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Critique : Robert et Robert

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Robert et Robert

France, 1978
Titre original : –
Réalisateur : Claude Lelouch
Scénario : Claude Lelouch
Acteurs : Charles Denner, Jacques Villeret, Jean-Claude Brialy et Francis Perrin
Distributeur : Metropolitan Filmexport
Genre : Comédie
Durée : 1h47
Date de sortie : 14 juin 1978

3/5

Comme ils disent au début de « Blow Up » sur arte pour fournir la raison d’être de chaque nouvel épisode, la citation, récente et multiple, d’Un homme et une femme dans Juste une illusion de Éric Toledano et Olivier Nakache nous a donné envie de revoir un film de Lelouch. Par un heureux hasard de programmation des salles de cinéma parisiennes, il y en avait un à l’affiche ce jour au mythique Mac Mahon, du côté des Champs-Elysées.

Et pas des moindres, puisqu’avec Robert et Robert, nous sommes tombés sur une œuvre très joliment représentative de la grande période du cinéma de Claude Lelouch. Vous savez, ces années 1960 et ‘70 où sa recette ne consistait pas encore en une éternelle répétition de microcosmes à la lourdeur étouffante. Certes, on sent fortement la plume du réalisateur dans son vingtième long-métrage. Mais cette écriture très travaillée est ici source d’un bel humour doux-amer.

Cette farce sur le thème des agences matrimoniales – que l’on pourrait aisément remplacer de nos jours par son successeur tristement déshumanisé des sites de rencontre – permet avant tout à Charles Denner et Jacques Villeret de briller dans des rôles taillés sur mesure pour eux. Si bien en fait, que le dernier avait décroché son premier César dans la catégorie du Meilleur acteur dans un second rôle pour ce film-ci lors de la quatrième cérémonie en 1978 ! Un trophée amplement mérité, tant Villeret y perfectionne l’emploi du pitre aussi tristounet qu’attachant qui allait lui coller à la peau pour le quart de siècle suivant. En face, Denner se situe tout autant au sommet, grâce à sa capacité si singulière de se promener avec une désinvolture folle sur le fil ténu entre l’extravagance et la grandiloquence.

Ensemble, ils forment un tandem particulièrement sympathique du cinéma français : des perdants invétérés, quasiment condamnés à rester célibataires jusqu’à la fin de leur vie, qui tirent pourtant une certaine noblesse de leur marginalité sentimentale, dépourvue de la moindre méchanceté.

© 1978 Michel Ginfray / Les Films 13 / Metropolitan Filmexport Tous droits réservés

Synopsis : Dans l’agence matrimoniale Millet, c’est l’ordinateur qui s’occupe de l’arrangement des coups de foudre. Avec des résultats mitigés, puisque Robert Goldman, qui à 48 ans vit toujours chez sa mère, n’y a pas encore trouvé la femme de sa vie, malgré tous les efforts du cupidon commercial Jacques Millet. Un autre Robert, du nom de Villiers celui-là, fait partie des clients avec le même espoir romantique démesuré et le même taux de rencontres décevant. Ce jeune aspirant maladroit au poste de gardien de la paix est certes plus jeune, mais le fait qu’il habite, lui aussi, toujours chez sa mère et qu’il est bien trop timide pour aborder avec confiance les filles ne rend pas son profil davantage attrayant. Faute de trouver le grand amour, ces deux cœurs solitaires se lient au moins d’amitié.

© 1978 Michel Ginfray / Les Films 13 / Metropolitan Filmexport Tous droits réservés

Dès la séquence du pré-générique de Robert et Robert, le ton décalé est donné. Un potentiel acquéreur de l’agence sous les traits de Francis Perrin y fait le tour des lieux, rythmé par les explications avisées de Jean-Claude Brialy en manipulateur désabusé des âmes esseulées. D’emblée, une certaine gaucherie s’y manifeste, dans les paroles et les gestes, ne serait-ce que par la présence de l’épouse du personnage de Perrin. Par ailleurs, ce drôle de couple apparaîtra à intervalles réguliers au fil du récit, alors que leur situation conjugale devrait les tenir à l’écart de pareille machine à se faire du fric sur le dos des hommes et des femmes ne correspondant pas à certains critères de sélection relationnelle.

