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Critique : La Guerre des prix

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La Guerre des prix

France, 2025
Titre original : –
Réalisateur : Anthony Déchaux
Scénario : Anthony Déchaux et Maël Piriou
Acteurs : Ana Girardot, Olivier Gourmet, Julien Frison et Aurélia Petit
Distributeur : Diaphana Distribution
Genre : Drame social
Durée : 1h37
Date de sortie : 18 mars 2026

3,5/5

Quand on peut se permettre le luxe de faire ses courses d’alimentation en magasin bio, on le fait avant tout parce que c’est bon et que c’est censé être bénéfique pour la santé. Mais une partie de cette démarche en faveur de la tranquillité de notre conscience personnelle repose aussi sur la supposition que le prix plus élevé qu’on est prêt à débourser à la caisse se traduise par des revenus plus équitables à l’intention des agriculteurs ainsi engagés et autres fournisseurs valeureux. Or, comme le montre implacablement ce premier film coup-de-poing, les affaires ne s’agencent pas forcément de la sorte, même parmi ces exemples hypothétiques d’une bonne conduite commerciale.

Car La Guerre des prix y est déclarée à tous les niveaux. Peu importe les scrupules et convictions idéalistes des participants au jeu perfide de la négociation pour aboutir aux tarifs les plus compétitifs et donc les plus serrés. En nous faisant entrer dans ce microcosme de prédateurs sans âme par le biais d’une jeune acheteuse qui a la candeur de croire encore en un modèle économique réellement juste, Anthony Déchaux réussit brillamment son coup d’essai.

Il y parvient grâce à son écriture sans fioriture, qui sait astucieusement doser l’alternance entre l’euphorie et l’abattement de son personnage principal, au fur et à mesure que celui-ci assume son rôle de rouage au sein d’un système foncièrement mercantile. Ainsi qu’à cette opposition presque caricaturale, entre d’un côté le monde agricole avec ses fermes artisanales et de l’autre l’univers impitoyable des sièges sociaux à Paris, qui retrouve ici une fraîcheur tout à fait bienvenue, due au regard objectif et dépourvu d’états d’âme sur les qualités et les failles de ces lieux de vie diamétralement opposés.

Toutefois, cette base des plus appréciables est rendue proprement passionnante par le jeu des actrices et acteurs, qui habitent pleinement et sans fausse pudeur leurs personnages. Cela vaut évidemment pour Ana Girardot en jeune ambitieuse qui pense jusqu’au bout pouvoir tirer son épingle d’un jeu d’emblée pipé et pour Olivier Gourmet, magistralement impérial en vieux loup ayant fait de la dureté constante en affaires sa marque de fabrique.

Mais la dynamique dramatique du récit ne serait sans doute pas aussi vigoureuse, si ce n’était pour des seconds rôles aussi sublimement solides que Julien Frison en petit frère coincé au bout de la chaîne alimentaire de l’industrie bio, Aurélia Petit en directrice hautement rusée et en même temps guère plus que la façade progressiste d’une économie archaïque du mieux offrant, Yannick Choirat en malheureux laissé-pour-compte d’un système qui compte le moindre cent d’euro et Jonas Bloquet en amoureux qui a déjà fait un peu plus sa paix intérieure avec le caractère corrompu de son métier que sa partenaire.

Enfin, tout le soin apporté à la distribution des rôles devient manifeste du côté de la mère de la fratrie fermière à laquelle Catherine Vinatier sait conférer une noblesse sans fard en seulement deux séquences décisives. Nul besoin de mots pour qu’elle exprime son impuissance maternelle autour d’un puzzle et à peine plus, quand elle opère son charme auprès de son invité de marque, venu jauger l’exploitation agricole de son fils.

© 2025 Claude Pocobene / Les Films de Jeanne / La Filmerie / France 3 Cinéma / Diaphana Distribution Tous droits réservés

Synopsis : Responsable de rayon dans un hypermarché bio en Normandie, Audrey Dumont est promue soudainement à la centrale d’achat de son enseigne. Son fort caractère y est censé compléter les méthodes redoutables du négociateur expérimenté en yaourt Bruno Fournier, pendant la saison annuelle de fixation des prix. Alors qu’Audrey y voit une opportunité pour venir en aide à son frère Ronan, qui a repris l’exploitation familiale et peine à pérenniser son modèle d’une production locale et bio, elle doit vite se rendre compte que ses convictions risquent de céder face aux exigences d’un quotidien professionnel sans le moindre répit.

© 2025 Claude Pocobene / Les Films de Jeanne / La Filmerie / France 3 Cinéma / Diaphana Distribution Tous droits réservés

Même si le poids des femmes dans le processus de conception de La Guerre des prix ne semble pas être énorme – deux productrices y font face à deux scénaristes masculins –, le premier film de Anthony Déchaux offre néanmoins un portrait saisissant de la place des femmes dans le monde professionnel en France aujourd’hui. Cette volonté s’affiche très tôt, avant même qu’Audrey n’entame son odyssée parisienne.

