The Christophers

Royaume-Uni, États-Unis, 2025
Titre original : The Christophers
Réalisateur : Steven Soderbergh
Scénario : Ed Solomon
Acteurs : Ian McKellen, Michaela Coel, Jessica Gunning et James Corden
Distributeur : Dulac Distribution
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h40
Date de sortie : 10 juin 2026
3,5/5
Quand on va voir un film de Steven Soderbergh, on ne sait jamais trop à quoi s’attendre. Certes, depuis ses débuts de réalisateur il y a bientôt quarante ans, deux tendances principales se sont dégagées dans son travail, avec d’un côté son goût pour le style élégant et sophistiqué de films de genre particulièrement bien ficelés et de l’autre l’envie irrépressible d’expérimenter, le plus souvent dans les méandres du cinéma d’horreur. Mais dans l’ensemble, sa longue filmographie compte au moins autant de réussites fulgurantes que d’échecs décevants. Par conséquent, nous n’étions pas trop pressés de découvrir son nouveau film, The Christophers ou l’histoire d’une faussaire engagée pour embellir les derniers tableaux d’un vieux peintre.
Grand bien nous a pris d’y aller quand même, tant il s’agit en fait d’un récit sublimement au service de réflexions sur l’art en général et sur notre drôle d’époque de marchandisation de l’intime en particulier !
Plus que jamais dans l’univers cinématographique de Soderbergh, la prémisse autour de l’arnaque consistant à achever l’ultime série de tableaux à l’insu de leur créateur n’est qu’un prétexte fort banal. Rapidement, il devient clair que la nouvelle assistante du maître ne comptait pas suivre docilement le plan élaboré par la progéniture ingrate de l’artiste. Pourtant, grâce au jeu tout en finesse de Michaela Coel et de Ian McKellen dans ce qui risque bien d’être son dernier grand rôle de vieillesse, le scénario de Ed Solomon prend des tournures aussi imprévues qu’ingénieuses. Le tout sous la supervision discrètement virtuose du réalisateur, comme à son habitude également à la manœuvre en tant que chef opérateur et monteur.
Au final, on se retrouve avec une histoire gentiment ironique, investie à la fois d’une intelligence artistique redoutable et d’une forme de sagesse hélas si rare, qui sait parfaitement faire la part des choses, entre le vrai et le faux, entre la pose et l’expression de l’intime, entre la crédulité intéressée et la lucidité sarcastique.

Synopsis : Alors qu’elle galère pour payer son loyer dans une communauté d’artistes, Lori Butler reçoit un coup de fil de son ancienne camarade de classe Sallie. Celle-ci et son frère Barnaby souhaitent engager Lori en tant qu’assistante de leur père mourant, le célèbre peintre Julian Sklar qui n’a plus créé de tableau digne de sa réputation internationale depuis des années. Exceptionnellement douée pour contrefaire des œuvres d’art à la valeur monétaire inestimable, Lori est censée terminer en cachette la série de tableaux The Christophers soigneusement cachés au dernier étage de la demeure de Sklar. Ses enfants espèrent récupérer une jolie somme d’argent à la mort prochaine de leur père, grâce à ces œuvres réputées jusque là inachevées.

L’art pour l’ar(gen)t
La fratrie de malfrats qui cherche à escroquer son père célèbre et qui est campée avec juste ce qu’il faut de bêtise manifeste par Jessica Gunning et James Corden n’a pas vu assez loin. Très vite dépassée par une suite des événements joliment ambivalente, sa présence au sein du film devient de plus en plus anecdotique. Car les vrais enjeux de The Christophers se situent ailleurs. Notamment dans les motivations, elles aussi plutôt troubles, de Lori. Tandis que son expertise de faussaire ne fait guère de doute, ce sont des considérations artistiques plus honnêtes qui semblent animer réellement son action.
Or, interpréter cette observation en tant que chèque en blanc émis ici au profit d’un propos édifiant ou, pire encore, de louanges immodérées à l’égard du classicisme, ce serait mal connaître le respect profond que Steven Soderbergh a face à l’art, d’où qu’il vient. Son discours de remerciements pour l’Oscar du Meilleur réalisateur qu’il avait reçu en 2001 pour Traffic est là pour le prouver …
En effet, l’art tel qu’il est célébré dans le cas présent se dérobe à toute catégorisation. À toute médiatisation également, les critiques acerbes contre une consommation par écrans interposés en lieu et place d’une relation réelle, intime, entre l’œuvre d’art et celui ou celle qui la regarde n’y manquant pas. Que les deux personnages principaux soient à peu près sur la même longueur d’onde à ce sujet-là ne les empêche pas de profiter du système, chacun à sa façon. Pour le vieillard, c’est en envoyant sur internet des vœux d’anniversaire et autres recommandations personnalisées. Et pour son élève indirecte, ce serait davantage en menant un double, voire un triple jeu au fil des alliances qui se lient et se défont avec ses différents commanditaires.

Travail d’équipe
Cependant, le fil de la communication entre ces deux êtres que beaucoup de choses opposent n’est jamais entièrement rompu. Leurs différences sont d’abord de l’ordre du décalage générationnel, avec Sklar qui ose faire une blague douteuse sur les peignoirs là où Lori a parfaitement intégré les nouvelles règles contre le harcèlement professionnel. Ce qui les lie, par contre, dépasse aisément ce que l’on pourrait considérer comme des effets de mode sociale. L’une comme l’autre ont été touchés, à un moment de leurs vies respectives, par la grâce artistique. Ou plus précisément, ils ont dû faire l’amer constat, bien plus tard dans leurs existences rocambolesques, qu’ils l’avaient perdue. Voilà une problématique bien plus complexe et loin des clichés que l’éternelle transmission miraculeuse du talent du maître vers son élève, que tant de films antérieurs sur le monde de la création artistique ont voulu nous faire gober !
Steven Soderbergh, lui, n’élève jamais la voix narrative. Il ne brusque jamais le rythme de ce drame malicieux sur la nature fugace de l’inspiration. Il ne s’en apitoie pas non plus, mais cherche au contraire des alternatives contemporaines à ce que l’art officiel du siècle dernier avait pu représenter pour les amateurs les plus réceptifs. En cela, il reste fidèle à sa qualité suprême, affichée sans la moindre prétention dans ce film à la justesse de ton impressionnante. Celle de ne pas se reposer sur ses lauriers en répétant une recette à succès – exception discutable faite de la trilogie Danny Ocean et du diptyque Magic Mike –, mais au contraire de tenter avec chaque nouveau film une nouvelle aventure créative à l’issue incertaine. En tant que reflet cinématographique de cette démarche des plus louables, on n’aurait pas pu espérer plus délicatement stimulant que The Christophers !

Conclusion
Steven Soderbergh est souvent là où on ne l’attend pas, parfois en bien, parfois en mal. Indubitablement, The Christophers compte parmi le haut du panier, tant le réalisateur s’y livre avec une sagesse nullement lénifiante à une confession sans fard sur la difficulté quotidienne de créer. Amplement aidé par Ian McKellen, dans un rôle taillé sur mesure qui accomplit magistralement son trio d’hommes arrivés au bout de leur destin, commencé auparavant auprès de Bill Condon à travers Ni dieux ni démons et Mr. Holmes, il nous interpelle au lieu de nous assommer. À moins que la véritable révélation du film ne soit Michaela Coel, dont le style de jeu en retrait sied magnifiquement à son personnage à mi-chemin entre la manipulatrice insoupçonnée et la seule authentique défenseuse de l’art selon ses propres termes.















