Test Blu-ray : J.F. partagerait appartement

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États-Unis : 1992
Titre original : Single white female
Réalisation : Barbet Schroeder
Scénario : Don Roos
Acteurs : Bridget Fonda, Jennifer Jason Leigh,
Éditeur :
Durée : 1h47
Genre : Thriller
Date de sortie cinéma : 16 septembre 1992
Date de sortie DVD/BR : 24 mars 2021

Séparée de son fiancé, Allie Jones tient cependant à ne pas quitter le grand appartement qu’elle loue dans l’Upper West Side, l’un des quartiers les plus chics de New York. Et quoi de mieux pour le conserver qu’une colocataire ? Allison croit avoir trouvé la perle rare en la personne d’Hedy Carlson, une jeune femme de son âge. En apparence douce, discrète et bienveillante, Hedra Carlson se révèle bientôt de plus en plus envahissante. Dangereusement envahissante…

Le film

[4/5]

Femmes des années 90

Le cinéma Hollywoodien fonctionne par « cycles ». Si les années 2000 ont été la décennie de la science-fiction et de l’horreur, si les années 2010 ont vu l’avènement du film de super-héros, les années 90 furent, à Hollywood, les années « thriller ». Thriller érotique, thriller Hitchcockien, thriller à tiroirs, thriller domestique, néo-Noir… Du thriller à toutes les sauces, et pour tous les goûts.

Il n’y a donc pas plus « typique » des années 90 que . C’est d’autant plus clair que le film de Barbet Schroeder place en tête d’affiche deux actrices qui, à l’image de toutes celles ayant fait les grandes heures du thriller 90’s, ont malheureusement quasiment complètement disparu de la circulation.

Que deviennent donc Bridget Fonda et Jennifer Jason Leigh ? Rares sont les actrices ayant réussi à passer le cap de la quarantaine au sein des studios, et à parvenir à conserver durablement leur aura. Au même titre que , , , Kim Basinger, , Madeleine Stowe, Julia Roberts, , Melanie Griffith, Sharon Stone, Lolita Davidovich ou encore , qui ont largement contribué à donner au thriller 90’s ses lettres de noblesse, elles semblent n’avoir eu d’autre choix que de délaisser le grand écran.

Bridget Fonda n’a plus tourné depuis son mariage avec en 2003. Jennifer Jason Leigh, 59 ans, s’est quant à elle largement tourné vers la télévision depuis une quinzaine d’années, n’apparaissant plus que dans quelques films de cinéma, pour la plupart indépendants. On devrait la voir cette année aux côtés de Julianne Moore et Joan Allen sur Apple TV+ dans la série fantastique Histoire de Lisey, adaptée d’un roman un peu chiant de .

Sortez les jumelles

L’adaptation par Don Roos du roman de John Lutz « JF partagerait appartement » ne cherche pas à faire de mystère quant à sa thématique principale, et Barbet Schroeder l’a parfaitement compris. Ainsi, dès sa courte séquence d’ouverture, mettant en scène deux petites sœurs jumelles jouant avec le maquillage et s’appliquant l’une l’autre du rouge à lèvres, annonce clairement la couleur : l’idée centrale du film sera la notion de « double », et s’organisera autour d’un motif esthétique clair : celui du miroir.

Ainsi, passée une introduction fonctionnelle destinée à nous présenter les deux personnages centraux, le film mettra systématiquement en avant cette notion de dualité, qui se développera au fur et à mesure que la relation d’amitié entre Hedy (Jennifer Jason Leigh) et Allie (Bridget Fonda) se transforme, laissant apparaître chez Hedy une possessivité assez malsaine. Plus subtil qu’il n’y paraît, le scénario de Don Roos superpose plusieurs couches complexes à la relation amour / haine entre les deux femmes. Au final, s’impose donc comme une belle réussite du genre, que notre rédacteur en chef Pascal Le Duff avait abordé dans le détail il y a quelques années : découvrez sa critique ci-dessous !

