Et pour quelques dollars de plus
Italie, Espagne, Allemagne de l’Ouest : 1965
Titre original : Per qualche dollaro in più
Réalisation : Sergio Leone
Scénario : Sergio Leone, Luciano Vincenzoni, Fulvio Morsella
Acteurs : Clint Eastwood, Gian Maria Volonté, Lee Van Cleef
Éditeur : ESC Films
Durée : 2h12
Genre : Western
Date de sortie cinéma : 30 septembre 1966
Date de sortie DVD/BR/4K : 7 Octobre 2026
« L’indien », bandit cruel et fou, s’est évadé de prison. Il se prépare à attaquer la banque d’El Paso, la mieux gardée de tout l’Ouest, avec une quinzaine d’autres malfaiteurs. Le « Manchot » et le Colonel Douglas Mortimer, deux chasseurs de primes concurrents, décident, après une confrontation tendue, de faire finalement équipe pour arrêter les bandits. Mais leurs motivations ne sont pas forcément les mêmes…
Le film
[4,5/5]
Après avoir fait exploser les codes du western avec Pour une poignée de dollars, Sergio Leone revient dès 1965 avec Et pour quelques dollars de plus, deuxième volet d’une trilogie qui allait tranquillement finir par mettre Hollywood à genoux, ou au minimum lui faire regarder l’Italie avec un mélange de méfiance et de fascination. Le principe reste pourtant relativement simple : deux chasseurs de primes poursuivent le même homme, mais pas forcément pour les mêmes raisons. Clint Eastwood reprend le rôle du mystérieux Manco, silhouette taciturne dont le regard semble capable de réclamer un salaire à lui tout seul, tandis que Lee Van Cleef entre dans la danse sous les traits du Colonel Douglas Mortimer. Plus âgé, plus élégant, plus méthodique, Mortimer constitue une sorte de miroir sophistiqué du personnage d’Eastwood. Le premier cherche surtout l’argent, le second poursuit quelque chose de beaucoup plus intime. Et derrière cette association de circonstance se dessine le véritable sujet de Et pour quelques dollars de plus : la vengeance, cette étrange monnaie qui ne permet d’acheter absolument rien mais que certains hommes sont prêts à payer au prix fort. Sergio Leone s’amuse d’ailleurs à brouiller les pistes. Les personnages sont des chasseurs, des tueurs, des mercenaires, mais chacun transporte avec lui une histoire qui finit par peser beaucoup plus lourd que son revolver. L’Indien, formidablement interprété par Gian Maria Volonté, n’est ainsi pas seulement un bandit recherché : c’est une créature rongée par son propre passé, dont la folie semble être devenue la seule manière de ne pas regarder ses souvenirs en face. Et pour quelques dollars de plus transforme donc progressivement le western en tragédie intime, sans jamais renoncer à son humour noir ni à ses petits coups de coude au genre américain.
Ce qui impressionne surtout dans Et pour quelques dollars de plus, c’est la manière dont Sergio Leone transforme la mise en scène en véritable instrument de tension. Les gros plans sur les visages, les yeux, les mains et les armes ne servent jamais simplement à faire joli : ils découpent les personnages en morceaux, isolent leurs intentions et font de chaque geste une menace potentielle. À l’inverse, les plans larges rappellent régulièrement que ces hommes minuscules évoluent dans un monde immense qui semble se moquer éperdument de leurs problèmes existentiels. Le duel devient ainsi une affaire de géométrie, de temps suspendu et de nerfs en pelote. La fameuse montre à gousset de Mortimer pousse même cette logique jusqu’au bout : un objet minuscule devient le cœur battant du récit et finit par relier le présent au passé. Et puis il y a Ennio Morricone, dont la musique prend ici une importance considérable. Les sifflements, les guitares, les chœurs, les sonorités étranges et ce thème obsédant participent directement à la narration. La musique ne se contente plus d’accompagner les cow-boys : elle semble connaître leurs secrets avant eux. Et pour quelques dollars de plus marque ainsi une étape essentielle dans l’évolution du western spaghetti. Sergio Leone conserve les flingues, les chevaux et les poussières de l’Ouest, mais il y injecte une stylisation qui doit autant au cinéma de Akira Kurosawa qu’au western classique américain, tout en préparant déjà les extravagances de Le Bon, la Brute et le Truand. Clint Eastwood perfectionne sa présence minimaliste, Lee Van Cleef impose une classe glaciale et Gian Maria Volonté donne au film son inquiétante pulsation. Le résultat reste spectaculaire, drôle, violent et parfois étonnamment mélancolique. Pour une poignée de dollars avait ouvert la porte ; Et pour quelques dollars de plus entre carrément dans la pièce, déplace les meubles et accroche son propre portrait au mur.
