouvre sur une page sportive : les courses de bourrins du Prix d’Amérique, les courses de bagnoles du rallye de Monte-Carlo et les glissades effrénées du championnat de Bavière de bobsleigh 1958. On continue ensuite quelques curiosités Européennes, avec la culture du saumon en Espagne, une clinique pour animaux en Allemagne, l’incendie des halles de Smithfield au Royaume-Uni et l’effondrement d’un immeuble en Italie. Quelques images très impressionnantes dans des registres extrêmement différents. Après la présentation d’une étrange maison sphérique aux allures de soucoupe volante, on passe à la politique avec le conseil des ministres des communautés Européennes, à la guerre froide avec quelques mots sur Cap Canaveral et sur le missile Thor, appelé pour être un peu moins anxiogène un « engin balistique à rayon intermédiaire ». On terminera avec un sujet dédié à la la fusion contrôlée de l’hydrogène lourd, ainsi qu’un dernier – en couleurs – consacré à l’intronisation de l’Aga Khan 4ème du nom au Pakistan. Après la bande-annonce de Maxime, on se plongera ensuite dans une longue page de publicités – ou plutôt de « réclames » – de cette année 1958 (8 minutes) : les bonbons Brochet, les cravates Rhodia, l’apéro Rosso Antico, les stylos à bille Bic, la coccinelle Volkswagen, le savon Monsavon, les appareils Ribet Desjardin, le lait Superlait (« le lait qui ne tourne pas »). Autant de pubs désuètes absolument charmantes qui vous donneront assurément le sourire. On terminera enfin le tour des bonus de cette édition indispensable avec la traditionnelle bande-annonce du film.

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