Accueil Critiques de films Brides-les-Bains 2026 : Si tu penses bien (Deuxième avis)

Brides-les-Bains 2026 : Si tu penses bien (Deuxième avis)

0
96

Si tu penses bien

France, Belgique, 2026
Titre original : –
Réalisatrice : Géraldine Nakache
Scénario : Géraldine Nakache et David Lambert
Acteurs : Monia Chokri, Niels Schneider, Clémentine Célarié et Christian Benedetti
Distributeur : Pan Distribution
Genre : Drame conjugal
Durée : 1h34
Date de sortie : 16 septembre 2026

3/5

Chaque année en France, entre cent et cent-cinquante femmes sont victimes de féminicide. Hélas, ce chiffre consternant n’a guère baissé depuis qu’il est explicitement communiqué par les autorités en tant qu’agression par un conjoint ou un ex-conjoint. Il cache un nombre incalculable de tragédies conjugales qui n’arrivent pas toutes jusqu’au meurtre, mais qui sont le signe indubitable que notre société reste tristement ancrée dans les affres du patriarcat. Comme l’a évoqué le coscénariste David Lambert lors de la présentation du quatrième long-métrage de Géraldine Nakache dans le cadre du Festival de Brides-les-Bains, il n’a jamais été question au fil des innombrables versions du scénario que Si tu penses bien se termine aussi mal. Il s’agit néanmoins d’un film extrêmement fort, réussissant avec une certaine audace de brouiller tant soit peu les lignes d’une emprise néfaste au sein d’un couple de confession juive.

Pourtant, le fait que Gil et son mari Jacques observent consciencieusement les rituels juifs n’a qu’une importance toute relative au cours du récit. Chaque mikvé et chaque discussion sur où placer la mezouzah constituent à peine plus que les stations du chemin de croix que l’épouse doit accomplir. Son cas aurait été aussi désespéré, si elle avait pratiqué avec la même ferveur la religion chrétienne ou musulmane. Le mal qui pourrit d’emblée son couple est d’une nature bien différente et dangereusement insidieuse. Grâce au jeu d’une intensité remarquable de la part de Monia Chokri et de Niels Schneider, il nous est rendu particulièrement difficile de déterminer avec clarté à qui revient la faute de cette situation de moins en moins tenable. Autant Jacques s’avère avec chaque jour plus odieux et moins charmant, autant Gil ne correspond aucunement au cliché de la mère courage, qui oserait crânement confronter son bourreau machiavélique.

Bref, la qualité principale de ce film éprouvant consiste à tout faire pour ne pas tomber dans le piège d’un manichéisme aussi sommaire que dans l’air du temps. Au lieu d’être aveuglément acquis à la cause des femmes, il préfère tenir compte du fait qu’une rupture claire, nette et indolore relève de la fiction. Tandis que dans la plupart des cas, la souffrance en silence des femmes est d’ores et déjà immense, avant qu’elles ne poussent la porte du recours ultime, quel qu’il soit.

© 2026 Tanguy Pels / Liaison Cinématographique / Artémis Productions / Les Productions du Ch’timi / RTBF / Disney + / Netflix France /
Pan Distribution Tous droits réservés

Synopsis : Quand Gil et Jacques se sont rencontrés à Dubaï, un amour fusionnel les unissait immédiatement. Tombée enceinte assez rapidement, Gil avait encore des doutes sur la solidité de leur couple, balayés sans peine par le talent de séduction et la détermination de son futur mari. Or, après l’arrivée de leur première fille Thaïs, la situation s’était lentement mais sûrement dégradée. Alors que, cinq ans plus tard, Jacques veut tout faire pour que la famille s’agrandisse, Gil envisagerait plutôt de reprendre son travail en tant qu’opératrice de caméra sur des tournages.

© 2026 Tanguy Pels / Liaison Cinématographique / Artémis Productions / Les Productions du Ch’timi / RTBF / Disney + / Netflix France /
Pan Distribution Tous droits réservés

Il aurait été si facile, voire opportun de faire en sorte que l’intrigue de Si tu penses bien donne le mauvais rôle à Niels Schneider, le beau gosse (trop) omniprésent du cinéma français, qui incarne ici le genre de personnage prédestiné à passer pour un salaud absolu. Et même si la mise en scène de Géraldine Nakache ne se prive pas d’orchestrer adroitement des séquences où il est prêt à exploser et où la violence verbale est à un doigt de basculer vers l’attaque physique, la question n’est finalement pas si facile à trancher. Bien évidemment, le comportement de Jacques n’est plus du tout compatible avec notre époque actuelle, où la lutte pour un peu plus d’égalité en faveur des femmes a fini par faire évoluer les mentalités au moins sur les marges. Sans trop s’adonner à une acrobatie de pensée excessive, on pourrait par contre considérer que certaines parties de son discours se justifieraient un minimum par l’amour obsessionnel qu’il voue à son idéal familial, indiscutablement archaïque.