Le Blu-ray 4K Ultra HD
[5/5]
Après Pour une poignée de dollars, ESC Films poursuit son travail autour de Sergio Leone avec une édition qui ne fait pas semblant de venir les poches vides. Et pour quelques dollars de plus bénéficie d’une nouvelle restauration à partir d’un master 4K et débarque dans un SteelBook® limité particulièrement séduisant, accompagné du Blu-ray du film et d’un Blu-ray consacré aux bonus. Sur le plan technique, le Blu-ray 4K Ultra HD propose le film en HDR10 + Dolby Vision, et le gain est particulièrement appréciable sur la définition, les textures et la profondeur des contrastes. La photographie de Sergio D’Offizi conserve son aspect argentique, avec ses ciels écrasés de lumière, ses intérieurs plus sombres et ses visages qui semblent avoir été sculptés dans la poussière. Les gros plans sur Clint Eastwood, Lee Van Cleef et Gian Maria Volonté profitent évidemment de cette précision accrue, tandis que les vastes paysages gagnent en relief sans donner l’impression d’avoir été artificiellement gonflés aux hormones numériques. Le Dolby Vision permet surtout de préserver une belle subtilité dans les écarts de luminosité et les séquences nocturnes, même si quelques petites irrégularités liées aux éléments d’origine peuvent subsister. Rien qui ne vienne gâcher le plaisir : au contraire, le film retrouve une matière particulièrement agréable. Côté son, les deux langues sont proposées en DTS-HD Master Audio 5.1 et DTS-HD Master Audio 1.0 Mono. Le mixage multicanal apporte naturellement davantage d’ampleur à l’environnement sonore et surtout à l’extraordinaire partition d’Ennio Morricone, tandis que le mono constitue une alternative précieuse pour retrouver une présentation plus proche de l’époque. La VF comme la VO bénéficient d’une belle intelligibilité et d’une dynamique satisfaisante. Pas question ici de transformer la piste française en citoyenne de seconde zone : chacune possède ses qualités et permet de profiter du film dans d’excellentes conditions. Une restauration qui respecte donc l’identité de l’œuvre tout en lui offrant une cure de jouvence particulièrement bienvenue.
Et puisqu’ESC Films semble avoir décidé que quelques dollars ne suffiraient pas non plus pour les suppléments, le Blu-ray bonus se montre particulièrement copieux. On commencera avec « Une violente histoire de vengeance », entretien avec l’historien Fabio Melelli (15 minutes), qui revient notamment sur les conséquences juridiques de Pour une poignée de dollars et sur la rencontre entre Sergio Leone et le producteur Alberto Grimaldi, laquelle permettra au cinéaste de disposer de moyens plus importants pour développer une ambition devenue nettement plus grande. On continuera avec « Personne ne tire sur le Colonel », entretien avec Mike Malloy, biographe de Lee Van Cleef (12 minutes), qui s’intéresse à la carrière mouvementée de l’acteur et à la manière dont les westerns de Leone vont lui offrir un formidable second départ. « Construire l’Ouest », avec Giuditta Simi (17 minutes), permet ensuite de découvrir le travail de son père Carlo Simi, chef décorateur et costumier essentiel à l’identité visuelle des films de Leone. L’entretien rappelle notamment que cet Ouest n’a rien d’un décor générique : bâtiments, vêtements, accessoires et silhouettes participent pleinement à la construction d’un univers qui semble américain mais qui a été entièrement repensé par des artistes italiens. On poursuivra avec « Des coupes et du rythme », entretien avec le monteur Eugenio Alabiso (18 minutes), qui revient sur la fabrication du montage et sur sa collaboration avec Leone, mais aussi sur cette capacité du réalisateur à transformer la durée en élément dramatique. Chez Leone, couper au bon moment est parfois aussi important que tirer au bon moment.
