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Critique : Rome ville ouverte

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Rome ville ouverte

Italie, 1945
Titre original : Roma città aperta
Réalisateur : Roberto Rossellini
Scénario : Sergio Amidei et Federico Fellini
Acteurs : Aldo Fabrizi, Anna Magnani, Marcello Pagliero et Vito Annichiarico
Distributeur : Bac Films
Genre : Guerre
Durée : 1h43
Date de sortie : 30 juin 2021 (Reprise)

4/5

Contrairement aux Français, les Italiens ont été extrêmement rapides pour chanter les louanges de leurs vaillants résistants sous l’occupation nazie. À peine la Seconde Guerre mondiale terminée, Rome ville ouverte était sorti avec grand succès sur les écrans de cinéma du monde entier. En France, on a certes eu La Bataille du rail de René Clément dès l’année suivante, en 1946 donc. Mais pour avoir droit à un chef-d’œuvre de la même trempe que celui de Roberto Rossellini, il a fallu attendre plus de vingt ans supplémentaires, jusqu’à L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville en 1969.

Pourtant, ces deux films se distinguent par une même approche de ces faits historiques longtemps tus ou en tout cas occultés par des raisons d’état plus ou moins opaques et durables. À savoir le récit sobre et aussi factuel que possible dans le cadre d’un long-métrage de fiction d’une période marquée par une immense précarité, ainsi que par une suspicion et une peur généralisées. Tandis que des œuvres cinématographiques de propagande s’évertuaient dans les années avant et après à promouvoir les exploits des héros clandestins ou, au contraire, à les traiter comme les actes lâches de traîtres et de terroristes, ici, pareille démarche tendancieuse n’est pas de mise.

Certes, dans les moments les plus intenses de ces deux, trois jours à Rome occupée, la mise en scène ne manque pas d’emphase. Et ce n’est sans doute pas par hasard que la séquence partielle du film dont la postérité se souvient le plus de nos jours est celle où la mère courage qu’Anna Magnani campe avec un naturel remarquable court, désespérée, derrière le camion qui enlève son fiancé. Néanmoins, c’est davantage la mécanique aussi froide qu’implacable du scénario écrit par Sergio Amidei et Federico Fellini qui nous a subjugués lors de notre redécouverte estivale de cette pièce maîtresse du cinéma italien. De même annonciatrice de la facture pas moins percutante de La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo vingt ans plus tard, elle doit hélas nous servir à présent de mise en garde contre les temps funestes qui risquent de s’abattre à nouveau sur l’Europe d’ici quelques années à peine … !

© 1945 Excelsa Film / Minerva Film / Istituto Luce Cinecittà / Bac Films Tous droits réservés

Synopsis : Alors que la capitale italienne est occupée depuis quelques mois déjà par les troupes allemandes nazies, la population locale a le plus grand mal à subsister en cette fin d’hiver 1944. La veille de son mariage avec le résistant Francesco, la veuve Pina a grandement besoin de ce rare rayon de soleil dans son quotidien éreintant. Elle participe à sa façon à l’effort de guerre contre l’occupant, à l’image de son fils Marcello et du curé Don Pietro. Or, l’étau se resserre imperceptiblement autour de cette cellule de la résistance romaine, grâce aux informations que le commandant des SS Fritz Bergmann obtient de la part d’Italiens ayant moins de scrupules que Pina et ses proches.

© 1945 Excelsa Film / Minerva Film / Istituto Luce Cinecittà / Bac Films Tous droits réservés

Certains éléments de Rome ville ouverte pourraient d’emblée laisser croire que l’on se trouve en face d’un film italien typique des années ‘40 qui évoque avec ironie, voire effronterie, le dur quotidien des Romains pendant les derniers mois éprouvants de la guerre. Ainsi, le personnage qu’Anna Magnani campe avec une telle conviction que ses traits de caractère marquants poursuivront l’actrice pour le restant de sa carrière, semble faire plutôt bonne figure contre l’adversité qui l’assaille de toutes parts. Elle prône implicitement la solidarité entre précaires du quartier et affiche le genre de fierté ouvrière qui s’estompera inexorablement au cours de la décennie suivante. Vous savez, celle qui a vu déferler sur la plupart des pays d’Europe de l’Ouest une relative prospérité matérielle. Mais à quel prix … ?

