Critique : Wahou !

0
692

Wahou !

France, 2023
Titre original : –
Réalisateur : Bruno Podalydès
Scénario : Bruno Podalydès
Acteurs : Karin Viard, Bruno Podalydès, Sabine Azéma et Eddy Mitchell
Distributeur : UGC Distribution
Genre : Comédie
Durée : 1h29
Date de sortie : 7 juin 2023

3,5/5

Ce n’est pas uniquement parce qu’on est en plein déménagement que nous avons particulièrement apprécie le nouveau film de Bruno Podalydès. A travers son observation malicieuse et pourtant bienveillante des petits tracas de la vie des agents immobiliers, Wahou ! dresse le portrait hautement amusant d’une profession qui ne fait plus rêver. Or, des personnages doucement minables ou tout simplement humains, il s’en trouve des deux côtés du fossé commercial, entre celui qui veut faire vendre et ceux qui recherchent avec plus ou moins de détermination un nouveau chez soi. En un enchaînement de brèves séquences aussi mignonnes que révélatrices du monde dans lequel nous vivons, la narration au ton enlevé nous permet de participer à la routine des visites, ce moment de vérité qui fera aboutir ou capoter la transaction.

Sauf que les deux personnages principaux du onzième long-métrage de Bruno Podalydès, interprétés à la perfection par ce dernier et Karin Viard, s’y prennent avec une maladresse joliment désabusée pour tenter en vain de se débarrasser de biens immobiliers encombrants.

Pour ce faire, ils sont entourés d’une galerie d’acteurs nullement gâchés dans des apparitions anecdotiques. Car chacun d’entre eux – du passage le plus court et même sans paroles de Denis Podalydès jusqu’à la cliente la plus coriace en la personne d’Isabelle Candelier, simplement jubilatoire – apporte sa petite pierre à cet édifice cinématographique de toute beauté. La structure chorale du récit permet en effet de préserver une légèreté comique, en mesure de contrebalancer les petites notes plus mélancoliques d’une histoire à l’enjeu dramatique plutôt abstrait. Tandis que l’aboutissement de la vente est réservé aux cartons avant le générique de fin, c’est le chemin cahoteux pour y arriver qui importe ici. Toujours avec le même regard narquois qui avait déjà fait mouche dans le film précédent du réalisateur, Les 2 Alfred et sa vision là aussi décalée du monde du travail.

© 2023 Anne-Françoise Brillot / Why Not Productions / UGC Distribution Tous droits réservés

Synopsis : En banlieue parisienne, deux employés de l’agence immobilière Wahou ! cherchent désespérément un acquéreur pour deux logements atypiques. Catherine et Oracio ont le plus grand mal à promouvoir les avantages d’une résidence spacieuse avec le transilien qui passe au fond du jardin et ceux d’un appartement dans un immeuble moderne dont les travaux tardent à s’achever. Les acheteurs potentiels se suivent, mais ne se ressemblent pas, et les propriétaires de la résidence, le vieux couple Ramatuelle, commencent à perdre espoir de trouver un jour preneur au prix qu’ils avaient envisagé.

© 2023 Anne-Françoise Brillot / Why Not Productions / UGC Distribution Tous droits réservés

Cachet de fou et vices cachés

Quand il ne s’égare pas du côté d’adaptations littéraires plus ou moins soporifiques, comme ce fut le cas avec son diptyque de policiers inspirés de Gaston Leroux au milieu des années 2000, Bruno Podalydès est en fait un formidable chroniqueur de notre époque. Derrière la façade d’un humour acerbe, il est un défenseur sans peur des personnages maladroits, mal dans leur peau et dans leur temps. A l’image des deux soi-disant conseillers dans Wahou !, incapables de respecter peut-être la plus importante des règles de leur métier mercantile : ne jamais laisser ses états d’âme personnels empiéter sur l’objectif de vente.

