Critiques de films Documentaire — 03 octobre 2019
Critique : Pour Sama


Grande-Bretagne, Etats-Unis : 2019
Titre original : For Sama
Réalisation : , Edward Watts
Interprètes : , , Waad al-Kateab
Distribution :
Durée : 1h35
Genre : Documentaire
Date de sortie : 9 octobre 2019

4.5/5

Waad al-Kateab est à la fois une jeune femme syrienne comme beaucoup d’autres, une épouse, une mère, et une jeune femme syrienne à part, une femme qui, dès le début de la bataille d’Alep en juillet 2012, a filmé ce qui se passait autour d’elle, une femme témoin de la guerre atroce menée par un dictateur contre son peuple et de la crise humanitaire que cette guerre a générée. Pour elle, filmer rendait le cauchemar plus supportable. A partir de janvier 2016, les images qu’elle tournait ont été diffusées sur la chaîne anglaise Channel 4, sous la forme d’une série de intitulée INSIDEALEPPO. Evacuée d’Alep en décembre 2016 avec sa famille, elle disposait d’un très important stock d’images. Se replonger dans ce passé douloureux n’était certainement pas un exercice facile. Elle l’a pourtant entrepris et, avec la collaboration du documentariste britannique Edward Watts, elle nous propose ce témoignage bouleversant, présenté en séance spéciale au Festival de Cannes 2019 et récompensé par l’œil d’or du meilleur documentaire de ce Festival, ex-aequo avec La Cordillère des songes de Patricio Guzmán.

Synopsis : Waad al-Kateab est une jeune femme syrienne qui vit à Alep lorsque la guerre éclate en 2011. Sous les bombardements, la vie continue. Elle filme au quotidien les pertes, les espoirs et la solidarité du peuple d’Alep. Waad et son mari médecin sont déchirés entre partir et protéger leur fille Sama ou résister pour la liberté de leur pays.

Un témoignage réaliste

Alep, une ville syrienne comptant plus de 2 millions d’habitants. Alep, une ville qui, à partir de juillet 2012, s’est progressivement coupée en 2, avec les quartiers ouest, quartiers bourgeois, sous contrôle des forces régulières syriennes, et les quartiers est, quartiers populaires, sous contrôle des groupes armés rebelles. C’est une peinture particulièrement réaliste de ce qui s’est passé de 2012 à 2016 dans ces quartiers est que nous offre Waad al-Kateab : en même temps sa vie personnelle sous les bombes de l’armée syrienne, son mariage avec Hamza, un jeune médecin qui ne cesse de sauver des vies dans les hôpitaux qu’il s’efforce de maintenir à flot malgré les bombardements dont ils sont l’objet, l’arrivée dans le foyer de la petite Sama, à qui est dédié le film, et la vie quotidienne du quartier, avec son lot, autour de Waad, de morts et de blessés, des civils, des enfants, des pères et des mères. Et puis, à partir d’octobre 2015, commencent les bombardements opérés par l’armée russe, en particulier par son aviation, visant tout particulièrement les hopitaux. Lorsque, fin novembre 2016,  les forces progouvernementales ont pris le contrôle de l’est d’Alep, il ne restait plus d’hôpitaux en fonctionnement ni aucune autre installation médicale !

Au milieu de l’horreur, des moments de grâce

Waad et Hamza al-Khateab sont les premiers à se demander pourquoi ils restent à Alep alors qu’ils pourraient partir vers un environnement moins risqué, ce qu’ils ne feront qu’en décembre 2016, lorsque les forces rebelles seront contraintes à la capitulation. Certains spectateurs ne manqueront pas de faire remarquer qu’ils font preuve d’inconscience en restant sous les bombes alors qu’ils ont un bébé à élever. Une responsabilité que le couple a bien en tête, Waad ne manquant pas de remarquer que  Sama ne pleure jamais comme le fait un bébé normal, mais … Mais Hamza a des vies à sauver et Waad un témoignage à apporter.

Les images que nous montre Waad al-Kateab sont parfois particulièrement difficiles à supporter, que ce soit à l’hôpital où travaille Hamza ou dans le quartier où habite le couple, mais, contrairement à de nombreux films de fiction qui font dans la surenchère « gratuite » en matière de violence, il s’agit ici d’une représentation de faits réels, de faits dont sont responsables des êtres humains. Il n’empêche : au milieu de toutes ces horreurs, il y a la vie quotidienne et il y a aussi des moments de grâce. Comme cette scène filmée lors du mariage de Waad et de Hamza au cours de laquelle le couple danse sur la chanson « Crazy » de Willie Nelson. Comme cette scène pleine d’émotion où un bébé né par césarienne « ressuscite » sous nos yeux alors qu’on le croyait mort. Comme la vision d’un sourire et d’un petit rire de Sama.

La Palme d’or du cœur

Dans la longue histoire du Festival de Cannes, seuls 2 documentaires ont été couronnés par une Palme d’or : en 1956, Le monde du silence, réalisé Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle, et, en 2004, Fahrenheit 9/11, film de Michael Moore. Présenté hors compétition en séance spéciale lors de la dernière édition, Pour Sama ne pouvait pas espérer obtenir cette récompense suprême. Toutefois, ce film est tellement puissant, tellement émouvant, tellement captivant qu’il a été pour beaucoup la Palme d’or du cœur.

Conclusion

L’affiche française de Pour Sama affirme que ce film était le meilleur documentaire du Festival de Cannes 2019. Quelle modestie dans le propos : pas besoin de beaucoup se forcer pour affirmer que Pour Sama était le meilleur film du Festival de Cannes 2019 !

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Jean-Jacques

Cet article a été rédigé par Jean-Jacques Corrio, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles