Colossal
États-Unis, Espagne, Canada, Corée du Sud : 2016
Titre original : –
Réalisateur : Nacho Vigalondo
Scénario : Nacho Vigalondo
Acteurs : Anne Hathaway, Jason Sudeikis, Austin Stowell
Éditeur : Rimini Éditions
Durée : 1h49
Genre : Fantastique
Date de sortie DVD/BR : 17 juillet 2026
Gloria n’a plus de travail, plus de fiancé et abuse des soirées trop arrosées. Contrainte de quitter New York, elle retourne dans sa ville natale, où elle retrouve Oscar, un ami d’enfance. Au même moment, une créature gigantesque sème la terreur à Séoul. Gloria découvre que ses actes semblent connectés à ceux de la créature. La situation devient vite incontrôlable…
Le film
[4/5]
Révélé en 2007 par le sublime Timecrimes, Nacho Vigalondo s’était immédiatement imposé comme l’un des cinéastes les plus excitants du fantastique européen. Son premier long-métrage démontrait déjà une capacité assez rare à faire naître des idées de mise en scène vertigineuses à partir de moyens dérisoires, tout en transformant les concepts les plus casse-gueule de la science-fiction en récits profondément humains. Quinze ans plus tard, force est de constater que cette promesse n’a jamais vraiment été récompensée à sa juste valeur. Si le réalisateur espagnol a poursuivi un parcours particulièrement singulier avec Extraterrestre, Open Windows, plusieurs incursions dans le cinéma d’anthologie horrifique, puis plus récemment Daniela Forever, son œuvre demeure étonnamment confidentielle, comme si chacune de ses nouvelles réalisations se retrouvait condamnée à fasciner une poignée de cinéphiles tout en échappant systématiquement au grand public. La France n’a d’ailleurs jamais vraiment su quoi faire de son cinéma : Timecrimes n’était sorti qu’en DVD, Extraterrestre est longtemps resté invisible, Open Windows avait directement pris le chemin de la vidéo, tandis que Colossal n’avait eu droit qu’à une sortie en e-cinema, preuve supplémentaire que les distributeurs semblaient eux-mêmes hésiter devant un auteur dont les films refusent obstinément de rentrer dans les bonnes cases.
Avec le recul, la carrière de Nacho Vigalondo ressemble finalement à celle de ses personnages : brillante, imprévisible, légèrement bancale et toujours un peu en marge. À une époque où les films sont devenus des produits qu’il faut pouvoir résumer en une phrase destinée à accrocher le spectateur en moins de dix secondes, on comprend presque qu’aucun distributeur français n’ait, à l’époque, réellement su comment vendre Colossal. Car le film est un objet profondément réfractaire au marketing. Dire qu’il s’agit d’un film de monstre serait vrai… mais profondément réducteur. Le présenter comme une comédie indépendante serait tout aussi trompeur. Quant au drame psychologique ou au récit fantastique, ils ne racontent eux aussi qu’une partie de l’histoire. Nacho Vigalondo orchestre en réalité un drôle de grand écart entre le film de kaijū, la chronique de trentenaires paumés, la romance cabossée, la satire sociale et le thriller psychologique, le tout sans jamais donner l’impression d’empiler artificiellement les genres. Au contraire, chaque changement de ton paraît étonnamment naturel, comme si le film se réinventait à mesure que le spectateur croit enfin avoir compris où il souhaite l’emmener.
Le point de départ de Colossal tient pourtant sur un coin de nappe. Gloria (Anne Hathaway), alcoolique en pleine dérive sentimentale, retourne vivre dans sa ville natale après avoir été quittée par son compagnon. En retrouvant Oscar (Jason Sudeikis), un ami d’enfance devenu patron d’un bar, elle découvre peu à peu qu’un gigantesque monstre apparaissant simultanément à Séoul reproduit exactement chacun de ses gestes. N’importe quel autre réalisateur aurait probablement transformé cette idée absurde en simple prétexte à une avalanche d’effets spéciaux ou à une grosse farce décomplexée. Nacho Vigalondo, lui, choisit au contraire de s’intéresser presque exclusivement aux êtres humains cachés derrière les monstres.
C’est d’ailleurs là que Colossal révèle progressivement toute son intelligence. Derrière son postulat volontairement loufoque, le film raconte avant tout les mécanismes insidieux de l’emprise psychologique. Sans jamais forcer le trait ni se transformer en démonstration, il observe comment certaines personnalités toxiques manipulent leur entourage à coups de culpabilisation, de fausse bienveillance ou de domination affective. Le monstre devient alors moins une créature fantastique qu’une matérialisation spectaculaire des rapports de pouvoir qui s’installent entre les personnages. Plus le récit avance, plus l’humour se fissure, laissant apparaître un malaise grandissant. L’air de rien, Nacho Vigalondo transforme ainsi une fantaisie improbable en réflexion étonnamment lucide sur la violence ordinaire, celle qui ne laisse pas forcément de bleus mais finit malgré tout par écraser ceux qui la subissent.
