Test Blu-ray : Photos interdites d’une bourgeoise

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Photos interdites d’une bourgeoise

Italie, Espagne : 1970
Titre original : Le foto proibite di una signora per bene
Réalisation : Luciano Ercoli
Scénario : Ernesto Gastaldi, Mahnahén Velasco
Acteurs : Dagmar Lassander, Nieves Navarro, Simon Andreu
Éditeur : Le Chat qui fume
Durée : 1h36
Genre : Thriller, Giallo
Date de sortie cinéma : 10 mai 1972
Date de sortie Blu-ray : 15 avril 2022

Pierre, riche industriel, consacre la majeure partie de son temps à son travail, délaissant Minou, sa ravissante épouse. Un soir, se promenant sur le front de mer, Minou est abordée par un motard. Celui-ci la menace et la soumet à des jeux pervers. Avant de disparaître, l’inconnu lui signifie que Pierre est un assassin. La jeune femme tombe peu à peu sous l’emprise de cet homme, qui exerce sur elle un ignoble chantage…

Le film

[4/5]

È un assassino

A la lisière entre le whodunit et le récit de machination, Photos interdites d’une bourgeoise est un Giallo singulier et inhabituel. Le film de Luciano Ercoli commence en effet en suivant Minou (Dagmar Lassender), une femme de la haute société italienne qui se voit agressée sur la plage par un inconnu (Simon Andreu), qui lui apprend que son mari, industriel en fâcheuse posture financière, a assassiné un de ses collaborateurs. Le premier meurtre de l’histoire ne nous est donc pas montré, et si la jeune femme finit, à force d’enquêter sur cette disparition, par se convaincre que son mari, Pierre (Pier Paolo Capponi), a bel et bien commis ce crime, le spectateur quant à lui ne saura si cet assassinat a réellement eu lieu.

On est donc en présence ici d’un whodunit sans cadavre, et l’intrigue de Photos interdites d’une bourgeoise par la suite continuera à s’amuser de cette incertitude. En effet, le maître chanteur finira donc par réussir à coucher avec Minou, en la menaçant de dénoncer son mari, même si la question de la contrainte soulève aussi quelques questions : le personnage incarné par Simon Andreu affirmera que la jeune femme a eu un orgasme, et même si elle le nie avec véhémence, les quelques flashbacks que le spectateur pourra découvrir de cette séquence la montrera en effet comme semblant s’abandonner aux bras de son amant, lui griffant le dos avec passion.

Non è un assassino

Et dans la deuxième partie de Photos interdites d’une bourgeoise, alors que Simon Andreu fait à nouveau chanter Minou avec des photos explicites de leur liaison, le personnage déclarera que son accusation de meurtre n’était qu’un coup de bluff, et que Pierre n’a en réalité tué personne. Ainsi, et même si un « doute raisonnable » persiste bel et bien quant à la culpabilité du mari fauché, le film s’impose finalement non seulement comme un whodunit sans cadavre, mais peut-être également bel et bien comme un whodunit sans meurtre.

Cette idée de crime sans victime, qui sera d’ailleurs reprise bien des années plus tard dans un épisode marquant de la série Columbo (« Columbo cries wolf », 1990), tend à faire basculer Photos interdites d’une bourgeoise dans un autre type de Giallo, à savoir celui appelé « Giallo de machination », tels que ceux qui mirent en scène Carroll Baker entre 1968 et 1972. Le film de Luciano Ercoli met donc davantage l’accent sur la psychologie, avec une intrigue plus complexe qu’elle n’en a l’air, tirant sur la psychanalyse ou sur l’étude des pathologies psychiatriques. Complots crapuleux, folie latente et twist sont donc au programme, en lieu et place du fameux tueur aux mains gantées de cuir noir.

E’forse un assassino

D’un point de vue formel, Photos interdites d’une bourgeoise s’avère d’une grande élégance, sans cependant jouer la carte de la stylisation à outrance qui deviendrait une particularité très nette du Giallo post-Argento. L’éclairage et la mise en scène sont excellents, le film ne joue pas la carte de la violence graphique, et dans le même état d’esprit, bien que le sexe soit clairement au centre du récit, il n’y a pas non plus de scènes de nudité au cœur du métrage, les scènes d’amour étant tournées par Ercoli d’une façon très délicate, en s’attardant simplement sur des parties du corps (jambes, dos…) plutôt qu’en filmant de la nudité explicite.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Photos interdites d’une bourgeoise fonctionne bien, en partie grâce au jeu des différents acteurs, très convaincants. Relativement peu connue, Dagmar Lassander nous proposait un mélange d’innocence et de provocation qui la mettait au niveau de quelques-unes des grandes stars du Giallo (Edwige Fenech, Barbara Bouchet…), et du côté des acteurs de soutien, on notera une solide prestation de Nieves Navarro, alias Susan Scott, épouse du cinéaste et future héroïne de La Mort caresse à minuit.

