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Critique : L’Abandon

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L’Abandon

France, Belgique, 2026
Titre original : –
Réalisateur : Vincent Garenq
Scénario : Vincent Garenq, Alexis Kebbas et Mickaëlle Paty, d’après un livre de Stéphane Simon
Acteurs : Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot, Emma Boumali et Nedjim Bouizzoul
Distributeur : UGC Distribution
Genre : Drame historique / Avertissement
Durée : 1h41
Date de sortie : 13 mai 2026

3/5

Rétrospectivement, on pourrait croire que l’assassinat de Samuel Paty, survenu le 16 octobre 2020, ne soit qu’une horrible parenthèse, hors du temps. Cet événement avait beau être pris en tenaille entre deux confinements dus à la crise sanitaire, son impact continue de résonner jusqu’à ce jour. De la façon la plus tragique au moment de l’exécution de l’enseignant Dominique Bernard trois ans plus tard, dans des circonstances pas si dissemblables. Toutefois, L’Abandon n’est guère un film sur l’étude d’un passé traumatisant. Il s’agit plutôt d’un film sur la force du présent, sur tous ces petits détails et choix en apparence bénins qui peuvent mener à la catastrophe.

Avec un soin égal porté par la mise en scène de Vincent Garenq à la tâche de rester le plus près possible des faits et de ne pas tomber dans le piège, si facile et si épineux, de dresser deux blocs extrêmes l’un contre l’autre dans un manichéisme sommaire. Le cinquième long-métrage du réalisateur a admirablement réussi cette première mission, alors que la deuxième s’est avérée un peu trop complexe pour les temps tendancieux dans lesquels nous vivions.

Surtout, ce drame au rythme prenant insiste sur la banalité apparente d’une situation qui a fini par virer au drame. Le choix d’Antoine Reinartz pour incarner le professeur sauvagement décapité va parfaitement dans le sens d’une mise en garde contre les fanatismes de tous bords, qui s’apparente tristement à un aveu d’impuissance. Le comédien ne fait nullement de Samuel Paty un héros, paré des valeurs de la République pour combattre les intégristes. Au contraire, il reste magnifiquement fidèle à cette éthique de travail aux allures modestes, presque effacées, qui distingue un grand nombre d’enseignants en France et ailleurs. À l’image de son entourage immédiat, personnifié par Emmanuelle Bercot en principale elle aussi dépassée par les événements, le protagoniste ne sait pas trop ce qui lui arrive malgré lui.

Avec de surcroît une terrible sensation d’isolement qui renvoie bien sûr au titre du film. Car presque autant que de l’attaque terroriste elle-même, Samuel Paty a été la victime en termes symboliques d’un système largement défaillant, justement à l’instant où l’enseignant persécuté avait le plus urgemment besoin de sa protection.

© 2026 Guy Ferrandis / Outside Films / Les Films du Kiosque / France 3 Cinéma / Umedia / UGC Distribution Tous droits réservés

Synopsis : En octobre 2020, le professeur d’Histoire-Géo Samuel Paty donne un cours sur la liberté d’expression à une classe de quatrième de son collège à Conflans-Sainte-Honorine, en région parisienne. Par précaution, il propose aux élèves qui pourraient être choqués par la vision de certaines caricatures de quitter temporairement la salle. Sa volonté de ne brusquer personne rencontre d’abord l’incompréhension de certains parents, qui alertent sa principale. Après des excuses et des explications, l’incident paraît clos.

Sauf que Bachira, une élève d’une autre classe aux nombreux soucis d’indiscipline, raconte à son père qu’elle aurait été violemment discriminée par Paty à cause de sa religion. Plutôt que de ne voir dans le mensonge de sa fille qu’un subterfuge pour justifier la menace de son exclusion du collège, le père diffuse sur les réseaux sociaux de nombreux message de haine, appelant au licenciement du professeur. Onze jours plus tard, Samuel Paty sera assassiné à la sortie de son établissement scolaire.

© 2026 Guy Ferrandis / Outside Films / Les Films du Kiosque / France 3 Cinéma / Umedia / UGC Distribution Tous droits réservés

Cinq ans et demi après les faits, quiconque va aller voir L’Abandon sait pertinemment comment cette sinistre histoire s’est terminée. D’où la nécessité cruciale de la conter au moins un peu autrement. Un défi narratif que Vincent Garenq relève avec une sobriété très appréciable, en s’abstenant par exemple d’organiser son récit sous forme de compte à rebours ou de montrer explicitement le massacre du fonctionnaire en pleine rue. Il s’attache davantage à l’orchestration d’un mécanisme qui s’emballe tout seul, malgré la bonne volonté des uns et des autres de garder une réponse proportionnée à la pierre initiale d’achoppement.