On savait déjà depuis Timecrimes que Nacho Vigalondo était incapable d’emprunter les chemins les plus évidents. Colossal le confirme avec une insolente facilité. Son cinéma ressemble à ces conversations qui commencent autour d’une bière avant de dériver, sans prévenir, vers des confidences beaucoup plus profondes. Chaque rupture de ton semble répondre à une logique émotionnelle davantage qu’à une logique narrative. On rit, puis l’on cesse progressivement de rire sans réellement savoir à quel moment le sourire s’est évaporé. Cette impression tient également à la qualité de l’interprétation. Anne Hathaway trouve probablement ici l’un de ses rôles les plus nuancés, composant un personnage à la fois drôle, pathétique, fragile et terriblement humain. Face à elle, Jason Sudeikis livre une performance remarquablement ambiguë, faisant lentement glisser son personnage d’une bonhomie presque rassurante vers quelque chose de beaucoup plus inquiétant. Ce basculement, d’une subtilité remarquable, participe largement au caractère profondément dérangeant du film.
À l’arrivée, et avec le recul, Colossal apparaît peut-être comme le film qui résume le mieux le cinéma de Nacho Vigalondo. Sous ses dehors de série B improbable se cache une œuvre qui refuse constamment les solutions de facilité, préférant faire pousser des émotions très concrètes sur le terreau d’idées complètement folles. Beaucoup de cinéastes savent construire des concepts ; Vigalondo, lui, sait surtout leur donner une âme. Et c’est précisément cette qualité, aussi rare que précieuse, qui fait aujourd’hui de Colossal bien davantage qu’un simple OVNI : un film profondément singulier, dont la personnalité continue de grandir longtemps après la projection.
Le Blu-ray
[4/5]
Longtemps resté relativement confidentiel en France, Colossal bénéficie cet été d’une réédition Blu-ray grâce aux bons soins de Rimini Éditions. Une sortie qui a tout d’une petite réparation historique pour ce film inclassable de Nacho Vigalondo, riche d’un statut d’œuvre culte qui n’a cessé de grandir au fil des années. Une excellente occasion de (re)découvrir ce drôle d’OVNI dans des conditions techniques autrement plus satisfaisantes. Côté image, le master Haute-Définition fait parfaitement honneur à la sublime photographie d’Eric Kress. Les couleurs affichent une belle richesse, alternant les teintes chaleureuses des bars de province et les nuances plus froides des séquences urbaines, tandis que le piqué met joliment en valeur les textures des décors comme les effets numériques du kaijū, toujours étonnamment convaincants près de dix ans après la sortie du film. Les contrastes se montrent solides et les noirs suffisamment profonds pour préserver l’atmosphère du long-métrage, sans jamais sacrifier les détails dans les scènes les plus sombres. Une présentation propre et naturelle, respectueuse des intentions visuelles de Nacho Vigalondo. Côté son, VF et VO nous sont proposées en DTS-HD Master Audio 5.1, et remplissent toutes deux leur contrat. Si Colossal demeure avant tout un film de dialogues, le mixage exploite intelligemment les canaux arrière dès que les affrontements titanesques prennent possession de l’écran. Les déplacements du monstre, les grondements et les effets d’ambiance bénéficient d’une spatialisation efficace, tandis que la musique de Bear McCreary trouve toute l’ampleur qu’elle mérite. Les dialogues restent constamment limpides, aussi bien en version originale qu’en version française.
Du côté des suppléments, Rimini Éditions propose une sélection certes peu abondante, mais particulièrement pertinente. Le principal intérêt réside dans la présentation du film par Natacha Vas-Deyres (30 minutes). Spécialiste reconnue de la science-fiction, elle replace avec passion Colossal dans une histoire plus vaste du cinéma fantastique, revenant sur la manière dont le film détourne les codes du kaijū eiga pour explorer des problématiques profondément contemporaines. Son intervention, érudite sans jamais devenir intimidante, apporte un éclairage particulièrement stimulant sur les multiples niveaux de lecture de l’œuvre. On continuera ensuite avec un intéressant making of (20 minutes), qui adopte une approche très classique, alternant images de tournage et interventions d’Anne Hathaway, Jason Sudeikis, Austin Stowell et Nacho Vigalondo. Sans révolutionner le genre, il permet de mieux comprendre la philosophie du projet ainsi que les défis posés par un film oscillant en permanence entre comédie indépendante, drame psychologique et spectacle fantastique. L’ensemble se conclut par la traditionnelle bande-annonce.
























