Berlinale 2019 : Grâce à Dieu

France, 2019

Titre original : –

Réalisateur :

Scénario : François Ozon

Acteurs : , , ,

Distribution : Mars Films

Durée : 2h17

Genre : Drame

Date de sortie : 20 février 2019

2,5/5

Même avant d’être présenté ce jour en compétition au , le nouveau film de François Ozon a déjà fait couler beaucoup d’encre. Film à charge d’une actualité brûlante, Grâce à Dieu participe à cette même grande entreprise d’interrogation des vieilles croyances et autres lois du silence à laquelle appartient également, depuis un point de vue américain cette fois-là, Spotlight – Oscar du Meilleur Film en 2016. Et comme le film de Thomas McCarthy, celui sur l’affaire du père Bernard Preynat mène un combat éminemment juste avec des moyens filmiques qui nous ont presque laissés indifférents. Faute d’enjeu policier à fournir, puisque le prêtre présumé pédophile n’avait jamais vraiment nié les faits qui lui sont reprochés – son procès n’aura lieu que dans quelques semaines, mais le scénario du film ne laisse aucun doute quant à sa culpabilité –, il s’agit d’un tour d’horizon passablement didactique des victimes et de leur engagement commun pour se faire entendre. Or, c’est justement sa structure chorale, voire ses ambitions d’exhaustivité afin d’inclure un large éventail de cas de figure possibles, qui nous posent problème dans le cadre d’un film à fort potentiel polémique. La justesse du propos y est en effet constamment brouillée, soit par l’opacité de la réaction ecclésiastique, dont l’accusation est justement l’un des nombreux fers de lance du film, soit par une démultiplication des personnages dans le camp adverse, réunis un temps pour la bonne cause, mais sinon fermement attachés à représenter leur milieu stéréotypé. Bref, plutôt que de donner le coup de grâce définitif à une culture du mensonge par le biais d’un pamphlet cinématographique sans équivoque, le réalisateur a opté pour une voie intermédiaire, qui peine souvent à trouver la distance juste par rapport à son sujet pour le moins épineux.

© Jean-Claude Moireau / Mars Films Tous droits réservés

Synopsis : Alexandre Guérin, membre de la bourgeoisie lyonnaise et père de cinq enfants, découvre par hasard que le père Preynat, qui avait autrefois abusé de lui quand il supervisait les activités des scouts dans sa paroisse, est toujours en contact avec des enfants dans le diocèse. Scandalisé, ce catholique pratiquant s’adresse au cardinal Barbarin pour lui demander des comptes. La réaction officielle de l’église se veut conciliante, à tel point que Alexandre ne se sent pas pris au sérieux dans sa démarche pour plus de transparence et des sanctions drastiques envers le curé manifestement fautif. Même s’il y a péremption pour les actes pédophiles qui le concernent directement, il décide de porter plainte contre Preynat. L’investigation policière débusque alors d’autres anciennes victimes, comme François Debord et Gilles Perret, qui fondent une association censée venir en aide aux autres anciens scouts traumatisés et pousser l’église catholique à reconnaître sa responsabilité dans cette sordide affaire.

© Jean-Claude Moireau / Mars Films Tous droits réservés

Impardonnable

La route empruntée par François Ozon pour naviguer le champ de mines qu’est la pédophilie trop longtemps couverte par l’église catholique se démarque par une certaine frilosité ou en tout cas par une indécision qui ne fait que diluer l’impact du message de Grâce à Dieu. Les faits évoqués sont certes très graves, mais l’approche du réalisateur a l’air de s’intéresser bien plus au contexte social et familial, qui a pu permettre qu’une telle omerta perdure aussi longtemps autour de ce crime inavouable. Alors que tout le monde savait ou au moins se doutait de quelque chose pendant la période des sévices commis par le prêtre en question, il aura fallu attendre un enchaînement de circonstances au milieu des années 2010 pour que la vérité éclate enfin au grand jour. Ce chemin de croix de l’accusation tardive, la mise en scène l’emprunte sans doute fidèlement aux faits historiques très récents. Les bifurcations inhérentes à cette croisade morcelée étouffent par contre tout suspense et même une quelconque urgence à caractère sensationnel, les justiciers procédant avec une détermination si méthodique qu’elle rend leur silence jusque là d’autant plus étonnant. Rares sont ceux qui repoussent le privilège de témoigner enfin. Et même ceux-là, la narration les traite avec une bienveillance respectueuse, aussi aseptisée que celle qui englobe les récits des proies du prédateur sexuel ou « pédo-sexuel » pour reprendre une expression particulièrement révélatrice des maladresses dans la communication des responsables du clergé. Ces dépositions sont finalement évacuées en toute hâte, au profit de querelles familiales d’une stérilité affligeante ou pire encore de retours en arrière médiocrement tendancieux.

© Jean-Claude Moireau / Mars Films Tous droits réservés

Mon père, ce salaud

L’essentiel de la guerre des mots se passe cependant de nos jours : une confiance insoupçonnée acquise par des trentenaires marqués à vie par le secret salace qu’ils partageaient avec l’aumônier contre la sourde oreille des institutions et de la génération des aînés, visiblement gênée par autant de remue-ménage. Une figure récurrente au fil d’une intrigue guère réfractaire au surplace est en effet celle de la confrontation plus ou moins réfléchie avec des pères et des mères, qui ne savent pas plus aujourd’hui qu’hier comment faire face à la perte irrémédiable et horriblement précoce de l’innocence de leurs enfants. Là aussi, l’échantillon est étrangement vaste, comme si le fait d’inclure d’un côté la bonne famille chez qui on ne parle pas de ces choses-là et de l’autre les parents qui pensaient avoir fait jadis tout ce qui était en leur pouvoir pour protéger leur fils, ainsi que d’autres variations plus ou moins dysfonctionnelles de ces deux extrêmes suffisait pour asseoir la légitimité de l’intrigue. Sauf que la fixation sur cette dynamique bipolaire entre des personnages qui préfèrent tourner autour du pot et ceux qui ont enfin trouvé le courage de remuer la merde d’une enfance gâchée se fait au détriment d’un traitement plus frontal et viscéral de méfaits commis avec ce qui ressemble dangereusement à une complicité par omission de l’église.

© Jean-Claude Moireau / Mars Films Tous droits réservés

Conclusion

En désormais dix-neuf films, François Ozon nous a habitués au meilleur comme au pire. Grâce à Dieu se situe quelque part au milieu, en raison de son sujet qu’il traite avec une délicatesse notable, en dépit du soupçon d’opportunisme qui persiste forcément autour d’un film sous le coup d’un recours judiciaire pour reporter sa sortie après le procès du père Preynat. En même temps, le passage de relais entre les différents personnages ne s’y effectue pas sans accroc. L’absence d’une figure d’identification récurrente, qu’il faudra se composer soi-même à partir des quatre personnages interprétés sobrement par Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Eric Caravaca et Swann Arlaud, rend curieusement l’investissement affectif plus complexe. Un comble, alors qu’il n’y a pas de débat plus tranché que celui sur la toxicité de la pédophilie au sein de l’église catholique, en France et ailleurs.

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Auteur

Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles