Vil & Misérable
Canada : 2024
Titre original : –
Réalisation : Jean-François Leblanc
Scénario : Jean-François Leblanc, Samuel Cantin
Acteurs : Fabien Cloutier, Pier-Luc Funk, Chantal Fontaine
Éditeur : Blaq Out
Durée : 1h54
Genre : Comédie, Fantastique
Date de sortie cinéma : 22 avril 2026
Date de sortie DVD : 1 septembre 2026
Lucien est un diable morose descendu sur Terre il y a plus de 350 ans. Libraire passionné par son métier, il voit sa tranquillité perturbée par l’arrivée de Daniel, un collègue humain et enthousiaste. Contraints de faire équipe pour sauver leur librairie, ils se retrouvent malgré eux au cœur d’une mission improbable…
Le film
[3,5/5]
Le diable a de drôles de problèmes existentiels. Après plus de 350 ans passés sur Terre, Lucien Vil pourrait raisonnablement avoir fait le tour de la question humaine, de ses petites lâchetés et de ses grandes absurdités. Pourtant, ce démon libraire installé dans une boutique de livres d’occasion coincée au milieu d’un concessionnaire automobile n’a surtout trouvé qu’une solution : devenir misanthrope professionnel. Avec Vil & Misérable, Jean-François Leblanc adapte la bande dessinée de Samuel Cantin en conservant ce principe délicieux qui consiste à placer un personnage fantastique dans un quotidien parfaitement banal, puis à regarder le réel se mettre à tousser.
Lucien est donc un démon, mais Vil & Misérable ne cherche jamais à transformer cette particularité en prétexte à une avalanche de grand spectacle. Le surnaturel sert plutôt de révélateur aux travers très humains du personnage. Sa solitude, sa difficulté à s’attacher et cette manière de considérer les autres comme une espèce particulièrement fatigante racontent finalement quelque chose d’assez universel : la peur de souffrir finit parfois par devenir une excellente excuse pour ne plus vivre grand-chose. L’arrivée de Daniel, assistant beaucoup trop enthousiaste pour être honnête, vient évidemment gripper cette mécanique. Leur relation donne alors au film son cœur véritable, derrière les démons, les anges, les trafics de livres et les situations complètement azimutées.
Car Vil & Misérable assume une esthétique volontairement proche de son matériau d’origine. Les costumes, les décors et certains effets visuels gardent un petit côté artisanal qui aurait pu devenir une faiblesse, mais qui, finalement, participe au contraire à cette sensation de voir une bande dessinée québécoise sortir de ses cases avec encore un peu d’encre sur les doigts. Jean-François Leblanc préfère l’inventivité à la démonstration technique, et certaines séquences animées permettent même de faire entrer directement la mythologie de Lucien dans l’image. Le film joue ainsi constamment avec l’écart entre le fantastique et le quotidien : un démon peut traverser plusieurs siècles et rester confronté aux mêmes emmerdements qu’un type attendant son bus un lundi matin.
Cette étrangeté rejoint d’ailleurs une tradition de comédie absurde québécoise où le rire naît moins d’une mécanique à gags que d’un monde légèrement décalé sur son axe. Vil & Misérable peut parfois rappeler l’esprit des Monty Python, mais aussi certaines comédies fantastiques indépendantes comme Ghost World, notamment dans sa façon de faire de la marginalité et du malaise social un véritable moteur narratif. Le film va toutefois chercher ailleurs son énergie, dans cette drôle de mythologie où la Grande Police des Livres semble finalement plus inquiétante que les puissances infernales. La satire vise alors autant la société que l’obsession contemporaine pour la normalité : tout doit être rangé, catégorisé, monétisé, même les démons et les librairies.
Avec sa durée lorgnant doucement vers les deux heures, Vil & Misérable connaît forcément quelques embouteillages narratifs. Plusieurs intrigues secondaires viennent épaissir un récit qui aurait peut-être gagné à conserver davantage la liberté fragmentaire de la bande dessinée. Mais cette générosité constitue aussi une partie de son charme. Le film déborde, trébuche parfois, repart dans une autre direction et finit par retrouver son axe autour de cette idée toute simple : les monstres ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Derrière les cornes de Lucien se cache surtout un être incapable de dire qu’il a besoin des autres. Mais si Vil & Misérable ne maîtrise pas toujours son abondance, il possède une qualité devenue presque démoniaque par les temps qui courent : l’envie sincère de raconter quelque chose d’original. Ce n’est déjà pas si mal pour un film peuplé de démons, d’anges et de libraires.
Le DVD
[4/5]
Disponible depuis quelques jours sous les couleurs de Blaq Out, le DVD de Vil & Misérable nous propose une copie techniquement sérieuse qui respecte correctement les choix visuels de Jean-François Leblanc. L’image est propre et suffisamment détaillée, avec une définition qui tient convenablement la route pour un DVD. Les couleurs affichent une belle tenue, particulièrement dans les décors et costumes volontairement très marqués de cette comédie fantastique. Les contrastes sont également satisfaisants, même si le support DVD ne peut évidemment pas rivaliser avec les standards de la Haute-Définition. Quelques plans plus sombres montrent logiquement leurs limites, mais rien qui ne vienne véritablement saboter le plaisir de visionnage. L’image possède surtout le mérite de préserver l’aspect artisanal et légèrement décalé de la direction artistique, élément essentiel de l’identité du film. Côté audio, la piste française québécoise en Dolby Digital 5.1 se montre équilibrée et relativement dynamique. Les dialogues restent parfaitement intelligibles tandis que la musique et les ambiances profitent d’une spatialisation agréable, sans chercher à transformer chaque gag en démonstration acoustique. La piste Dolby Digital 2.0, plus cohérente si vous ne disposez pas de Home Cinema, s’avère efficace et fidèle à l’esprit d’une comédie où les dialogues occupent une place centrale. Pas de tremblement de terre sonore, mais une bande-son qui fait son travail sans venir jouer les divas.
La véritable force de cette édition Blaq Out de Vil & Misérable se trouve toutefois dans les suppléments. Le commentaire audio de Jean-François Leblanc constitue un complément particulièrement intéressant, puisque le réalisateur revient sur la fabrication du film, ses choix de mise en scène et le délicat passage de la bande dessinée de Samuel Cantin vers le grand écran. L’intérêt de ce type de bonus réside justement dans la possibilité de comprendre comment un univers graphique et narratif aussi singulier peut être transposé au cinéma sans perdre complètement son mauvais esprit. Le commentaire permet ainsi de remettre certaines décisions dans leur contexte et d’éclairer les partis pris qui pourraient sembler, de prime abord, simplement farfelus. On continuera ensuite avec deux courts-métrages de Jean-François Leblanc. Ces derniers nous permettront de mesurer le chemin parcouru par le cinéaste avant son premier long métrage et de retrouver plusieurs préoccupations déjà présentes dans son cinéma : personnages fragiles, situations qui dérapent, humour noir et goût pour les univers où la normalité commence à prendre l’eau. On y retrouve notamment la fantaisie de Le Gars d’la shop (16 minutes), la noirceur de Landgraves (22 minutes), le toue agrémenté d’une dimension fantastique. Une section bonus qui n’a donc rien du remplissage réglementaire : elle donne véritablement envie de prolonger la découverte de son travail.



















