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Critique : Autofiction

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Autofiction

Espagne, 2025
Titre original : Amarga Navidad
Réalisateur : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar
Acteurs : Bárbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sánchez-Gijón et Victoria Luengo
Distributeur : Pathé Films
Genre : Drame
Durée : 1h51
Date de sortie : 20 mai 2026

3/5

Le film définitif sur sa crise d’inspiration et de vieillesse, Pedro Almodóvar l’a déjà fait. C’était il y a sept ans avec Douleur et gloire, qui avait valu à Antonio Banderas le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes en 2019. Et contrairement à son personnage alter ego dans Autofiction, le plus célèbre des cinéastes espagnols n’a point arrêté de tourner depuis. Ainsi, le vingt-quatrième long-métrage du réalisateur court à intervalles réguliers le risque de la redite ou de l’auto-analyse redondante. De surcroît, il lui faudra du temps avant que les masques ne tombent dans un récit parallèle qui se complaît un peu trop jusque là dans une douceur qui a tout l’air d’aller de pair avec l’œuvre de vieillesse d’Almodóvar. Or, pendant les dix, quinze dernières minutes du film, on retrouve avec joie la férocité lucide du réalisateur, qui devait se limiter auparavant à un jeu visuel habile de couleurs dominantes.

C’est seulement à ce moment-là, quand les fantasmes à bout de souffle du protagoniste en train d’écrire le scénario de son prochain film doivent se confronter à des avis extérieurs, que la mise en abîme narrative devient réellement passionnante. Avant ce point de basculement qui s’était fait cruellement attendre, le récit s’apparentait presque dangereusement à une parodie de l’univers d’Almodóvar. Toujours plus intéressé par ses personnages que par les épreuves qu’ils devront traverser, le réalisateur y fournit certes des rôles féminins en or, notamment à Aitana Sánchez-Gijón en assistante acquise corps et âme au service de son patron et à Bárbara Lennie en pendant féminin du réalisateur culte, obligée de gagner sa vie du côté de la publicité. Mais pendant longtemps, il s’y passe trop peu de choses pour que le sort des personnages nous tienne véritablement à cœur.

Ce qui se laisse résumer par une œuvre plus cérébrale que conçue avec les tripes d’une envie de création cinématographique brûlante, comme avaient pu l’être certains films antérieurs de Pedro Almodóvar.

© 2025 El Deseo / Pathé Films Tous droits réservés

Synopsis : Un soir d’orage à l’approche des fêtes de fin d’année, la réalisatrice Elisa souffre d’une telle migraine qu’elle demande à son copain Bonifacio, pompier la semaine et strip-teaseur le week-end, de l’emmener aux urgences. C’est ainsi que commence le nouveau scénario qu’est en train d’écrire Raúl, un réalisateur unanimement vénéré qui n’a plus tourné de film depuis cinq ans. Il espère vaincre cette panne créative, alors que sa fidèle assistante depuis vingt ans Monica lui annonce son souhait de prendre quelques mois de congé sabbatique, afin d’aider son amie dépressive Natalia.

© 2025 El Deseo / Pathé Films Tous droits réservés

Pedro Almodóvar n’est pas le premier grand esprit du cinéma qui recourt à écrire sur lui-même, faute d’autre sujet porteur. Vers la fin d’une carrière exceptionnelle, cela peut même nous révéler quelques anecdotes croustillantes sur le quotidien d’un monstre sacré du Septième art. Et en effet, le réalisateur espagnol par excellence ne se prive pas de glisser par ci, par là, des informations sur comment remplir son emploi du temps d’une manière aussi lucrative que narcissique quand on est empêché de travailler concrètement. En somme, ce serait un enchaînement de remises de prix honorifiques, de visites de festivals chèrement rémunérées et accessoirement des offres guère moins mercantiles de la part des plateformes de vidéo en ligne de monnayer son nom si prestigieux.

Or, l’aspect potin d’Autofiction est en fin de compte très secondaire, comparé à l’intrigue principale qui se trame au cours de la majeure partie de la première moitié du film.

