Maspalomas

Espagne, 2025
Titre original : Maspalomas
Réalisateurs : Aitor Arregi et José Mari Goenaga
Scénario : José Mari Goenaga
Acteurs : José Ramón Soroiz, Nagore Aranburu, Kandido Uranga et Kepa Errasti
Distributeur : Epicentre Films
Genre : Drame de vieillesse / Interdit aux moins de 12 ans
Durée : 1h56
Date de sortie : 24 juin 2026
3/5
Ça commence dans la veine de L’Inconnu du lac, avec des coups anonymes tirés dans les buissons sur le sable chaud. Or, le volet purement hédoniste ne perdure guère dans Maspalomas. Contrairement au film de Alain Guiraudie, celui de Aitor Arregi et José Mari Goenaga n’a pas besoin d’un prétexte criminel passablement glauque pour faire avancer son histoire. Il se repose sur quelque chose d’infiniment plus universel, d’infiniment plus ordinaire : la vie. Une vie que le personnage principal avait en quelque sorte mise entre parenthèses, en s’exilant sur les îles Canaries, où il pouvait vivre librement son homosexualité. Sauf que la vie, donc, et ses fâcheux aléas en ont décidé autrement. De quoi nous ressortir tous les poncifs sur le quotidien, triste et solitaire, des vieux gays, réduits à mater les ébats d’autres hommes, forcément plus jeunes et inaccessibles. En théorie, en tout cas …
Car le sort de cet homme désormais dépendant des autres est fait de mille facettes, qui ne ressemblent pas nécessairement à des paillettes. Mais pas non plus à une longue et sinistre descente aux enfers d’un système de prise en charge des seniors au bord du gouffre. Même si ce gouffre-là finit par pointer le bout de son nez, puisque le récit se termine la veille du confinement dû à la crise sanitaire de 2020, on ressort étrangement revigoré de la séance de ce film plus basque qu’espagnol.
D’un, grâce à la franchise avec laquelle les réalisateurs évoquent l’existence d’un homme dont le maître-mot était le camouflage pendant soixante-dix ans. Et de deux, parce que leur approche inclusive ne dépeint nullement celles et ceux qui sont exclus de la bulle arc-en-ciel du protagoniste comme de vilains homophobes rétrogrades, mais bien au contraire comme des individus eux aussi remplis de doutes, de contradictions et de fêlures intérieures.

Synopsis : Fraîchement séparé de son compagnon de longue date, Vicente savoure autant qu’il le peut en tant que septuagénaire la vie de la communauté gaie à Maspalomas aux îles Canaries. Un accident vasculaire cérébral met un terme à ce rythme de vie insouciant. Puisque son ami fidèle Ramon, chez qui il vivait, ne peut pas s’occuper de lui, Vicente est placé par sa fille Nerea dans une maison de repos à San Sebastian au Pays basque. Commence dès lors un long et pénible chemin vers la reconvalescence, alors que le nouvel arrivé préfère taire son orientation sexuelle aux autres habitants et au personnel de l’établissement. Pourtant, son aide-soignant personnel ouvertement gay Iñaki ne manque pas de lui faire de l’effet.

