A Girl walks home alone at night : entretien avec Ana Lily Amirpour

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Entretien avec , la réalisatrice de A Girl walks home alone at night sorti en salles le 14 janvier et en DVD et bluray le 2 juin. On lui doit cet étonnant film de vampires rock’n’roll / pop en cinémascope et farsi qui marque la naissance d’un auteur plein de promesses.

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Critique-Film : A Girl walks home alone at night était d’abord un court-métrage. Il ressemble beaucoup au long ?

Ana Lily Armirpour : Cette histoire est née de ce moment où j’ai porté un tchador récupéré sur le tournage d’un court-métrage que j’ai tourné. Je me suis sentie comme une chauve-souris, une créature surnaturelle et de là est née l’idée du vampire iranien. J’ai réalisé ce court-métrage dans la foulée, avec une jeune femme qui marche seule dans la nuit. Un homme la suit dans toute la ville, ils arrivent chez elle et on découvre alors que c’est un vampire et elle le dévore tout cru. Pas de dialogues et tourné également en noir et blanc. Le court s’est révélé très utile pour trouver le financement du long-métrage car je pouvais montrer quelque chose aux producteurs.

CF : Est-ce l’aspect visuel de l’objet qui vous intéressait plutôt que sa dimension politique ?

Ana Lily Armirpour : Le tchador est surtout un super déguisement, un peu comme dans où Clint Eastwood se déguise en prêtre pour ses activités criminelles. Je ne pense pas qu’il y ait chez la moindre idée d’un commentaire social ou politique. C’est amusant, la façon dont les films sont perçus. Beaucoup de gens me posent la question aussi du message féministe parce que mon personnage tue des hommes. Dans , tue elle aussi des hommes et pourtant je ne crois pas qu’on demande à Quentin Tarantino s’il y a un sous-texte féministe dans son film. Je ne crois pas qu’il y en ait un dans le mien en réalité.

CF : Pourquoi avez-vous tourné en cinémascope ? C’est un clin d’oeil à l’univers de Sergio Leone ?

Ana Lily Armirpour : J’adore le cinémascope, l’écran large qui emplit l’écran de la salle. Mes films préférés ont été tournés en cinémascope, Pulp Fiction, , , , Retour vers le futur… J’aime le rendu visuel, c’est épique et ça reflète ce que j’avais en tête en pensant au film. Sergio Leone tournait en format large mais pas en anamorphique. Nous avions des lentilles panoramiques anamorphiques à l’ancienne sur une caméra digitale. Contrairement à Tarantino, je ne veux pas tourner sur pellicule, cela me paraît trop stressant. Tourner en numérique offre plus de liberté, on tourne plus vite et surtout on ne court pas le risque de manquer de pellicule. On peut mieux gérer l’éclairage avec les caméras numériques. Avec la pellicule, tout doit être éclairé. Nous tournions de nuit et j’aime le pouvoir du numérique, mais combiné à ces lentilles anamorphiques qui apportent un rendu inégalable.

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CF : Vous tournez un film en langue farsi en Amérique, Sergio Leone tournait ses films censés se passer dans l’Ouest américain en Espagne…

Ana Lily Armirpour : Oui en effet, c’est un italien qui tournait des westerns américains en Espagne, je me sens connectée à cette approche. J’ai tourné en Californie, dans le désert, mais l’histoire pourrait se dérouler n’importe où dans le monde. C’est comme un conte de fées où l’on crée nous même un univers inédit. Ça me plaît et c’est ce que je vais faire encore, de façon plus évidente, dans mon prochain film.

CF : Votre film se passe dans une ville-fantôme, vous avez été inspirée par d’autres œuvres dans ce registre ?