Vingt ans avant le récit cadre, au début du siècle donc avec ses téléphones portables d’un autre âge et une connaissance encore peu répandue des souffrances psychiques diverses et variées, nous faisons d’emblée connaissance d’Elisa. Celle-ci vit une situation qui a tous les ingrédients du mélodrame propre à l’univers d’Almodóvar. La source de sa souffrance reste soigneusement cachée. Toutefois, ses crises de panique sont assez fortes pour perturber la routine confortable dans laquelle elle s’est installée. À tel point qu’elle commence à s’ouvrir aux autres sur le registre d’un interventionnisme nullement sollicité. En détournant son regard de ses propres problèmes, elle se croit permis de juger les failles de ses proches. Une trajectoire psychologique pas sans intérêt qui finit par se répercuter également du côté du réalisateur / reflet à peine voilé de Pedro Almodóvar, immobilisé tout seul devant son ordinateur.

© 2025 Iglesias Mas / El Deseo / Pathé Films Tous droits réservés

Or, face aux revirements peu vigoureux de la trame scénaristique du film dans le film, celle du récit cadre peine de même à atteindre rapidement sa vitesse de croisière. Pour cela, le personnage campé raisonnablement par Leonardo Sbaraglia reste trop longtemps en proie au doute sur la pertinence de sa nouvelle histoire. Les encouragements ne manquent certes pas, notamment de la part du toujours aussi sublime Quim Gutiérrez, réduit ici à l’emploi du faire-valoir gay. Mais le réalisateur de la fiction est le premier à admettre qu’il manque quelque chose de singulier à son intrigue, entachée par une conclusion trop précoce. Pourtant, des instants sublimes n’y manquent pas. Les deux plus marquants parmi eux ont trait au chant, qui exprime merveilleusement tout le malheur du monde.

Il n’empêche qu’il faudra attendre longtemps avant que les pièces du puzzle d’Autofiction ne s’accordent avec maestria. Rien que pour la magnifique séquence du mezcal, les près de deux heures du film valent la peine ! Grâce au procès féroce en opportunisme créatif dépourvu de compassion que lui intente Monica, Raúl retrouve enfin l’étincelle d’une créativité authentique, sans subterfuges, ni fausses excuses. Est-ce trop peu, trop tard ? Pour apprécier la valeur cinématographique intrinsèque de ce film-ci pris pour lui-même, certainement. Car à l’image des personnages plus ou moins fictifs qui attendent avec impatience que le réalisateur dans le film ponde une version différente de leur histoire, nous ne pouvons qu’être passablement frustrés par ce retournement de situation tardif, alors que le générique de fin est sur le point de défiler à l’écran.

Par contre, en tant que chapitre supplémentaire – peut-être un peu mineur, soit – de la longue et illustre filmographie de Pedro Almodóvar, ce Noël amer, selon le titre original, répond tôt ou tard présent à toutes les attentes que l’on peut formuler envers un long-métrage de l’éminent cinéaste.

© 2025 El Deseo / Pathé Films Tous droits réservés

Conclusion

Le formidable créateur d’un univers à la cohérence remarquable, Pedro Almodóvar est en même temps un réalisateur parfaitement conscient des nombreux pièges qui apparentent son métier et sa position de cinéaste phare à un véritable champ de mines. Autofiction est un film aussi intéressant que frustrant sur l’éternel dilemme entre le besoin irrépressible de tourner et la difficulté de se renouveler alors que tout paraît déjà avoir été dit et montré. C’est sans aucun doute une histoire à tiroirs nous permettant de mieux comprendre le fonctionnement mental et affectif du réalisateur – si jamais il persistait encore le moindre doute à ce sujet. Avec deux interprétations féminines magistrales en prime de la part de Aitana Sánchez-Gijón et Bárbara Lennie, on aurait tort de bouder notre plaisir de spectateur, en dépit de l’aspect trop sinueux des sentiments exprimés par leurs personnages respectifs.

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