Critique : Un flic

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France, 1972
Titre original : –
Réalisateur :
Scénario : Jean-Pierre Melville
Acteurs : , ,
Distribution : Sophie Dulac Distribution
Durée : 1h40
Genre : Policier
Date de sortie : 13 mai 2015 (Reprise)

Note : 3/5

Hacher menu, tel est le mot d’ordre du dernier film de Jean-Pierre Melville. Cette entreprise de décomposition totale procède d’une façon immuable, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’autre que de la routine, dépourvue d’états d’âme et d’humanité. Il serait bien sûr absurde d’interpréter tant de flegme désillusionné comme un chant de cygne intentionnel de la part du réalisateur, qui allait mourir neuf mois après la sortie d’Un flic d’une crise cardiaque, alors qu’il n’était âgé que de 55 ans. Cependant, la mélancolie méthodique avec laquelle il y passe du destin d’un policier à celui d’un gangster et inversement ne laisse guère entrevoir de piste hypothétique quant à la direction que sa filmographie aurait pu prendre après ce film au ton fortement désabusé. Les enjeux ont beau y être de taille, le récit avance avec un détachement qui nous avait laissé perplexes, lors de notre découverte du film à l’occasion de la rétrospective consacrée à Melville à la Cinémathèque française en novembre 2010. Comme ce fut déjà le cas avec , les films du réalisateur méritent pourtant qu’on s’y attarde et qu’on leur donne une deuxième chance. Grâce à la ressortie récente dans une copie numérique très correcte, nous commençons donc à mieux voir où Melville veut en venir avec ce film de genre, qui détourne ses règles avec une retenue presque déprimante.

Synopsis : Simon et ses complices braquent une banque sur la côte atlantique. Ils cachent le butin à la campagne et déposent l’un des leurs, blessé, dans une clinique parisienne. Le commissaire Edouard Coleman n’est pas directement en charge de cette affaire. Il connaît par contre Simon, dans la vie publique le patron d’une boîte de nuit, et Cathy, la copine de celui-ci. Alors que le gang monte son prochain coup, encore plus lucratif que le précédent, Coleman prépare l’arrestation d’un courrier de drogues dans le train pour Lisbonne.

Simon says

Pour déterminer si un film appartient au genre du policier, du thriller ou du film de gangster, nos critères habituels se basent sur la considération du point de vue depuis lequel l’histoire est contée, ainsi que sur sa conclusion morale, le plus souvent en faveur des bons et au détriment des méchants. Avec Un flic, ce schéma de classification est plutôt pris en faute. D’abord parce que la première partie du film se concentre presque exclusivement sur les exploits de Simon, avec en point d’orgue les deux braquages. Tandis que l’attaque de la banque sur fond de météo peu clémente au début du film est une perle cinématographique à part entière, celle du train souffrira pour toujours de l’aspect risible des effets spéciaux. Elle fait néanmoins preuve d’une exécution brillante et est observée avec un amour pour le détail presque excessif. Pendant ce temps des hauts faits criminels, les flics sillonnent la nuit parisienne sans y servir en fin de compte à grand-chose. Et puis, quand l’heure du retournement de situation est enfin arrivée, le commissaire Coleman n’endosse pas non plus sans accroc le rôle de héros exemplaire. Sa méthode privilégiée paraît même être l’abus physique, à savoir des gifles administrées sans hésitation aux petits voyous peu coopératifs. Même si la narration rechigne à prendre parti, ses préférences s’affichent assez clairement ne serait-ce qu’à travers le soin apporté aux casses comparé aux ellipses par lesquelles l’enquête policière est expédiée rapidement.

L’ambiguïté et la dérision

Dans un tel climat d’incertitude morale, les anti-héros montent en grade. En ce sens, Un flic a bien pris le virage des nouveaux codes d’identification propre au début des années 1970. A cette époque, les protagonistes uniques et sans reproche n’étaient plus à la mode. Tout le monde était à la fois digne de l’admiration et du mépris de la part du spectateur. Notre seul regret – hélas de taille – est que les personnages éprouvent le plus grand mal à exister au-delà du rôle passablement caricatural que le scénario leur a attribué. Les yeux bleus de Alain Delon, qui surcharge une fois de plus son interprétation de regards langoureux, les cheveux blonds de Catherine Deneuve, un ange de la mort glacial, ainsi que la parenthèse française de l’Américain Richard Crenna, solide malgré l’absence d’une quelconque dimension psychologique de son personnage, participent certes à conférer du prestige à cette histoire sinistre. Mais ils l’éloignent simultanément d’un réalisme affectif et social, qui ne figure visiblement pas parmi les ambitions du film. La mise en scène de Jean-Pierre Melville y excelle autant dans des morceaux de bravoure ponctuels que dans la dissection systématique du monde cruel, déjà cynique à ce moment-là et encore plus aujourd’hui. Car l’œuvre du réalisateur résonne sans doute avec la même intensité quarante ans après sa disparition, grâce à son opposition catégorique à toute forme de séduction et de manipulation tendancieuses de son public.

Conclusion

Un flic est moins un état des lieux poignant sur le quotidien de policiers en panne de code d’honneur que la conclusion précoce, mais encore vigoureuse, de la filmographie de Jean-Pierre Melville, un réalisateur qui attachait au moins autant d’importance à la forme qu’au fond de ses films. Par conséquent, il est difficile d’aimer ce film froid et nihiliste, dont le concept global d’une mosaïque au découpage presque outrancier commence cependant à nous fasciner.

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