Et Catherine, et Oracio font preuve d’une carence hilarante en termes d’adaptation au contexte particulier de chaque visite, trop imbus d’eux-mêmes et de la vision de leur propre rôle pour réellement être à l’écoute de leurs clients. De ce décalage manifeste naissent d’innombrables situations cocasses, toujours au service d’un humour fin qui vole invariablement au secours de cette paire de perdants attachants.

Seuls contre tous, les deux personnages principaux doivent même attendre la tout dernière séquence du film pour que leurs chemins se croisent. Auparavant, ils passent par les mêmes endroits – chaque fois aux deux logements sur le marché, jamais à l’agence – et tentent de contenter les mêmes prospecteurs difficiles. Leurs méthodes de communication diffèrent alors certes, puisque leur degré de tchatche varie fortement en fonction des jours et des rencontres, mais il n’en reste pas moins que le scénario ne les gratifie d’aucune petite victoire sur le terrain. Bien au contraire, de leur frustration permanente naît le capital comique quasiment inépuisable du film, sans que ces humiliations répétitives ne prennent un arrière-goût amer. Pour éviter cela, Bruno Podalydès veille sans cesse sur l’équilibre délicat entre la chute marrante de chaque séquence et la justesse de son regard sur les petites imperfections de la nature humaine.

© 2023 Anne-Françoise Brillot / Why Not Productions / UGC Distribution Tous droits réservés

La vie mouvementée du dressing familial

En effet, aucun de ses personnages ne se comporte de manière exemplaire. Ils se distinguent chacun par un petit trait singulier que les quelques minutes qu’ils passent à l’écran permettent d’approfondir sans s’appesantir. A commencer par ce couple de petits vieux, récalcitrants à l’idée de brader leur belle demeure au premier venu, qui permet simultanément à Eddy Mitchell de trouver un rôle plus savoureux que ne l’a été le sien dans Un petit miracle de Sophie Boudre plus tôt cette année et à Sabine Azéma d’exprimer enfin subtilement ses petites névroses.

Cependant, il suffit également d’une présence plus succincte au sein de cette ronde de la dérision magistrale pour marquer les esprits, par exemple à Roschdy Zem en père sévère qui rêve de devenir grand-père, à Manu Payet en promoteur déguisé en Daft Punk et, pour la bonne mesure, à Agnès Jaoui en cantatrice qui voudrait reproduire l’utopie de La Belle équipe de Julien Duvivier.

Sans oublier la relève, représentée ici par Victor Lefebvre, le stagiaire en skate et surtout en plein dilemme d’allégeance, et Félix Moati, la moitié d’un couple pas si parfaitement accordé. Tous ensemble, ils participent sans prétention à la vivacité d’un récit rocambolesque. Au détail près que Bruno Podalydès ne cherche ni la vanne facile, ni la moindre occasion pour se moquer méchamment de ses personnages. Il affectionne davantage une vision mi-fataliste, mi-lucide du monde, où le malheur des uns peut faire le bonheur des autres ou en tout cas divertir intelligemment un public exigeant. Sur ce créneau-là, il est à craindre qu’il soit bien seul au sein du cinéma français actuel, laissé à l’hégémonie d’un humour potache et franchouillard !

© 2023 Anne-Françoise Brillot / Why Not Productions / UGC Distribution Tous droits réservés

Conclusion

Comment se fait-il que, après avoir déjà bien aimé le film précédent de Bruno Podalydès, on ne se soit pas rué dans les salles de cinéma pour découvrir celui-ci ? Heureusement, un petit cycle de rattrapages estivaux nous a permis de voir in extremis Wahou !, le genre de comédie dont on se délecte. En effet, tout sonne juste ici, alors que la mise en scène et le scénario y effectuent en permanence un acte impressionnant de voltige comique. Grâce à une distribution à toute épreuve, prestigieuse quoique nullement prétentieuse, le spectacle y est assuré sans encombre, avec ce petit brin d’espièglerie dans le propos qui fait depuis toujours notre bonheur de spectateur.