Critique : Civil War

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Civil War

États-Unis, 2024
Titre original : Civil War
Réalisateur : Alex Garland
Scénario : Alex Garland
Acteurs : Kirsten Dunst, Wagner Moura, Cailee Spaeny et Stephen McKinley Henderson
Distributeur : Metropolitan Filmexport
Genre : Guerre
Durée : 1h49
Date de sortie : 17 avril 2024

3,5/5

Pour l’instant, nous suivons d’un œil mi-amusé, mi-terrifié le cirque autour de l’élection présidentielle aux États-Unis en novembre prochain. Le retour de l’ancien président ignoble aux affaires paraît encore relever de l’utopie cauchemardesque. Mais nous avons bien appris notre leçon de 2016 et considérons désormais que le peuple américain est tout à fait capable d’opérer le pire des choix. D’autant plus que le camp d’en face compte sur la popularité douteuse d’un vieillard qui ne fera, lui non plus, en sorte que l’Amérique soit préparée aux défis de demain.

Bref, le scénario développé par Civil War ne semble pas si farfelu que cela, à une époque où la crainte des extrêmes, outre-Atlantique et beaucoup plus près de chez nous, leur balise paradoxalement le chemin jusqu’à une prise du pouvoir qui ne devrait pas tarder. Dans un climat médiatique d’ores et déjà si anxiogène, est-ce qu’on avait réellement besoin d’un film comme celui-ci, c’est-à-dire d’un récit d’anticipation qui nous montre sans fard où les clivages sans espoir de compromis sont censés nous mener un jour ?

On dirait que oui ! D’autant plus que la mise en scène aussi efficace que visuellement saisissante de Alex Garland, l’interprétation magistrale de Kirsten Dunst en photographe de guerre revenue de tout et par conséquent trop désabusée pour s’émouvoir encore du chaos qui l’entoure, ainsi que plus globalement le propos froidement cynique qui porte cette odyssée en terre brûlée en font une œuvre cinématographique de premier ordre. Celle-ci ne s’encombre que très peu des considérations idéologiques et politiques qui ont pu mener à une telle déroute, au sein même d’une nation qui ferme instinctivement ses rangs, dès qu’elle se sent menacée de l’extérieur.

Par contre, le récit ne relâche à aucun moment la tension. Il excelle à maintenir en permanence notre crainte d’une irruption de la violence et de la mort, ces deux piliers néfastes d’un théâtre de guerre dans lequel la population de l’Ukraine et celle de la bande de Gaza sont actuellement plongées pour de vrai, en guise d’avertissement du mal à venir …

© 2024 Murray Close / DNA Films / IPR.VC / A24 / Metropolitan Filmexport Tous droits réservés

Synopsis : Les états de la Californie et du Texas se sont soulevés contre le gouvernement américain, tenu par un président à son troisième mandat. Tandis que les forces de l’armée de sécession avancent à grands pas vers Washington, la célèbre photographe de guerre Lee Smith et son ami journaliste Joel comptent bien être aux premières loges lors du renversement du pouvoir en place. Pour ce faire, ils essaient de rejoindre la capitale en voiture, alors que toute la région est en proie à une guerre civile brutale. Sont également du voyage périlleux le vieux représentant de la presse écrite Sammy et la jeune Jessie, qui rêve de faire le même métier que son idole Lee.

© 2024 Murray Close / DNA Films / IPR.VC / A24 / Metropolitan Filmexport Tous droits réservés

Comment les États-Unis en sont-ils arrivés à se retrouver dans un tel bourbier ? On n’en apprend que très peu de détails au début de Civil War. L’essentiel est désormais ailleurs : dans la redistribution sans appel des cartes d’une civilisation qui se remettra peut-être jamais de ce choc profond. Ainsi, le scénario astucieux se garde soigneusement de trop expliciter les tenants et les aboutissants d’une situation qui est en train de basculer. Quelque part, il y aurait éventuellement de quoi faire une préquelle, au vu du succès planétaire du film. Mais ce serait enlever à l’impact cru et sans fioriture d’une prémisse se suffisant pleinement à elle-même. Peu importe donc les origines de la disparition irrévocable d’un sentiment de paix, l’heure est à présent à une guerre dépourvue de la définition claire des fronts.