Serre très fort
La plage et les lieux de drague en plein jour, les boîtes de nuit et leurs lieux attenants à l’activité torride plus tard dans la journée : même si ses meilleurs jours sont derrière lui et qu’il n’a pas vraiment les moyens financiers pour maintenir un tel style de vie, le protagoniste de Maspalomas n’a pas l’air de s’ennuyer. Hélas, cette belle illusion d’un monde hermétiquement fermé sur lui-même dont la baise entre mecs est la finalité exclusive éclatera soudainement pour cet homme, qui avait fait son coming out sur le tard. C’est le retour à la case départ complètement subi que Vicente accepte avec un stoïcisme qui borde à la léthargie. Lâché par son meilleur ami et récupéré sans le moindre enthousiasme par sa fille, il se sent comme mis au rebut dans cet établissement, qui n’a pourtant rien de l’antichambre d’une morgue au fonctionnement sans âme.
C’est davantage le décalage entre ces deux univers – le soleil brûlant et la libido en ébullition dans le sud contre la routine vaguement mortuaire dans le nord du territoire espagnol – qui intéresse le duo de réalisateurs Aitor Arregi et José Mari Goenaga. Un décalage qu’ils ne cherchent jamais à souligner excessivement, mais qui peut justement être le terrain fertile sur lequel leur héros atypique fera pousser la plante chétive de sa réconciliation avec lui-même. Ceci dit, son parcours est autant aux antipodes de la tragédie que du récit militant, martelé au rythme percutant qui sert de coulisse sonore à l’introduction du film.
Toute la richesse et la sensibilité de plus en plus passionnantes de la narration proviennent ainsi de l’art si précieux du contretemps, dans le sens qu’elle sait agencer avec une prouesse grandissante des détours inattendus. Ceux-ci nous amènent dans des directions uniquement au service de la cohérence affective des personnages et non pas tributaires d’un quelconque cahier de charges de la défense des droits LGBT.

De deuil en deuil
Reste à savoir pourquoi cette dynamique si galvanisante, où la tension monte petit à petit, en apparence sans préméditation, ni ficelles mélodramatiques actionnées grossièrement, est une denrée hélas si rare dans le cinéma contemporain. Ici, en tout cas, elle nous gratifie d’un enchaînement de deux, trois séquences simplement sublimes vers la fin du film, essentiellement autour d’une photo de Vicente enfant. La délicatesse hors pair de Aitor Arregi et José Mari Goenaga les empêche d’en faire un grand moment de vérité ou bien le point de bascule cathartique à partir duquel l’abcès de la honte d’être gay aurait été crevé une fois pour toutes. La vie continue, en somme. Avec ses joies et ses peines, avec un nouveau retour à la case départ à présent désertée par les touristes en quête d’aventures homo-érotiques, avec une nouvelle forme de sérénité et de décontraction, enfin, qui s’exprime librement lors des derniers plans.
Cependant, ne nous arrêtons pas aux louanges envers l’adresse avec laquelle les réalisateurs insufflent une authenticité de vie désarmante à leur belle histoire, entièrement exempte de pathos. En effet, elle n’aurait probablement pas la même résonance, si ce n’était pour la qualité indiscutable des interprétations. En tête, José Ramón Soroiz, Goya du Meilleur acteur fin février, dans le rôle complexe d’un homme rempli de vide. À moins que cette vacuité ne soit qu’un leurre. Un subterfuge inscrit dans sa tactique personnelle de l’évitement, afin de ne plus devoir adapter l’expression de son identité sexuelle à un environnement perçu comme hostile.
À ses côtés, Nagore Aranburu comme sa fille et Kandido Uranga comme son compagnon de chambre débonnaire et invasif, enrichissent considérablement l’ambiguïté du propos. Ils privent Vicente du monopole de l’aigreur, afin de mieux lui faire comprendre – et nous en même temps – que la vie ne se résume ni à la bulle que nous finissons tôt ou tard par nous créer, ni à un regard binaire sur le monde, depuis cette tour d’ivoire imaginaire aux fondations fragiles, qui classerait les gens en amis ou en ennemis.

Conclusion
Le microcosme de la communauté gaie aux îles Canaries et celui des vieux Basques parlant leur langue régionale dans un Ehpad du côté de San Sebastian : même combat ? Ce n’est certes qu’une des questions annexes soulevées par Maspalomas. Elle témoigne néanmoins de la variété d’approches par laquelle se distingue le film de Aitor Arregi et José Mari Goenaga. Plutôt que de peindre l’univers de leur héros malmené tout en rose ou tout en gris, les réalisateurs excellent dans l’élaboration élégante, quoique nullement affectée, des nuances. De quoi envisager presque avec un peu plus d’espoir nos vieux jours plus si lointains. Si ce n’était pour le doux parfum de nostalgie, celui inimitable du monde d’avant la crise sanitaire, qui relativise tout de suite un peu la pertinence intemporelle de ce conte sur une affirmation individuelle aussi tardive que discrète.