Photos interdites d’une bourgeoise est donc un excellent Giallo, porté par sa classe visuelle et le talent de ses interprètes, mais s’appuyant aussi et surtout sur le brillant scénario d’Ernesto Gastaldi, véritable sommité du genre, puisqu’on lui doit également les scénarios de films tels que Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé (Sergio Martino, 1971), La Queue du scorpion (Sergio Martino, 1972), Les Rendez-vous de Satan (Giuliano Carnimeo, 1972), La Mort caresse à minuit (Luciano Ercoli, 1972) ou encore Torso (Sergio Martino, 1973). Malgré des partis pris originaux liés à l’absence de meurtre, il parvenait à maintenir une tension solide tout au long de son récit. L’atmosphère est chargée de désir et de frustration, et l’intrigue centrale, qui met en scène chantage, sexe et mystère, tire le meilleur parti de son éventail de personnages amoraux et pervers. Quant à la musique, elle a été composée par nul autre qu’Ennio Morricone : il est donc inutile de préciser qu’elle est absolument brillante et qu’elle prolonge et renforce parfaitement les différentes thématiques abordées par le film.

Le Blu-ray

[5/5]

Photos interdites d’une bourgeoise s’offre donc une superbe édition française au format Blu-ray, sous les couleurs du Chat qui fume. Bel objet une nouvelle fois présenté dans un très classieux digipack 3 volets, doté d’une maquette du tonnerre, ce beau coffret prouve une nouvelle fois à quel point Le Chat qui fume maîtrise tous les aspects de sa production, en mettant le plus grand soin du monde à nous proposer des produits de collection immédiatement repérables comme tels, au design sublime et aux finitions parfaites.

Cette expertise se retrouve également du côté du master, l’image du film de Luciano Ercoli s’avérant d’une parfaite propreté. La fraîcheur et la finesse des couleurs, soigneusement étalonnées, ainsi que la fermeté des contrastes témoignent de la qualité de la restauration : le rendu est optimal, d’autant que la texture argentique d’origine a été soigneusement préservée. Niveau son, le film nous est proposé en version originale uniquement, et en DTS-HD Master Audio 2.0. Le rendu acoustique est d’une parfaite délicatesse, et offre une belle ampleur à l’accompagnement musical d’Ennio Morricone : l’immersion est parfaite.

Dans la section suppléments, on trouvera tout d’abord une présentation du film par Jean-François Rauger (19 minutes), qui reviendra dans un premier temps sur le contexte de production du film, puis abordera le choix des acteurs et du sujet. Il nous donnera ensuite une poignée de clés de lecture psychanalytiques du film de Luciano Ercoli, le Giallo étant selon lui un « cinéma des névroses féminines ». Il notera par exemple l’opposition claire entre les deux personnages féminins principaux, l’une étant une femme frustrée mariée à un mari impuissant (son impuissance étant symbolisée par ses problèmes d’argent), l’autre une nymphomane décomplexée. A moins que ces deux femmes n’en soient en réalité qu’une seule… Il terminera enfin en évoquant le fait que l’absence de meurtre au cœur de Photos interdites d’une bourgeoise n’empêche en aucun cas au spectateur de se retrouver dans un état de « transe ». On continuera ensuite avec un making of rétrospectif composé d’entretiens croisés avec Luciano Ercoli, Susan Scott (Nieves Navarro) et Ernesto Gastaldi (42 minutes). Ils aborderont leurs carrières respectives pendant un petit quart d’heure avant de revenir plus précisément sur le film : l’ambiance sur le tournage, les acteurs, les relations entre les personnages, le tournage en Espagne… Enfin, on terminera le tour des suppléments avec la traditionnelle bande-annonce. Pour vous procurer cette édition limitée à 1000 exemplaires, rendez-vous sur le site de l’éditeur !

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