En face, le trait de la narration privilégie de même des nuances de gris. Alors qu’on s’identifie corps et âme au combat de Gil pour le maintien de sa dignité en tant que femme, épouse et mère, ce que l’on reçoit en retour de sa part en tant que rétribution spectatorielle doit forcément nous laisser sur notre faim. Car les occasions ne manquent pas où l’on aurait une envie brûlante de la secouer dans sa torpeur. De l’obliger à hurler enfin toute sa frustration à la gueule de ce mari ignoble, qui a l’air de se faire un malin plaisir de rendre leur relation de plus en plus toxique. Toute la prouesse engagée du récit réside dès lors non pas à retarder artificiellement ce sursaut cathartique le plus longtemps possible, mais au contraire à sonder sans la moindre complaisance le fonctionnement complexe de la pensée d’une femme, écartelée entre plusieurs options de choix de vie dont aucune bonne.

© 2026 Tanguy Pels / Liaison Cinématographique / Artémis Productions / Les Productions du Ch’timi / RTBF / Disney + / Netflix France /
Pan Distribution Tous droits réservés

En théorie, les garde-fous ne manquent pas en France aujourd’hui pour empêcher que pareille situation néfaste ne survienne. Il en est de même dans Si tu penses bien, puisque notre espoir d’un havre de paix insoupçonné pour Gil se ravive d’un cran, chaque fois que des ressorts de soutien se présentent à elle. À ce sujet, il serait impardonnable de ne pas louer la prestation sidérante de douleur intériorisée de Clémentine Célarié en mère de la victime ! Elle est parfaitement consciente du calvaire que sa fille traverse, mais elle reste meurtrie dans l’impuissance. D’autres témoignages de soutien au féminin ont tendance à se multiplier au fil de l’intrigue, chaque fois tués dans l’œuf par ce poison millénaire de la bienséance sociale. En effet, comment aider quelqu’un qui ne lance aucun appel de secours sans faire de vagues ? Tout le dilemme des mœurs encroûtées de notre civilisation patriarcale se trouve là : dans le regard timidement solidaire des personnes qui savent très bien ce qui se passe, mais à qui les leviers pour intervenir avec efficacité font défaut.

C’est donc le discours cru et en même temps investi d’une grande subtilité qui distingue le premier film entièrement dramatique réalisé par Géraldine Nakache. Le seul reproche tout relatif qu’on pourrait lui faire, ce serait l’apparition un brin trop récurrente de noms prestigieux du cinéma français et belge dans de petits rôles anecdotiques, juste en guise de clin d’œil assez superflu au sein d’un film qui brille sinon par l’intransigeance de sa cruauté à tous les niveaux. Cela vaut à la fois pour François Damiens et William Lebghil comme acteurs du film dans le film, Rabah Nait Oufella en tant que collègue de Gil sur le tournage, Abraham Wapler en pédiatre courageux mais pas non plus téméraire, ainsi que Laurent Capelluto comme rabbin chargé de raboter in extremis le mariage si mal en point.

© 2026 Tanguy Pels / Liaison Cinématographique / Artémis Productions / Les Productions du Ch’timi / RTBF / Disney + / Netflix France /
Pan Distribution Tous droits réservés

Conclusion

On est sorti tout secoué de notre séance festivalière de Si tu penses bien. Géraldine Nakache y réussit avec une application nullement pesante de nous transmettre la longue litanie d’épreuves d’un mariage peut-être prédestiné à l’échec. Le jeu pathologiquement passionnel de Monia Chokri et de Niels Schneider, tous deux excellents dans des registres diamétralement opposés, y est pour beaucoup dans la difficulté à peine constructive avec laquelle nous suivons, désemparés, leur déclin irrémédiable vers l’enfer conjugal. Le principal coupable y est certes facile à désigner. Or, ce sont les variations et autres inconsistances du camp d’en face, traitées avec de la compassion en lieu et place d’un jugement hâtif, qui confèrent à son récit une telle intensité fascinante.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici