
Titre original : Nosferatu – Phantom der Nacht
Réalisateur et scénariste : Werner Herzog
Casting principal : Klaus Kinski, Isabelle Adjani, Bruno Ganz
Genre : Fantastique Date de sortie France : 17 janvier 1979 Date de sortie BR/4K : 3 novembre 2026
Durée : 1h47
Pays : Allemagne de l’Ouest, France (1979)
Éditeur : Potemkine Films
A Wismar, les habitants meurent par centaines d’un mal présumé être la peste. Cette hécatombe est, en fait, l’œuvre du vampire Dracula qui vient de s’établir dans une maison abandonnée de la ville. Personne ne peut enrayer l’épidémie, mais Lucy est prête à tout sacrifier pour venir à bout du monstre, au lever du jour…
Le film
[3/5]
Tourné en 1978 et sorti l’année suivante, Nosferatu, fantôme de la nuit constitue une entreprise assez audacieuse pour Werner Herzog. En s’attaquant au chef-d’œuvre expressionniste de Friedrich Wilhelm Murnau, le cinéaste allemand ne cherche pas simplement à refaire un classique du cinéma fantastique, mais à lui offrir une nouvelle existence, en puisant également dans le Dracula de Bram Stoker. À une époque où le Nouveau Cinéma allemand cherche à bousculer les conventions, dans une société ouest-allemande encore marquée par les secousses de Mai 68 et la libération des mœurs, Werner Herzog préfère pourtant regarder vers le XIXe siècle. Son film ne porte pas directement les signes vestimentaires de son époque, ses héroïnes évoluant dans de somptueuses tenues d’époque, mais Lucy possède une autonomie et une détermination qui dépassent largement le rôle traditionnel de la jeune femme en détresse. À rebours des productions horrifiques plus démonstratives, Nosferatu, fantôme de la nuit avance à pas de cadavre, avec une lenteur assumée qui participe pleinement à son étrange pouvoir de fascination.
L’histoire demeure familière : Jonathan Harker est envoyé en Transylvanie afin de conclure une transaction immobilière avec le comte Dracula. Mais derrière cette banale opération notariale se cache une rencontre avec l’éternité, ou plutôt avec ce qu’elle a de plus désespérant. Car le Dracula de Werner Herzog n’est pas seulement un prédateur assoiffé de sang. C’est un être profondément malheureux, condamné à survivre à tout le monde, incapable de connaître l’amour autrement que sous la forme d’une obsession dévorante. Sa solitude est presque plus effrayante que ses canines, et son existence interminable ressemble à une punition dont personne ne viendra jamais prononcer la levée. À travers cette figure, Nosferatu, fantôme de la nuit parle finalement de la peur de mourir autant que de celle de ne jamais pouvoir le faire. La peste qui ravage la ville prend alors une dimension presque métaphysique : la civilisation entière semble contaminée par une lassitude mortelle, tandis que les habitants poursuivent leurs occupations avec l’obstination dérisoire de ceux qui ignorent encore que la fête est terminée.
Cette vision trouve un prolongement remarquable dans les choix esthétiques de Werner Herzog. Les paysages désolés, les villages dépeuplés, les intérieurs glacés et les compositions picturales installent une atmosphère de beauté funèbre, renforcée par la musique hypnotique de Popol Vuh. Certaines images semblent directement échappées d’un cauchemar romantique, tandis que les séquences consacrées aux rats, filmés par milliers, donnent à l’épidémie une matérialité particulièrement dérangeante. Le cinéaste convoque également l’imagerie expressionniste sans se laisser enfermer dans la reconstitution nostalgique. Son Nosferatu, fantôme de la nuit possède ainsi une identité visuelle bien à lui, quelque part entre le tableau gothique et la chronique d’une humanité en train de perdre pied. Il faut toutefois accepter quelques longueurs et une narration parfois engourdie, dont la beauté plastique ne suffit pas toujours à masquer les baisses de régime.
Reste un formidable trio d’interprètes. Klaus Kinski compose un Dracula d’une étrangeté presque douloureuse, créature famélique dont le visage blafard semble avoir été sculpté dans la cire des funérailles. Isabelle Adjani, avec sa beauté irréelle et son regard constamment inquiet, apporte à Lucy une dimension de pureté mélancolique, tandis que Bruno Ganz incarne un Jonathan Harker progressivement englouti par l’horreur. La présence de Roland Topor en Renfield ajoute encore une petite touche de folie bienvenue à cet univers déjà passablement dérangé. Sans atteindre constamment les sommets de son modèle muet, Nosferatu, fantôme de la nuit demeure une relecture singulière et visuellement somptueuse, qui préfère la tristesse à la terreur et la méditation au grand guignol. Un vampire qui fait moins peur qu’il ne donne envie de lui offrir une bonne raison de continuer à vivre.