Une longue parenthèse est ensuite consacrée à Ennio Morricone : Bruno Battisti D’Amario évoque les guitares électriques et acoustiques du compositeur dans « Les Cordes du western » (7 minutes), Edda Dell’Orso revient sur sa participation vocale dans « La Voix immortelle » (14 minutes), tandis qu’Alessandro De Rosa raconte dans « … Et pour quelques notes de plus » (15 minutes) comment les rapports parfois houleux entre Morricone et Leone vont progressivement déboucher sur l’une des collaborations les plus fécondes de l’histoire du cinéma. Le bonus explique également certaines sonorités étonnantes du thème principal, notamment l’utilisation de la guimbarde et de voix presque animales, qui contribuent à donner aux personnages cette dimension primitive et mystérieuse. Enfin, Lovely Jon propose avec « Ennio, quelques accords de plus » (28 minutes) une étude visuelle particulièrement documentée sur l’évolution de la musique de Leone et sur la manière dont Morricone accompagne, puis devance parfois, les ambitions du réalisateur. Un ensemble particulièrement intéressant parce qu’il montre que Et pour quelques dollars de plus ne doit pas seulement son identité à ses revolvers et à ses gros plans : son style est aussi né du montage, des décors, des costumes et surtout d’une musique devenue indissociable des images.
On continuera avec les archives MGM, qui permettent de prolonger cette exploration sous un angle plus historique. « Les Archives de Christopher Frayling » (19 minutes) montre notamment les souvenirs et documents conservés par le biographe de Sergio Leone, tandis que « Un nouveau standard » (20 minutes) revient sur la manière dont Et pour quelques dollars de plus développe et perfectionne les motifs que Leone avait esquissés dans Pour une poignée de dollars. « De retour », avec Clint Eastwood (7 minutes), offre ensuite les souvenirs de l’acteur sur son travail avec Leone, toujours particulièrement précieux lorsqu’il évoque la façon dont cette collaboration a contribué à construire son personnage de pistolero taciturne. On continue avec la version originale américaine, qui présente trois scènes modifiées pour l’exploitation aux États-Unis (5 minutes), intéressant témoignage d’une époque où les distributeurs n’hésitaient pas à retailler les films étrangers pour les adapter à leur marché. « 1965 – 2004 : Les décors avant-après » (12 minutes) permet de mesurer l’évolution des lieux de tournage, tandis que « Tre Voci » (11 minutes) réunit Alberto Grimaldi, Sergio Donati et Mickey Knox autour de leurs souvenirs de la fabrication du film. « Restauration à l’italienne » (5 minutes) complète ce parcours avec un document plus ancien consacré à la restauration du film, intéressant aujourd’hui surtout comme archive sur la manière dont le patrimoine de Leone était alors traité. Les génériques français d’ouverture (4 minutes) et de fin (1 minute), ainsi que les bandes-annonces française (3 minutes) et américaine (3 minutes), complètent l’ensemble. Il faut également ajouter les deux commentaires audio de Christophe Frayling et Tim Lucas, particulièrement riches sur la place du film dans l’évolution du western de Sergio Leone, les personnages, les acteurs, la production et les influences du cinéaste. Les deux pistes abordent parfois les mêmes sujets, mais leurs approches diffèrent suffisamment pour que l’écoute des deux soit pertinente. Frayling privilégie une approche très documentée et spontanée, tandis que Tim Lucas propose un commentaire plus construit, presque chirurgical dans son analyse. Bref, une section de suppléments qui ne se contente pas de faire joli dans le menu : elle permet de comprendre comment Et pour quelques dollars de plus s’est fabriqué, pourquoi son univers possède une identité aussi forte et comment Leone, Morricone, ses acteurs et ses collaborateurs ont progressivement inventé un langage qui allait transformer durablement le western. À ce niveau-là, difficile de reprocher à cette édition de manquer de matière : elle possède pratiquement davantage de souvenirs que le Colonel n’a de balles dans sa montre.






















