Nécrologie News — 29 janvier 2017
Décès de l’acteur John Hurt

La journée du samedi 28 janvier 2017 s’est ouverte avec l’annonce à quelques heures d’écart de la disparition de deux grands acteurs du cinéma européen, tous deux nommés aux : l’anglais , anobli en 2014 par la vénérable Elizabeth II, et la française Emmanuelle Riva.

La carrière de John Hurt est riche de plus de deux cents longs-métrages et de quelques dizaines de participations sur le petit écran ainsi que de quelques interprétations vocales, doublages de films d’animation ou narration de films de fiction. Il était l’un des plus grands acteurs de sa génération, au jeu entre fragilité et force intérieure, modestie et arrogance potentielle, ses personnages. Premier à mourir dans l’histoire de la saga Alien, il est aussi le premier acteur du film réalisé par Ridley Scott à disparaître. Il parodiera ce rôle devant la caméra de Mel Brooks pour La Folle Histoire de l’espace («no, not again»), six ans après avoir été déjà dirigé par ce grand nom de la comédie américaine dans La Folle Histoire du monde où il était Jésus-Christ.

 

L’autre grand marqueur de sa filmographie, parmi des dizaines de grands et petits rôles qu’il a interprétés, est un autre grand «monstre» du cinéma, mais un monstre bien humain, John Merrick plus connu sous le surnom cruel de Elephant Man. Au-delà de son maquillage, l’émotion de la phrase «Je ne suis pas un animal, je suis un être humain» passe par sa voix cassée, sa façon de se tordre lorsqu’il est malmené en public et son regard apeuré d’une grande tristesse. Pour devenir ce jeune homme rendu difforme par la maladie, il a passé sept heures dans le fauteuil du maquilleur qui a radicalement transformé son visage mais aussi son corps, avec une précision anatomique, d’après des documents d’époque conservés au Royal London Hospital. Le long processus lui a fait dire à son épouse : «Je crois qu’ils ont réussi à me dégoûter du métier d’acteur».

Sur le plateau de Elephant Man, avec le maquilleur Christopher Tucker, dans le film The Wild and the Willing avec Ian McShane (au centre) et Samantha Eggar entre eux deux

John Hurt débute à l’écran en 1962 dans le film The Wild and the Willing de Ralph Thomas aux côtés d’autres petits nouveaux qui ont eux aussi connu une longue carrière dont Ian McShane qu’il recroisait encore dans 44 Inch Chest de Malcolm Venville, presque cinquante ans plus tard, mais aussi Samantha Eggar (L’Obsédé) ou John Standing (Huit femmes et demi). Après quelques petites apparitions sur le grand et le petit écran, ainsi qu’au théâtre, il obtient son premier grand rôle dans le savoureux Davey des grands chemins de John Huston. Il joue un jeune homme qui cherche vainement à imiter celui qu’il croit être son père, un légendaire bandit de grands chemins, mais lui n’est pas vraiment taillé pour cela. Heureusement, la jeune femme qui l’aime depuis l’enfance ne cesse d’apparaître pour lui sauver la vie. Un anti-héros attachant mais vraiment pas très malin qui lui permet de montrer à la fois un sens de la fantaisie et une capacité fascinante à être veule, tout en restant sympathique.

S’il est brillant dans ce film, c’est grâce au petit écran qu’il parvient à s’imposer dans les années 60-70 et à attirer ensuite l’attention des réalisateurs de cinéma. Il est ainsi remarqué par Fred Zinnemann pour un rôle important dans Un homme pour l’éternité grâce au téléfilm Little Malcolm où il est un étudiant en art viré de la fac qui crée ensuite le «Parti de l’Erection Dynamique». Il est ensuite Caligula dans la série Moi Claude empereur, Raskolnikov, l’étudiant rongé par la culpabilité dans Crime et Châtiment et l’écrivain homosexuel Quentin Crisp dans L’Homme que je suis () pour lequel il est récompensé aux Emmys et aux Baftas. Il l’incarnera à nouveau dans An Englishman in New York de Richard Laxton en 2009.

Dans Little Malcolm et dans L’Homme que je suis

Revenir sur l’intégralité de sa carrière au cinéma est franchement impossible, signalons en priorité ses autres très grands rôles dans L’Étrangleur de la place Rillington de Richard Fleischer, en jeune homme fragile piégé par son logeur psychopathe (Richard Attenborough, terrifiant), d’Alan Parker en drogué en souffrance dans une prison turque et La Porte du paradis de Michael Cimino en étudiant brillant devenu en quelques années un aristocrate décadent et moralement détaché du monde dans lequel il vit. Trois performances et personnages qui confirment une belle variété de palette et lui assurent une belle carrière dans les années qui suivent.

On le voit aussi dans Le Joueur de flûte de Jacques Demy, Osterman week-end de Sam Peckinpah et dans 1984 de Michael Radford où il est Winston Smith, la cible de l’envahissant Big Brother, dénonciation du totalitarisme par le romancier visionnaire George Orwell. Suivent de Stephen Frears où il est un gangster aux côtés du débutant Tim Roth qu’il recroisera dans Rob Roy de Michael Caton-Jones qui l’avait déjà dirigé dans , d’après le scandale politique dite affaire Profumo qui a secoué le gouvernement anglais du début des années 60. Il fut aussi dirigé à deux reprises par Jerzy Skolimowski dans Le Succès à tout prix et le très étrange . (critique).