Ana Lily Armirpour : Au tout début du projet, j’ai demandé à toute l’équipe, en particulier aux acteurs, au directeur de la photographie, au responsable des décors, de regarder quatre films comme sources d’inspiration pour poser l’atmosphère. Il était une fois dans l’ouest, Rusty James, Sailor et Lula et d’Harmony Korine. Pour ce dernier, la ville où se passe l’action a une dimension fantastique mais c’est pourtant réel. C’est l’une de ces bourgades étranges éloignées des grandes villes dont les habitants sont à part et parlent bizarrement. De drôles de choses s’y passent, leur économie est différente, le paysage et les décors aussi, un peu comme Big Toona dans Sailor et Lula avec ces gens bizarres comme Bobby Peru, le gangster le plus cool de tous les temps. Dans Gummo, les gosses tirent sur les chats, mais pas par méchanceté. C’est leur économie, ils les vendent aux restaurants chinois… Il se passe vraiment des choses bizarres dans ces petites villes. Tout le monde devrait voir Gummo !

CF : Vous reconnaissez d’autres influences dans votre cinéma ?

Ana Lily Armirpour : Je suis influencée par mes influences et je l’assume. J’adore par exemple David Lynch, Sailor et Lula en particulier. C’est un film que je pense citer pour chaque film que je tournerai. J’aime donc aussi Sergio Leone, en particulier le deuxième volet de «l’homme sans nom», Pour quelques dollars de plus, qui est mon western préféré mais aussi Il était une fois dans l’ouest. J’adore aussi les films de Robert Zemeckis, les deux premiers volets de Retour vers le futur sont peut-être les films les plus importants de ma vie. J’ai grandi avec le cinéma d’aventure américain, ceux là ou Piège de cristal, Superman 1 et 2 de Richard Donner, L’Histoire sans fin de Wolfgang Petersen… Les films de Lynch ou Zemeckis relèvent du conte de fées et même si l’un des deux est plus sombre que l’autre, il existe des passerelles dans leurs cinémas. Et évidemment Quentin Tarantino ! Je l’adore. Pulp Fiction et Reservoir Dogs sont les films les plus «gangsters» jamais tournés.

CF : Vous pensez qu’il a changé la face du cinéma tel qu’il existe aujourd’hui ?

Ana Lily Armirpour : Oui, il a bousculé les codes du cinéma contemporain, tout comme David Lynch avant lui. Ce sont des personnes qui ont su à un certain moment capturer le zeitgeist, l’air du temps. Et c’est particulièrement possible dans le registre du cinéma de genre. Le potentiel est illimité, on n’a pas le devoir de retranscrire loyalement la réalité mais plutôt, en tant que créateur, de rester loyal à ses propres rêves. Quand Guillermo del Toro a fait Le Labyrinthe de Pan, c’était un moment incroyable. Utiliser le point de vue de cet enfant pour une histoire aussi sombre et violente, quand j’ai vu ça , je me suis dit qu’on avait passé une nouvelle étape, j’ai trouvé ça impressionnant. Quand a fait le premier , c’était nouveau, personne avant lui n’avait mêlé l’humour et le slasher à un tel niveau, c’était si drôle.

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CF : Un point commun dans votre film avec David Lynch est l’usage de la musique pour accompagner et presque diriger le récit…

Ana Lily Armirpour : Je suis dingue de musique, j’aime ça plus que tout. Ça et le sexe, mais le sexe c’est pas toujours bien, la musique au moins lorsqu’on choisit un morceau et on sait que ça va nous habiter. J’ai choisi les chansons pendant l’écriture et imaginé très tôt leur emplacement dans l’histoire. Dès qu’on me compare de près ou de loin à David Lynch, j’ai un orgasme instantané ! Le travail sur le son et la musique me passionnent. J’ai décortiqué Twin Peaks avec soin pour son emploi du son, qui nous agite et dirige nos émotions. Le son et la musique sont si importants pour moi que j’ai déjà la bande originale prête pour le prochain film. Le travail sur les effets sonores se fait plutôt pendant le tournage. Par exemple si une scène se passe dans un jardin, il y aura des arrosoirs automatiques et je sais que je vais penser à leur utilisation sonore dans la scène. La musique a le pouvoir magique de prendre le contrôle dans une scène. Si l’on construit un avion aussi parfait soit-il, s’il n’a pas de carburant, il ne va jamais décoller. Pour moi, le kérosène d’un film est sa musique. Au final, j’ai du faire attention parce que j’avais prévu huit chansons de plus mais j’ai dû m’en séparer. Le premier montage durait 3h20, on a été contraint de faire quelques coupes !