Le Blu-ray 4K Ultra HD
[3/5]
Édité par Potemkine Films dans une superbe édition Steelbook, Nosferatu, fantôme de la nuit bénéficie d’une présentation qui a de quoi faire plaisir aux amateurs de cinéma fantastique et de belles éditions patrimoniales. Cette édition propose les deux montages du film : la version allemande, d’une durée de 1h46’42, et le montage international tourné en anglais, qui affiche 1h47’04. Côté image, la restauration profite incontestablement de la définition 4K, avec de belles couleurs et une gestion particulièrement séduisante des contrastes, magnifiées par les technologies HDR10 et Dolby Vision. Les paysages, les décors et les éclairages retrouvent ainsi une belle richesse chromatique, notamment dans les nombreuses séquences nocturnes. Hélas, le résultat est sérieusement plombé par un lissage numérique absolument massif. Le DNR a manifestement été appliqué avec une générosité qui confine à l’acharnement thérapeutique : le grain argentique a totalement disparu, certaines textures perdent leur naturel et plusieurs plans affichent une propreté artificielle assez regrettable. Un traitement d’autant plus dommageable que la photographie de Jörg Schmidt-Reitwein repose précisément sur une matière visuelle organique. Côté son, les deux montages disposent de leurs propres pistes. La version allemande bénéficie de pistes Dolby TrueHD 5.1 et Dolby TrueHD 2.0, tandis que le montage international propose des pistes anglaise et française Dolby TrueHD 2.0. La piste allemande 5.1 offre évidemment une spatialisation plus enveloppante, avec une belle mise en valeur de la musique de Popol Vuh et des ambiances inquiétantes. Les pistes stéréo conservent quant à elles une restitution cohérente et suffisamment ample pour respecter la nature du mixage d’origine. La version française, elle aussi en Dolby TrueHD 2.0, bénéficie d’une restitution propre et équilibrée. Une présentation sonore globalement satisfaisante, qui accompagne avec sérieux les deux versions du film.
Côté bonus, cette édition se montre particulièrement généreuse, avec plusieurs suppléments qui permettent de prolonger agréablement la découverte de l’univers de Werner Herzog. On commencera avec une présentation du film par Hervé Aubron (4 minutes), courte mais intéressante pour replacer cette relecture du mythe vampirique dans la filmographie du cinéaste. On continuera avec un entretien avec Alain Pozzuoli, biographe de Bram Stoker (23 minutes), qui revient sur l’auteur de Dracula et sur les origines littéraires d’un personnage devenu l’une des figures incontournables de la culture populaire. Vient ensuite le commentaire audio de Werner Herzog, un supplément particulièrement précieux pour bénéficier du regard du réalisateur sur son propre travail, ses intentions artistiques et les nombreuses particularités de cette production. On poursuivra avec un making of d’époque (55 minutes), qui permet de retrouver Herzog et son équipe et de mieux comprendre les conditions de tournage de cette entreprise singulière. On enchaînera avec un documentaire de Dominique Maillet intitulé « Voyage au pays de l’indicible » (37 minutes), tourné pour la sortie du film en Blu-ray chez Gaumont il y a quelques années. Il s’agit d’un module particulièrement savoureux dans lequel plusieurs collaborateurs de Werner Herzog reviennent sur cette aventure pas tout à fait comme les autres. Le chef maquilleur Dominique Colladant et le preneur de son Harald Maury évoquent notamment l’atmosphère étonnamment conviviale du tournage, ponctuée de séances improvisées devant les matchs de la Coupe du monde de football, mais aussi quelques épisodes nettement plus extravagants, entre attente de la neige dans les montagnes tchèques et baignade téméraire du réalisateur dans la mer du Nord. Serge Moatti apporte également son témoignage sur Klaus Kinski, tandis qu’Anne Martin, spécialiste du cinéma allemand de l’entre-deux-guerres, propose une réflexion particulièrement intéressante sur les liens entre le Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau et celui de Werner Herzog. Enfin, « Klaus Kinski, la métamorphose » (21 minutes), un autre module issu de l’édition Gaumont, s’intéresse à la transformation physique du comédien. La maquilleuse Reiko Kruk et Dominique Colladant racontent comment ils ont élaboré une apparence originale, loin de la simple reproduction du maquillage de Max Schreck, et surtout comment ils ont dû composer avec les exigences parfois très particulières de leur interprète. Entre les réticences initiales de Kinski, son désir de limiter les artifices et le recours à des techniques inspirées du théâtre japonais, ce supplément dévoile un travail artisanal aussi minutieux que passionnant. Un ensemble de suppléments particulièrement consistant, qui compense en partie nos réserves formulées à propos du traitement numérique de l’image.






