Car pendant une bonne semaine avant l’attentat, Samuel Paty et son collège tout entier étaient d’ores et déjà au cœur d’une tempête certes locale, mais aux implications tentaculaires alimentées par l’influence néfaste des réseaux sociaux. L’un des principaux coupables de ce lynchage obscurantiste serait ainsi cette dangereuse nébuleuse, exempte de modération et de réflexion, qui se complaît à proclamer des condamnations hâtives dans une bulle d’opinion toxique.

L’autre fautif – et pas des moindres – est une hiérarchie d’État tellement alambiquée que toutes ses bonnes volontés se sont perdues dans les méandres des ministères et autres services de police. Le motif le plus parlant, voire le plus enrageant, de cette jungle des responsabilités qui s’oppose frontalement à l’efficacité est le plan de la principale à son bureau, avec une multitude de petites fiches devant elle sur lesquelles elle écrit fiévreusement les sigles des instances auxquelles elle devra faire appel pour apaiser la tension dans son collège. Elle a parfaitement saisi le danger qui émane de la visite musclée du père de Bachira, accompagné d’un intégriste convaincu, soit. Mais face à elle se dresse un dédale de spécialités et de visions partielles du problème qui conduira à l’inaction sous une forme particulièrement préjudiciable.

Plus tard, après le meurtre, le récit aura beau passer en détail tous les manquements des supposés dispositifs d’alerte, cette partie explicative est infiniment moins percutante que la pauvre Emmanuelle Bercot, face à une situation d’urgence à laquelle elle ne sait pas apporter une réponse rassurante !

© 2026 Guy Ferrandis / Outside Films / Les Films du Kiosque / France 3 Cinéma / Umedia / UGC Distribution Tous droits réservés

Présenté en sélection officielle hors compétition au Festival de Cannes qui vient de se terminer, L’Abandon a pourtant été tourné et achevé au cours du deuxième semestre de l’année dernière. Le secret soigneusement gardé autour de sa production n’est a priori pas dû à un quelconque prétexte commercial, mais au risque de voir son propos parasité par toutes sortes de polémiques. Près de six ans après les faits, rien ou presque n’a en effet changé en France, en termes de frictions sociales et autres soupçons généralisés qui apparentent plus que jamais le climat social français à une cocotte-minute, prête à exploser à tout moment. Avec pour supplément nauséabond susceptible d’attiser encore un peu plus les dissensions, la victoire pas impossible de l’extrême droite lors des prochaines élections présidentielles. Autant dire que le récit, étroitement inspiré d’un fait divers aux nombreuses implications islamistes et islamophobes, marche constamment sur des œufs.

Une difficulté contre laquelle la narration de Vincent Garenq ne sait se prémunir qu’en partie. Tandis que Jean-Michel Lahmi donne un visage passablement caricatural à la fronde parmi les collègues de Paty, animée sans doute autant par la peur viscérale que par une différence d’opinions pédagogiques, et que certains brefs portraits de femmes soulignent avec un peu trop d’insistance la variété de croyances et de comportements au sein de la communauté musulmane de France, l’approche la plus problématique se situe du côté des deux hommes à l’origine de la traque fanatique lancée contre le professeur. Ce qui ne revient point à incriminer les deux comédiens, Nedjim Bouizzoul dans le rôle du père et Azize Kabouche dans celui du prétendu imam radicalisé. Ils font ce qu’ils peuvent avec la conception assez tendancieuse de leurs personnages.

Par contre, trop souvent, ces deux hommes ne sont guère plus que les porte-paroles dépourvus de nuance d’une mouvance intégriste qui ne mérite certes aucunement notre compassion. Pour un film qui prône avec ferveur les valeurs associées à la liberté d’expression, on aurait malgré tout souhaité que ces esquisses de méchants soient un peu moins superficiels.

© 2026 Guy Ferrandis / Outside Films / Les Films du Kiosque / France 3 Cinéma / Umedia / UGC Distribution Tous droits réservés

Conclusion

Une tradition s’est installée ces dernières années dans les collèges et lycées français, sous forme d’une minute de silence au mois d’octobre, en hommage aux professeurs Samuel Paty et Dominique Bernard, assassinés tous deux par de jeunes terroristes islamistes. Alors que le principe même de la minute de silence nous paraît discutable, la vision d’un film comme L’Abandon pourrait susciter une réappropriation plus utile et vigoureuse de cet événement qui avait marqué l’actualité nationale à l’automne 2020. Car le film de Vincent Garenq a beau ne pas être parfait, il se montre toutefois très adroit dans l’évocation de l’étau inextricable qui s’était resserré autour de Samuel Paty, laissé désespérément seul les quelques jours avant sa mort.

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