Dans cet environnement sans repères, ce sont les journalistes qui sont là afin d’en tenir compte. Et dans une éthique professionnelle déjà passée de mode, de faire comprendre au public le pourquoi du comment de ce désastre social, où la vie humaine ne vaut quasiment plus rien. Sauf que les quatre personnages principaux du quatrième long-métrage de Alex Garland n’en sont plus à se poser des questions si philosophiques. Chacun à sa manière, ils sont du voyage pour exorciser des pulsions professionnelles avant tout de l’ordre du personnel. Tandis que Lee et Joel foncent presque par réflexe vers la zone d’affrontement la plus tendue, leurs compagnons aux deux extrémités générationnelles sont de la partie soit pour un dernier bras d’honneur au vieillissement, soit au contraire pour se laisser engouffrer corps et âme dans l’horreur de la correspondance de guerre.

© 2024 Murray Close / DNA Films / IPR.VC / A24 / Metropolitan Filmexport Tous droits réservés

A bien des égards, cette cavalcade motorisée vers l’inconnu ou plus précisément vers un prétexte aussi nihiliste que le dernier entretien avec un président sur le point d’être destitué ressemble au voyage initiatique conté avec une maestria hors pair par Francis Ford Coppola dans Apocalypse Now. Comme dans cette parabole sur la guerre du Vietnam, Civil War enchaîne les rencontres à la fois cocasses et funestes. Ceci dans un mouvement qui n’a pas le temps de s’attarder, ni sur l’horreur à l’état pur, ni sur des parenthèses improbables de répit au cœur du conflit armé.

La fuite en avant, malgré et contre tous les sacrifices à faire, apparaît comme le motif récurrent d’un récit parfaitement conscient de la futilité d’une telle démarche. A quoi bon, en effet, décrocher le cliché qui fait mouche, si c’est pour perdre par la même occasion les rares bribes d’humanité qui arrivent encore à persister dans un contexte si hostile à toute forme de vie civilisée ?

Le personnage de Kirsten Dunst en a visiblement fait le deuil depuis longtemps. De rares souvenirs traumatisants sont évacués rapidement au cours d’une brève séquence de repos au début du film. Pour l’heure et demie qui suit, ce sont les traits éprouvés, voire sans signe de vie de l’actrice qui doivent prendre le relais de sa lente descente aux enfers. Au moins aussi blasé qu’elle, le journaliste incarné par Wagner Moura avec un détachement joliment feint s’évertue encore à chercher une quelconque raison dans le carnage qui l’excite en même temps d’une façon plus viscérale.

Quant à Cailee Spaeny, elle sait conférer au cliché ambulant de la jeune parvenue, prête à prendre sans sourciller la place de son idole, une fragilité mêlée d’ambition qui s’avère tout à fait à l’image de cette période tristement opportuniste, hélas plus si lointaine. Enfin, de celui qui aurait dû porter la voix de la sagesse, Stephen McKinley Henderson en fait un petit vieux autant infecté par le virus du reportage explosif que ses confrères plus jeunes.

© 2024 Murray Close / DNA Films / IPR.VC / A24 / Metropolitan Filmexport Tous droits réservés

Conclusion

Un film comme Civil War relève-t-il de la propagande ? La réponse à cette question dépend sans doute de la personne à laquelle vous la posez. Pour notre part, nous considérons que le film de Alex Garland fonctionne surtout admirablement bien en tant que mise en garde contre ce qui nous attend, tôt ou tard, si nous poursuivons collectivement sur la route sans retour de la haine et du fanatisme. En temps de guerre, il n’y a jamais de gagnants. C’est le message que semble vouloir nous transmettre ce film coup de poing, qui ne se permet que deux, trois écarts, quand l’emploi éclectique de la musique nous sort de la chape de plomb qui s’abatterait sinon sur nous sans le moindre ménagement. Une mise en abîme formelle dont ne bénéficie nullement le très beau personnage d’une femme gangrenée par son travail, qui constitue un magnifique rôle de maturité supplémentaire pour Kirsten Dunst !

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