Berlinale 2020 : Lands of Murders

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Allemagne, 2019

Titre original : Freies Land

Réalisateur :

Scénario : Christian Alvart & Sigfried Kamml, d’après un scénario de Alberto Rodriguez & Rafael Cobos

Acteurs : , , , Ben Hartmann

Distributeur : Kmbo

Genre : Policier

Durée : 2h09

Date de sortie : 22 juillet 2020

3/5

Au sein du réseau de cheminements qu’empruntent les remakes de pays en pays, nous n’étions pas tellement conscients qu’il existe également une correspondance entre l’Espagne et l’Allemagne. En effet, c’est plutôt le cinéma hollywoodien qui est connu pour sa voracité en termes de recyclage peu scrupuleux d’histoires ayant déjà fait leurs preuves quelque part ailleurs sur le globe. Et que dire des recettes des comédies populaires, qui tentent de traverser les frontières, le plus souvent en y laissant les plumes de la singularité de leur humour national ?

On n’a aucun souvenir d’avoir vu La Isla minima de Alberto Rodriguez, ce polar poisseux venu d’Espagne et qui avait dominé la cérémonie des Goyas en 2015. Et après tout, quel intérêt de l’avoir fait ou pas, puisque , programmé dans le cycle de promotion du cinéma allemand au « Lola at Berlinale », en reprend religieusement les ingrédients, à la différence plus ou moins anecdotique du cadre historique près ? Ainsi, on serait presque tenté de déroger à notre règle de poster exclusivement la bande-annonce du film chroniqué en fin d’article, afin de souligner, en postant également à côté celle de l’original espagnol, à quel point on assiste ici à un vilain copier-coller ! En même temps, ce serait injuste de tirer à boulets rouges sur le réalisateur Christian Alvart, puisque celui-ci s’acquitte convenablement de la tâche ingrate de la copie, condamnée d’avance à l’échec quand elle s’approche trop près du modèle (voir les deux versions de Psychose de Hitchcock et Van Sant). Malgré une forte impression de déjà-vu, ce policier tient donc la route, grâce à son ambiance oppressante de fin de règne est-allemand.

© Syrreal Entertainment / Telepool / Kmbo Tous droits réservés

Synopsis : En 1992, le commissaire peu commode Patrick Stein de Hambourg est envoyé dans une petite ville en Allemagne de l’Est, où la disparition de deux sœurs adolescentes a été signalée. Il y devra faire équipe avec le commissaire Markus Bach, un ancien fonctionnaire des renseignements dont les méthodes brutales n’ont pas encore assimilé les changements de régime survenus depuis la chute du mur de Berlin. Au début, la liste des suspects est longue et les deux policiers n’arrivent guère à s’accorder sur le chemin à prendre afin de mener à bien leur enquête. Mais au fur et à mesure que les indices et même les cadavres s’accumulent, ils apprendront à apprécier leur pugnacité respective.

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Ressuscité des ruines

La nouvelle ère post-franquiste en Espagne est donc troquée ici contre des terres pas si fleuries à l’est, dont tout le monde veut se sauver au plus vite. Sans grande surprise, la nostalgie du régime de la RDA n’est pas du tout de mise. Alors que les décors urbains sentent encore bon l’esthétique soviétique, désormais dans un état de délabrement avancé, seulement interrompu par l’apparition de quelques rares voitures neuves venues de l’ouest, les ambitions des personnages, qui peuplent contre leur gré la bourgade sans vigueur, se dirigent collectivement vers l’espoir d’un avenir à Berlin. Or, cet élan de fuite collective est infecté par un marasme criminel diffus, incompris seulement par les deux commissaires mal assortis, venus de l’extérieur. Face à eux se dresse un mur du silence digne d’un polar corse, dû à une méfiance simultanée contre le représentant du passé, aux mains sales du sang versé jadis par la sécurité d’état, et contre son acolyte en guise d’ambassadeur peu recommandable de l’avenir, à savoir la probable annexion des piètres vestiges d’une fière tradition ouvrière.

Ce croisement historique entre deux cultures, qui n’ont plus grand-chose à se dire, alors qu’elles n’étaient séparées que pendant une quarantaine d’années, Free Country le conjugue avec une efficacité relative. La mise en scène ne tire certes rien de substantiel de ce choc des mentalités, mais elle capte plutôt adroitement cette brève parenthèse au début des années 1990, qui voyait les dernières convulsions du style de vie est-allemand, avant qu’il ne soit balayé définitivement par le rouleau compresseur économique et financier venu de l’ouest. Cette transformation est achevée depuis longtemps, comme on peut le voir chaque année dans bon nombre d’endroits emblématiques de la Berlinale, comme par exemple du côté de l’Alexanderplatz. C’est dans ce quartier, méconnaissable par rapport à nos souvenirs de cette époque-là, que nous avons pu à présent assister à la projection de ce film, dans un multiplexe aussi confortable qu’interchangeable avec des dizaines de salles semblables un peu partout en Allemagne.

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Dans la voiture de devant

En dehors de ce cadre historique, reconstitué avec un savoir-faire remarquable, le fond de l’intrigue relève davantage des conventions pures et dures du policier aux tenants et aboutissants énigmatiques. A l’image des innombrables plans aériens pris avec un drone, qui faisaient encore illusion il y a cinq ans dans le film espagnol et qui sont désormais entièrement entrés dans le vocabulaire courant du cinéma international, on reste toujours à distance considérable des enjeux de l’intrigue. Qui a tué qui et pourquoi ? La réponse à cette question vieille comme le monde reste presque fâcheusement vague, même si quelques coupables supposés trouvent leur juste châtiment en dehors de l’appareil judiciaire. C’est surtout la complicité cabossée entre les deux personnages principaux qui importe ici, propulsée par des traits de caractère pour le moins ambigus.

Cependant, à ce niveau-là, la facture presque abusivement fluide et stylisée du film empêche celui-ci de vraiment creuser ces portraits du futur père incorruptible et du vieux loup au physique gargantuesque. Ni Trystan Pütter, ni Felix Kramer ne réussissent à s’imposer réellement dans ces rôles assez stéréotypés, bien que leur présence apporte toujours plus de poids que ces personnages féminins tous très creux, malgré l’effort honnête de Nora Waldstätten en mère des victimes menant pour le moins un double jeu. En fin de compte, c’est une vraie duplicité malicieuse de la narration qui fait défaut au film, le pragmatisme germanique – vive les préjugés ! – ayant pris le dessus sur une philosophie latine plus finement contradictoire.

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Conclusion

C’est ainsi que se termine notre cinquième couverture de suite du Festival de Berlin, avec ce remake solide d’un film de genre, qui demeure par contre beaucoup trop près de l’original pour se défaire du petit air fâcheux inhérent aux imitations, aussi habiles soient-elles. Free Country montre que des voies d’échange sont possibles entre les cinématographies des différents pays européens. Il aurait néanmoins été souhaitable que la mise en scène de Christian Alvart fasse preuve de plus de personnalité pour conférer à son onzième long-métrage un aspect plus singulier.

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