CF : On ne fait plus beaucoup de films de genre comme ceux que l’on tournait dans les années 80-90. Êtes-vous nostalgique de ce type de cinéma, à la fois personnel et grand public ?

Ana Lily Armirpour : Oui, j’adore ça. Par exemple, Point Break, c’est un grand film. J’ai entendu dire qu’ils vont en faire un remake, c’est complètement crétin. Ce qui m’énerve le plus c’est l’idée qu’un gamin de treize ans qui découvrira Point Break – le remake n’aura jamais vu l’extraordinaire dans le rôle de Bohdi. C’est pas possible ! Je préviens que si on refait Retour vers le futur, je sors dans la rue et je donne un coup de poing au premier passant dans la rue, tant pis pour lui ! Si l’on y pense, c’est fou ce film. Imaginez un seul instant l’époque où Zemeckis a tourné Retour vers le futur. C’était un scénario audacieux à développer, le pitch est incroyable ! Un gars dans les années 80 remonte dans les années 50, traîne avec ses parents, sa mère va tomber amoureuse de lui, prête à faire l’amour avec lui… C’est un truc tordu, pervers. Et c’est un projet qui a coûté beaucoup d’argent, avec une équipe talentueuse. Heureusement que Steven Spielberg y a cru et l’a produit… Il faut des gens comme lui avec une vision, un pouvoir et qui ont accès à beaucoup d’argent pour pouvoir faire naître de tels projets, assez fous tout quand on y pense. Ça manque aujourd’hui ! Les grands studios aujourd’hui refont encore et encore les mêmes choses. «Et si on refaisait Spiderman pour la 500ème fois» se disent-ils mais de combien de Spider-Man, d’Avengers ou de Batman a-t-on besoin ? Je les regarde mais au fond, c’est toujours la même chose.

Il y a pourtant une vraie renaissance artistique dans le cinéma indépendant américain grâce au cinéma de genre, c’est notre porte d’entrée chez les studios. Ça rapporte de l’argent et donc ils sont rassurés quand on leur dit que veut faire un film de genre. Un de mes trois films préférés parmi ceux sortis en 2014 c’est The Guest d’Adam Wingard. Lui, je l’adore. Je me suis sentie si bien après avoir découvert ce long-métrage ! Les deux autres films dans le haut de ma liste étaient Jodorowsky’s Dune et La Planète des Singes : l’affrontement. C’est si réussi, j’étais vraiment surprise. J’aurais pu regarder ces faces de singes pendant une éternité !

CF : Votre prochain projet sera dans la même tonalité ? Ce sera un film de genre encore ?

Ana Lily Armirpour : Mon prochain projet sera tourné en anglais et en couleur et s’appellera The Bad Batch. Ce sera mon « Road Warrior » (Mad Max 2: le défi) en plus psychédélique avec une touche de de Jodorowsky. Le cadre sera le désert texan, dans une terre dévastée, dans un cadre apocalyptique. Une dystopie, une histoire d’amour avec un cannibale qui tombe amoureux de sa nourriture.

Entretien réalisé lors du FEFFS 2014, le Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg. Merci à Lucie Mottier de Dark Star et à l’équipe du festival. Merci à l’indispensable Louise pour la traduction !

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MISE A JOUR : Depuis cet entretien, Ana Lily Armirpour a déjà achevé le tournage de The Bad Batch, avec Megan Ellison à la production, l’une de ces fortes personnalités comme pouvait l’évoquer la réalisatrice plus haut, et une belle distribution qui réunit Keanu Reeves, Jim Carrey, Jason Momoa, Giovanni Ribisi, Diego Luna et toujours Lyle Vincent à l’image. Elle en est encore au montage (voir son compte twitter) mais on est déjà impatient !

Test DVD A girl walks home alone at night, toujours dans les bacs, ici, news sur The Bad Batch .

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