Dans les années 80 et 90, il est au générique de Sur la route de Nairobi de Michael Radford, The Field de Jim Sheridan, L’Œil qui ment de Raoul Ruiz, Even Cowgirls Get the Blues de Gus Van Sant, Contact de Robert Zemeckis ou All the Little Animals de Jeremy Thomas, où il se retrouve encore en prison. Richard Kwietniowski lui offre l’un de ses personnages au nom le plus marquant, celui de Giles De’Ath dans Amour et mort à Long Island, un écrivain qui s’amourache d’un acteur vu dans un flm quelconque, interprété par Jason Priestley.

Il fait partie de la distribution de deux westerns «crépusculaires» fascinants, chacun à sa manière, de John Hillcoat et dix ans plus tôt Dead Man, la première de ses trois collaborations avec Jim Jarmusch, à chaque fois plutôt brèves mais néanmoins brillantes et originales. Dans , il est l’un des mystérieux contacts du tueur à gages incarné par Isaach de Bankolé et dans , le poète anglais Christopher Marlowe devenu vampire, lassé de son immortalité.

Parmi les nombreux seconds rôles qui lui sont attribués dans les années 2000, il est le fabriquant de baguettes magiques Ollivander dans le tout premier épisode de Harry Potter à l’École des Sorciers et reviendra dans le diptyque les Reliques de la Mort ; le dictateur de V pour Vendetta en 2006 ; une variante libre de Serge Gainsbourg dans le quasi autobiographique Boxes de Jane Birkin, le père adoptif et mentor de Hellboy dans les deux films dirigés par Guillermo del Toro, un enseignant mêlé à une série de meurtres dans Crimes à Oxford de Álex de la Iglesia et bien d’autres apparitions parfois très anecdotiques dans Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal de Steven Spielberg, Les Immortels de Tarsem Singh ou Hercule de Brett Ratner qui n’ajoutent guère à sa stature. Plus récemment, il est un grand-père atteint de la maladie d’Alzheimer qui confond sa petite-fille avec sa défunte femme dans le film australien Lou de Belinda Chayko, à nouveau un truand dans Brighton Rock de Rowan Joffé, le «Cerveau» du MI6 dans La Taupe de Tomas Alfredson et l’ambigu opposant de Ed Harris dans Snowpiercer – Le Transperceneige de Bong Joon-ho.

Avec Natacha Régnier dans Boxes, ci-dessous dans Snowpiercer

On entend sa voix dans plusieurs films d’animation dont La Folle Escapade et The Plague Dogs, deux films d’animation sombres de Martin Rosen, le deuxième étant clairement l’une des sources d’inspiration de White God, Le Seigneur des anneaux version Ralph Bakshi où il est Aragorn, un peu plus de vingt ans avant Viggo Mortensen, Taram et le Chaudron magique où il double le Seigneur des Ténèbres ainsi que Poucelina de Don Bluth, Les Aventures de Tigrou aux débuts des années 2000 ou Le Gruffalo dans sa version anglaise. Il est le narrateur du dernier film réalisé par Roger Corman (La Résurrection de Frankenstein), de Dogville et Manderlay de Lars von Trier qui le filmera en «live» dans Melancholia ainsi que de l’adaptation par Tom Tykwer du roman de Patrick Süskind, Le Parfum. Il doublait encore un dragon dans la série Merlin au début des années 2000.

À la télévision, il fut encore le conteur de la série Monstres et Merveilles diffusée au début des années 90 sur France 2, apparaît dans le téléfilm Recount sur l’élection douteuse de Bush Jr et joue le War Doctor dans l’épisode spécial du cinquantième anniversaire de en 2013.

avec deux autres incarnations de Dr Who : Matt Smith et David Tennant

Lorsque l’on s’étonnait de sa boulimie de travail, il répondait notamment ainsi : «Mon opinion profonde est qu’il est préférable de travailler plutôt que de ne pas travailler. Je n’accepte pas n’importe quoi non plus. Je refuse beaucoup de choses dont les quelques merdes absolues que l’on me propose parfois. Mais en général j’arrive à trouver quelque chose de suffisamment intéressant pour dire oui». Dans une interview au Guardian en 2008 il se surprenait lui-même de son parcours : «J’ai eu beaucoup de chance avec les directeurs avec lesquels j’ai travaillé. On n’en a pas conscience sur le moment mais cela vient avec le recul. Quand j’ai jeté un œil à mon CV, ça m’a quasiment fiché la trouille de ma vie. […] pas mal pour un vieux poivrot».

Il sera à l’affiche mercredi prochain de Jackie de Pablo Larrain où il est le prêtre qui accompagne la veuve Kennedy dans son deuil. Il a terminé plusieurs films dont de Joe Wright où il sera Neville Chamberlain aux côtés de Gary Oldman dans le rôle de Winston Churchill. L’acteur avait lui-même révélé en juin 2015 qu’il était atteint d’un cancer du pancréas qui l’a finalement emporté. L’annonce de sa maladie avait mis un terme à son implication dans le rôle-titre du film maudit Don Quichotte de Terry Gilliam, succédant à Jean Rochefort, autre candidat malheureux.

Il a été cité à deux reprises aux Oscars, comme meilleur acteur dans un second rôle pour Midnight Express et comme meilleur acteur pour Elephant Man. Il remporte le Golden Globe et le BAFTA du second rôle pour le premier. Il a également été nommé aux Baftas pour L’Étrangleur de la place Rillington, Alien et The Field. En 2011, il était l’invité officiel du Festival de Dinard où il a reçu un Hitchcock d’or pour l’ensemble de sa carrière.

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Pascal Le Duff

Cet article a été écrit par Pascal Le Duff, rédacteur en chef cinéma sur Critique-film.fr. Lire tous ses articles