En attendant ces jours meilleurs, elle a trouvé refuge dans les bras de l’ingénieur Francesco, un brave type à qui il n’aura fallu que deux ans pour être promu à ses yeux du statut de voisin désagréable à celui de futur mari idéal. Bref, la tension permanente due à la crainte d’une descente des fascistes mise à part, les choses ne vont finalement pas si mal pour Pina. C’était compter sans la mise en scène finement orchestrée de Roberto Rossellini. En effet, les failles de cette routine trompeuse ne tardent pas à se manifester crûment. Ne serait-ce qu’à travers la certitude avec laquelle le major Bergmann met en place son filet d’espionnage et de torture. Car il est sûr et certain d’arriver à ses fins, grâce à un coup de main pas négligeable de la part de collaborateurs autochtones plus ou moins fourbes et opportunistes.

© 1945 Excelsa Film / Minerva Film / Istituto Luce Cinecittà / Bac Films Tous droits réservés

Toutefois, le propos de Rossellini ne vise point à juger ces faibles, qui se laissent amadouer par un nouveau manteau ou une vie excitante, loin des cités ternes des faubourgs. Il n’adopte pas non plus un regard tendancieux à l’égard de ces braves gens, en fait la grande majorité des personnages secondaires, qui tentent de se dérober du mieux qu’ils le peuvent au rouleau compresseur de la surveillance nazie. Ni envers ces héros discrets à qui Aldo Fabrizi en prêtre souvent sollicité donne le visage d’une béatitude sublimement terre-à-terre. Non, la narration excelle dans la tâche en apparence tout simple d’enregistrer sans le moindre état d’âme les étapes successives de l’engrenage qui mènera jusqu’à la mort. Sauf que cette manière magistrale d’impliquer pleinement le public, sans pour autant avoir recours au poison néfaste de la manipulation sentimentale, n’est nullement donnée au premier réalisateur venu.

Est-ce que Rome ville ouverte peut alors être considéré comme un film d’une austérité suprême ? Pas tout à fait. Juste en tant qu’histoire contée avec une intensité jamais relâchée, dont l’horreur provient paradoxalement du calme avec lequel ses personnages – peu importe qu’ils se situent dans le camp des bons ou des méchants – vaquent à leurs affaires. Participer à l’assaut populaire d’une boulangerie, jouer au foot dans la cour de l’école, se confesser en faisant un bout de chemin en compagnie du prêtre ou bien commander des bourreaux sans pitié : toutes ces actions sont en somme traitées de la même manière par Roberto Rossellini. Selon la prémisse d’une perte d’humanité profondément inquiétante, certes accentuée par le contexte particulier de la guerre, mais dont la banalité manifeste, exprimée par voie de moyens filmiques employés brillamment, fait froid dans le dos.

© 1945 Excelsa Film / Minerva Film / Istituto Luce Cinecittà / Bac Films Tous droits réservés

Conclusion

Le rang à part dans l’Histoire du cinéma de Rome ville ouverte en tant que point de départ fulgurant du néoréalisme italien n’est plus à prouver. En plus, il nous paraît essentiel de souligner à quel point le quatrième long-métrage de Roberto Rossellini retient une force exceptionnelle, 80 ans après sa sortie. À la fois comme document historique sans fioritures, capable de transcrire avec une sobriété trompeuse la terreur ordinaire que l’occupant nazi faisait régner sur la capitale italienne en particulier et l’Europe des années 1930 et ‘40 en général. Et, avec une pertinence tristement accrue par le passage du temps et la tentation préjudiciable de répéter les erreurs du passé qui en découle, en tant que mise en garde salutaire contre le saccage de ce que représente l’Europe d’aujourd’hui, aussi imparfaite soit-elle, au profit du retour des forces obscurantistes qui avaient failli l’anéantir lors de la Seconde Guerre mondiale !

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