Or, par l’adresse de la mise en scène de Claude Lelouch, la gêne provoquée par cette situation de départ incongrue est source d’humour et non pas d’un malaise social, proche du cynisme lugubre que ses films plus récents cherchaient en vain à camoufler par leur romantisme édulcoré.

Dans le cas présent, rien, ni personne ne vient en aide aux deux héros, désespérément prisonniers de leur condition d’éternels exclus. Ainsi, ils sont, l’un comme l’autre et presque malgré eux, à l’origine d’accidents rocambolesques. Villeret dès sa première apparition en tentant de réguler la circulation avec une réserve ridicule et Denner un peu plus tard en accomplissant toutes sortes de cascades, alors qu’il tente justement de se mettre à l’abri d’une journée que son horoscope lui a annoncée néfaste. Pourtant, ils se font une raison du sort qui s’acharne sur eux. Non pas en joignant leurs forces pour aboutir enfin au genre d’épanouissement sexuel et affectif dont ils rêvent au plus tard depuis qu’ils se sont inscrits à l’agence.

Pour cela, la philosophie cinématographique de Claude Lelouch est bien trop retorse. Quoique pas non plus mesquine, dans le sens que son regard doucement amusé sait préserver la dignité de ces hommes, qui ont tout faux selon certains critères d’appréciation conformistes.

© 1978 Michel Ginfray / Les Films 13 / Metropolitan Filmexport Tous droits réservés

La recette fonctionne légèrement moins bien, dès qu’une forme détournée de réconfort s’installe par le biais de l’amitié entre les deux Robert. Tandis qu’ils se tournaient autour dans une méfiance pathétique jusque là – la séquence de la salle d’attente vers le début du film est carrément jubilatoire à ce niveau-là –, leur alliance platonique, entachée heureusement par un minimum de sous-entendus homophobes, fait un peu retomber la tension comique. À présent, chaque pas qu’ils font ensemble, en termes d’émancipation par rapport à leurs mères plus ou moins toxiques, les éloigne en même temps de leur finalité initiale, c’est-à-dire de se débarrasser une fois pour toutes de leur névrose de mâles frustrés.

Il y avait probablement de quoi creuser encore davantage la relation tendue entre les hommes et les femmes à la fin de années ‘70 en France, plutôt que de miner de façon approximative la force intimidante de la beauté féminine à travers un aveu d’imperfection éclair de Michèle Morgan dans son propre rôle.

En somme, au cours de la deuxième moitié de Robert et Robert, Claude Lelouch procède au démontage méthodique de toutes les belles pistes de réflexion hors des sentiers battus qu’il avait indiquées avec une désinvolture insoupçonnée au cours de la première heure du film. Cela n’est pas très grave en soi, puisque l’on est tout de même très loin des lourdeurs à l’œuvre dans la plupart de ses longs-métrages ultérieurs. Par contre, on aurait facilement pu se passer de l’auto-citation d’Un homme et une femme au moment de la cohésion sociale un peu factice de la fête du mariage.

Il est seulement dommage qu’au lieu de célébrer ses deux personnages principaux dans tout ce qui les réunit et donc qui les écarte d’une existence consensuelle, le scénario leur dessine in extremis un avenir fait d’amour, gloire et beauté – d’accord, soyons honnêtes, pas cette dernière – parfaitement contraire aux aspects qui nous les avaient rendus si accessibles au début !

© 1978 Michel Ginfray / Les Films 13 / Metropolitan Filmexport Tous droits réservés

Conclusion

Pour réellement apprécier le cinéma de Claude Lelouch à sa juste valeur, mieux vaut se cantonner à la première moitié de son immense corpus de films. Vous y trouverez sans doute de petites pépites pleines de charme et de dérision roublarde, comme Robert et Robert. C’est un film injustement tombé dans l’oubli, alors que Charles Denner et Jacques Villeret y livrent, chacun à sa manière, d’impressionnants tours de force. Leurs personnages respectifs nous marquent en bien parce que, derrière leur emphase de bouffons pitoyables, ils incarnent magistralement les prédécesseurs des geeks et autres adultes restés coincés à un stade de développement affectif plus proche de l’innocence enfantine. Toute la maestria du réalisateur réside alors dans l’adresse, voire l’élégance avec lesquelles il nous conte leurs périples, sans jamais en faire la cible facile d’une moquerie qui ne le serait pas moins.

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