On la voit ainsi d’abord en train de ranger le rayon laitier de son magasin sans perdre de temps, pas vraiment ravie d’être interrompue dans cette routine matinale avant l’ouverture du magasin par un rendez-vous commercial. Ce dernier ne se passe pas non plus comme prévu, le ton qui monte remplaçant rapidement les hypocrisies verbales qui rythment d’habitude ce genre d’entretien. Non, cette femme ne correspond décidément en rien à l’image de la carriériste discrète et habile, qui avance ses pions de façon couverte. Un profil atypique qui dénote, mais qui intrigue aussi en haut lieu de son hiérarchie professionnelle.

Dès lors, nous la suivons de près dans tous ses agissements, parfois exemplaires, parfois plus discutables, sans jamais tout à fait savoir à quoi nous attendre de sa part. Ce pari d’une identification partielle, sans cesse mise en question avant d’être à nouveau affirmée avec force, est l’un des points marquants d’une mise en scène fidèlement réticente à la facilité sous quelque forme que ce soit. Considérablement soutenu par l’excellence du jeu de Ana Girardot, le réalisateur dépeint son personnage dans toutes ses contradictions.

Tiraillée entre la loyauté envers ses origines, personnifiées par son frère, et la possibilité rêvée ou bien réelle de pouvoir influencer les modes de consommation en France, Audrey demeure au fil des séquences une drôle d’énigme. Cependant, il s’agit d’une énigme à fleur de peau, qui n’arrête jamais de nous interpeller, voire de nous questionner sur nos propres positionnements idéologiques. Un formidable exploit de la part d’un film, qui aurait aisément pu jouer la carte prévisible du militantisme fanatique !

© 2025 Claude Pocobene / Les Films de Jeanne / La Filmerie / France 3 Cinéma / Diaphana Distribution Tous droits réservés

Ce qui ne signifie point que La Guerre des prix ne prenne pas pour cible directe un modèle économique à bout de souffle. Là encore, son constat n’est peut-être pas des plus originaux. Par contre, il sait parfaitement nous rappeler les innombrables impasses qui nous ont conduits jusque là. Un bref échange avec le secrétaire d’état en marge d’un congrès par ci, des bilans chiffrés présentés de façon ludique par là et le tour est joué afin de nous plonger dans un univers de l’ombre dont nous sommes pourtant partie prenante, chaque fois que nous achetons un produit en magasin.

La réponse de ce premier long-métrage remarquable à ce bourbier qui est appelé à perdurer, tant que la balance économique penchera dangereusement en défaveur de la partie adverse, c’est qu’il n’y en a pas. Point barre. En tout cas pas depuis l’intérieur d’une population de fourmilière aveuglée par le profit, qui lui courra toujours après, peu importe les implications sociales et écologiques de son action.

Malgré tout, de rares signes encourageants se font entendre, subtilement, à condition qu’on y prête attention. Comme par exemple ces instants très brefs, où la carapace cynique de Fournier laisse entr’apercevoir un autre monde possible. Cela se passe initialement au profit de la boîte, lorsqu’un regard vaguement approbateur reconnaît en Audrey une battante semblable à lui-même, bien qu’elle n’ait pas respecté sa consigne de ne pas intervenir. Puis, après l’aveu qu’ils sont logés à la même enseigne, littéralement, la séquence de la visite de la ferme de Ronan permet à Olivier Gourmet de déployer, lui aussi, toute la duplicité de son personnage.

En ogre craint par tous qui a bâti sa réputation sur une image sociale des plus froides, il ne le dira jamais ouvertement. Mais il y a comme un soupçon d’appréciation, voire de nostalgie de sa part, face au décor bucolique qu’il vient d’inspecter. S’il n’y avait pas eu ce moment fugace de réconciliation avec la terre quelques minutes plus tôt, il n’est pas certain que la conclusion du film aurait sonné aussi juste et presque réconfortante.

© 2025 Claude Pocobene / Les Films de Jeanne / La Filmerie / France 3 Cinéma / Diaphana Distribution Tous droits réservés

Conclusion

Comment ne pas aimer un film qui cite Charles Chaplin, comme ça, en passant, à travers un court extrait de film regardé par la famille Dumont lors d’un rare moment de quiétude ? Les nombreuses qualités de La Guerre des prix vont encore plus loin, puisque Anthony Déchaux y réussit l’exploit de rendre palpitantes de fastidieuses négociations de produits laitiers. C’est également grâce à une distribution hors pair que ce pari d’un drame social fermement, mais calmement engagé est réussi haut la main.

Et si, suite à sa vision galvanisante, vous êtes prêts à regarder de plus près les prix élevés qu’on vous demande en magasin bio, dites-vous également que du côté de la grande distribution purement industrielle, le constat devrait être encore mille fois plus révoltant. A nous de trouver une issue à ce traquenard économique. Un film comme celui-ci ne nous montre pas nécessairement le chemin pour en sortir, mais il a su parfaitement exposer les tenants et les aboutissants litigieux d’un cirque nihiliste auquel nous, consommateurs, assistons depuis trop longtemps de manière passive !

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