Le Tueur frappe trois fois
Italie, Allemagne : 1968
Titre original : La Morte non ha sesso
Réalisation : Massimo Dallamano
Scénario : Massimo Dallamano, Giuseppe Belli, Vittoriano Petrilli
Acteurs : John Mills, Tullio Altamura, Luciana Paluzzi
Éditeur : Rimini Éditions
Durée : 1h28
Genre : Thriller, Giallo
Date de sortie cinéma : 6 janvier 1971
Date de sortie DVD/BR : 15 mai 2026
L’inspecteur Franz Bulon est sous la pression de sa hiérarchie. Enquêtant sur un vaste trafic de drogue, il voit tous les témoins potentiels assassinés par un mystérieux tueur, qu’il ne parvient pas à arrêter. Mais Franz a d’autres problèmes : d’une jalousie maladive, il soupçonne sa femme de le tromper. C’est le début d’un terrible engrenage…

Le film
[3,5/5]
Étrange époque que celle où Le Tueur frappe trois fois a vu le jour : l’Italie de 1968, encore secouée par les premiers frémissements de contestation, mais déjà prête à transformer ses angoisses en cinéma. Le film de Massimo Dallamano débarque à ce moment charnière, juste avant que le Giallo ne devienne une marque déposée grâce à Dario Argento. Le film de Dallamano appartient pourtant déjà pleinement au genre, comme un brouillon fiévreux où les codes se cherchent, se tordent et se réinventent. Le Tueur frappe trois fois installe son intrigue dans un monde où les apparences se fissurent dès qu’on les regarde un peu trop longtemps. Le Giallo, même avant d’être baptisé, repose sur cette idée : la vérité se cache dans les détails, dans un geste trop précis, dans un regard qui fuit. Massimo Dallamano filme les corps comme des indices, les décors comme des pièges, et les objets comme des complices silencieux. Les thématiques du film (identité trouble, désir contrarié, violence tapie sous le vernis social…) s’entrelacent avec une mise en scène qui privilégie les angles obliques, les cadres serrés, les couleurs légèrement délavées.

Le Tueur frappe trois fois se distingue aussi par son rapport au féminin, typique du giallo naissant : fascination, inquiétude, ambiguïté. Les femmes y avancent comme des silhouettes lumineuses dans un monde qui voudrait les réduire à des ombres. Les vêtements des actrices, entre élégance bourgeoise et audaces naissantes, témoignent d’une société qui se déverrouille lentement, et Massimo Dallamano capte cette transition avec une attention presque documentaire, glissant dans le thriller une chronique discrète de la libération des mœurs. Les robes, les manteaux, les coiffures volumineuses ne sont pas de simples accessoires : ils racontent une époque où l’élégance devient une forme de résistance, un moyen de s’affirmer dans un univers masculin qui vacille. La manière dont Dallamano utilise la mode ne tient pas du fétichisme gratuit, mais plutôt du marqueur social et psychologique.

Évoluant quelque-part entre le Krimi allemand et le Giallo à venir, Le Tueur frappe trois fois semble parfois hésiter entre le polar classique et le cauchemar stylisé, mais cette hésitation devient sa force : un film-frontière, un territoire encore en construction. Le film annonce d’ailleurs déjà les obsessions futures du giallo : le meurtrier insaisissable, les identités multiples, les flashbacks trompeurs, les pulsions enfouies… On pense à La Fille qui en savait trop de Mario Bava pour l’élégance du mystère, ou à Formule 1 d’Umberto Lenzi pour le parfum de désir et de trahison. Massimo Dallamano, ancien directeur de la photographie, soigne chaque plan comme une énigme visuelle. Les ombres s’étirent, les silhouettes se découpent, les visages se fragmentent. Le film devient une sorte de puzzle émotionnel où chaque pièce semble vouloir s’échapper. Le Tueur frappe trois fois joue avec la perception, avec ce que l’œil croit saisir, et rappelle que le giallo n’est pas seulement un genre : c’est une manière de regarder le monde, de douter de tout, même de ce qui paraît évident.

Le Tueur frappe trois fois doit également beaucoup à son casting, qui donne chair à cette atmosphère de trouble permanent. Les acteurs avancent avec une intensité retenue, presque féline, comme s’ils craignaient de réveiller quelque chose de plus dangereux qu’eux. Les performances féminines, notamment, apportent une profondeur inattendue à un récit qui aurait pu se contenter de ses rebondissements. Le film gagne en densité grâce à ces présences, qui transforment chaque scène en terrain mouvant. Le Tueur frappe trois fois laisse donc derrière lui une impression persistante : celle d’un giallo précoce mais déjà sûr de ses obsessions – un film qui regarde l’avenir du genre avant même qu’il ne soit officiellement né.

Le Blu-ray
[4/5]
Le Tueur frappe trois fois débarque ces jours-ci au format Blu-ray dans la prestigieuse Collection Angoisse de Rimini Éditions, et il s’agit là d’un petit événement : c’est en effet le tout premier Giallo à voir le jour dans cette collection. Le packaging s’inscrit dans la lignée de leurs sorties horrifiques : un packaging soigné, identifiable au premier coup d’œil, avec ce Digipack trois volets glissé dans un fourreau qui donne immédiatement envie de le manipuler comme un objet précieux. Le master Haute-Définition offre une restauration propre, respectueuse du grain d’origine, sans chercher à lisser artificiellement les textures. Les couleurs retrouvent une douceur légèrement passée, typique des productions italiennes de la fin des années 60, et les contrastes gagnent en précision, notamment dans les scènes nocturnes où les silhouettes se découpent avec une élégance nouvelle. Côté son, les mixages français et anglais en DTS-HD Master Audio 1.0 se montrent équilibrés, chacun avec sa personnalité. La version française, parfois redoutée sur ce type de film, s’en sort très bien : les dialogues sont clairs, les ambiances préservées, aucune saturation gênante. La version anglaise, un peu plus ample dans les médiums, offre une légère sensation d’espace supplémentaire, mais les deux pistes restent suffisamment proches pour éviter toute hiérarchie forcée. Le Tueur frappe trois fois bénéficie ainsi d’un traitement technique solide, respectueux et agréable à redécouvrir.

Les suppléments du Blu-ray Le Tueur frappe trois fois se concentrent sur un programme unique mais généreux : une présentation du film par Stéphane Lacombe (36 minutes), responsable éditorial chez Frenezy. Cette intervention, dense et passionnée, replace le film dans son contexte historique, revient sur la carrière de Massimo Dallamano, évoque ses années de chef opérateur sur les premiers Sergio Leone, et analyse la manière dont son film s’inscrit dans la préhistoire du Giallo. L’intervenant y détaille les motifs visuels, les obsessions thématiques, les choix de mise en scène, et souligne l’importance du film dans l’évolution du thriller italien. L’édition collector limitée ajoute un livret de 24 pages signé Marc Toullec, intitulé « Massimo Dallamano, passage éclair », qui prolonge l’analyse avec une élégance littéraire bienvenue. Le tout forme un coffret cohérent, généreux et parfaitement adapté à celles et ceux qui souhaitent redécouvrir Le Tueur frappe trois fois dans les meilleures conditions possibles.