La critique de Pascal Le Duff

C’est l’histoire d’une jeune femme qui apprend par hasard que son compagnon a couché avec son ex, qui le chasse et se cherche ensuite une colocataire aussi bien pour le punir que parce qu’elle est incapable de rester seule. Pas de chance, elle tombe sur la mauvaise personne. s’inscrit, comme le dit Barbet Schroeder lui-même, dans ce sous-genre dont la matrice est Liaison fatale, qui a enfanté de nombreux rejetons dans bien des formats (télé, direct to video, cinéma) pour le meilleur et surtout le pire. Le réalisateur résume rapidement son film par « Vous avez une colocataire, ça tourne mal ». Le suspense naît de cette situation quotidienne crédible, qu’il transcende par une mise en scène qui n’est pas loin du cauchemar, voire du film d’horreur.

Il réalise ainsi l’un des films les plus exemplaires de ce registre qui, presque trente ans après le tournage, conserve la même force. Toujours aussi prenant malgré de multiples visions, il se révèle toujours aussi profond, et on ne se lasse pas de le redécouvrir une fois encore, grâce à ce duo d’actrices extraordinaires, Jennifer Jason Leigh (Hedy) et Bridget Fonda (Allie) prises dans une saine émulation, chacune rivalisant avec l’autre pour créer deux très beaux personnages qui n’en font presque qu’un.

La rousse Allison Nichols va donc tomber sur un « body snatcher », une intruse dont le besoin d’être aimée et de remplacer un membre fantôme va la pousser aux pires extrémités, et à se transformer petit à petit en double de son hôte (« tu n’étais pas toi-même » – « je sais, j’étais toi »). Le métier d’Allison est d’ailleurs lié à cette idée de changement de personnalité : elle a créé un logiciel qui permet de modifier aisément un motif sur un vêtement et de le remplacer par un autre. Leur rapport s’inscrit aussi dans ce remplacement partie par partie rapprochant physiquement de plus en plus par un détail vestimentaire ou physique.

Une construction remarquable

Le scénario joue avec les codes du « thriller domestique », à savoir le film de psychopathe qui s’installe chez vous et semble d’abord charmant. Il joue astucieusement avec les clichés : le méchant pas tout à fait mort qui se relève ou l’erreur de sous-estimer la vilaine qui doit être achevée par l’héroïne et non pas par un personnage secondaire. L’affrontement s’achève certes sur du grand guignol avec le geste de gymnaste souple de Bridget Fonda, mais ce drame noir atteint un tout autre niveau grâce à un dernier plan et une dernière phrase sur la nécessité de pardonner à la coupable et tout autant à soi-même, comme l’autre n’a pas su le faire, afin de ne pas être tentée de reproduire la même haine. Jolie fin qui souligne le jeu autour de la gémellité et l’attraction du double, thème majeur de .

Le titre du roman adapté est « SWF (Single White Female) seeks same », qui peut s’interpréter littéralement de deux façons : « jeune femme seule cherche autre jeune femme seule » ou « jeune femme seule cherche son double ». Cette quête du double se retrouve jusque dans le rapport inversé d’Hedra, la « folle » dans sa brève rencontre avec une jeune guichetière blonde qui pourrait la regarder comme Hedra regarde Allison. L’idée du double qui ne serait en réalité qu’un prolongement de la même personne rappelle par ailleurs Sueurs froides d’Hitchcock, et d’ailleurs Barbet Schroeder ne se prive pas pour le citer directement. Sa mise en scène joue constamment sur cette perception trouble du double, dans le jeu répété avec les miroirs, avec seulement l’une des deux femmes, ou les deux ensemble dans le plan.

La construction dramatique du suspense est soignée, et la peur monte petit à petit, avec un message effacé, une première victime, un courrier qui disparaît, le commentaire de quelqu’un très proche qui confond les deux femmes, un craquement de doigts ou quelques regards trop appuyés. Le drame peut s’installer avec précision. Le scénario est signé Don Roos, qui passera lui-même derrière la caméra avec Sexe et autres complications (avec Christina Ricci). Son intérêt pour les troubles sexuels transparaît ici aussi : voyeurisme, maison de passe inquiétante, masturbation, homosexualité assumée ou sous-jacente, ce qu’il explorera encore plus ouvertement dans son premier long.

L’héritage du film

est également un document historique, car avec le recul, il devient le chaînon manquant entre le minitel et le web, à l’époque où vérifier le passé de sa colocataire ne passait pas par Google. Et à l’époque, le mail s’appelait le chat-mail. Et on commençait déjà à payer à distance avec une carte de crédit ou à réserver un voyage à l’étranger. Du service en ligne avant la lettre. Cette dimension archéologique n’est que l’un des agréables rebondissements de ce bijou du genre, dont on se souvient longtemps après l’avoir vu.

De nombreux éléments restent en mémoire. Un talon aiguille trop pointu, la bonne petite bouille d’un gentil chien, un chat tenace et loyal qui protège un voisin trop curieux, des dialogues cultes (« Be careful, she’s crazy » ; « Don’t make me come get you »), un crochet de pirate dans une cave humide…

On pense aussi à ce vilain patron libidineux interprété par le toujours jubilatoire Stephen Tobolowsky, connaissance lointaine et insupportable de Bill Murray dans Un jour sans fin. Il est pathétique et apporte un peu d’humour reposant, ce que l’on voit aussi dans l’audition des candidates au poste de meilleure colocataire. Les dialogues sont eux aussi délicieusement ironiques : « j’espère que tu ne te fâcheras jamais contre moi » après un message carabiné de Hedy contre le patron harceleur.

Pas de problème d’intimité, il faut juste fermer la porte, affirme Allison pour vanter à son invitée l’immeuble qu’elle s’est choisi, mais elle ignore que les sons peuvent véhiculer à travers les conduits. Le travail sur la bande-son est d’ailleurs lui aussi de qualité, grâce à l’ingénieur du son Gary Rydstrom, qui fait ressentir les bruits de cet immeuble ancien, personnage important et presque vivant, grâce également à la musique de suspense de Howard Shore et à quelques chansons dont celle du générique de fin, « State of Independance » composée par Vangelis et interprétée par Chrissie Hynde.

Le Blu-ray

[4,5/5]

Si s’est imposé comme un véritable « Best-Seller » à l’époque de la VHS, le film de Barbet Schroeder avait plus ou moins disparu depuis l’avènement du DVD à la fin des années 90. Sorti en 1998 aux tous débuts du format, il était depuis malheureusement retombé dans l’oubli, si bien qu’aucun éditeur avant n’avait eu la bonne idée de le ressortir au format Haute-Définition.

On n’y croyait donc plus réellement, et on remercie chaleureusement qui nous permet aujourd’hui de découvrir ou redécouvrir sur support Blu-ray. Techniquement, c’est du beau travail : l’image est proposée au format 1.85:1 respecté, et nous fait profiter d’un gain sensible de précision côté image par rapport aux sources SD auxquelles nous étions habitués. La photo du film est scrupuleusement respectée, et le piqué est très satisfaisant – le tout est par ailleurs proposé dans un master stable, avec de belles couleurs vives et surtout un grain argentique parfaitement préservé. Côté son, VF et VO s’imposent naturellement en LPCM Audio 2.0. Dans les deux cas, le rendu acoustique est clair et sans souffle, préservant le dynamisme de la musique d’Howard Shore.

Du côté des suppléments, on trouvera tout d’abord un entretien avec l’acteur (20 minutes), qui se remémorera la personnalité de Barbet Schroeder et sa façon posée et précise de diriger les acteurs – l’opposé de celle de Dario Argento, avec qui il a travaillé sur un épisode de la série Masters of horror. Il reviendra également sur la personnalité et les motivations de son personnage, ou encore sur les difficultés à tourner une scène de « nu ». On continuera ensuite avec un entretien avec le scénariste Don Roos (26 minutes), qui reviendra sur ses méthodes de travail, sa relation au film et son expérience sur le tournage – il ne tarit pas d’éloges sur la disponibilité de Barbet Schroeder. En revanche, il avouera avoir été un peu vexé de ne pas avoir recontacté au moment des réécritures ayant fait suite aux premières projections-test.

Last but not least, l’éditeur nous propose également un très intéressant livret de 20 pages consacré au film, rédigé par l’incontournable Marc Toullec, ex-rédac chef de Mad Movies, recyclé depuis quelques années dans les suppléments DVD / Blu-ray. Il reviendra essentiellement sur la place du film au sein de la vague de thrillers domestiques des années 90, tout en retraçant le processus de production et de tournage de grâce à de nombreux extraits d’interviews avec Barbet Schroeder et Don Roos.

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