La Roche-sur-Yon 2016 : Brothers of the Night

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Autriche, 2016
Titre original : Brüder der Nacht
Réalisateur :
Scénario : Patric Chiha
Distribution : Epicentre Films
Durée : 1h28
Genre : Documentaire
Date de sortie : 8 février 2017

Note : 3/5

La précarité, à la fois matérielle et affective, devient-elle plus soutenable lorsqu’on l’emballe dans une esthétique sublime ? Et le documentaire ne bascule-t-il pas du côté de la fiction, dès que les moindres faits et gestes sont soumis à une mise en scène méticuleusement travaillée ? La première incursion de Patric Chiha dans le registre du documentaire suscite chez nous ce type d’interrogation ou, autrement dit, un dilemme entre la forme et le fond, qui relèvent pourtant tous les deux d’une approche visiblement viscérale de la part du réalisateur. Brothers of the night n’a en tout cas rien à voir avec ce que l’on a pu voir jusqu’à présent sur le milieu de la prostitution. Le commerce du sexe a certes réuni la bande d’intervenants bulgares dans la capitale autrichienne et forgé certaines facettes de leur caractère, à tel point de donner indirectement envie à Patric Chiha de faire un film sur eux. Il n’en reste pas moins que ce documentaire au croisement foisonnant des cultures et des mœurs ne s’improvise à aucun moment en constat social sur des conditions de vie que l’on imagine misérables. Il s’emploie d’une façon très étrange et parfois alambiquée à rendre à ces garçons de la rue un tout petit peu de leur dignité, afin d’en faire – comme le réalisateur l’admet lui-même – des stars éphémères.

Synopsis : Un groupe de jeunes Bulgares, partis à Vienne dans l’espoir d’y gagner facilement de l’argent, se retrouve tous les soirs au Café Rüdiger, une boîte gaie. Ils y monnaient sans trop d’états d’âme leur corps en échange de quelques dizaines d’euros. Stefan, Vassili, Yonko et les autres ont en parallèle une vie chez eux, avec des femmes, voire des enfants qui les attendent, à condition qu’ils ne rentrent pas les mains vides.

Querelle sous influence

Lors de la présentation de son premier documentaire au , Patric Chiha a confessé organiser sa filmographie selon le type de drogue que chacun de ses films lui inspire. Pour Brothers of the Night, ce serait du haschisch, une analogie plutôt exacte, tellement le rythme du film – et à plus forte raison son contenu – ressemblent à un trip long et malgré tout paisible. La dure réalité de ces garçons, qui offrent leurs services plus ou moins bon marché pour exaucer les fantasmes de quelques vieux homos dans un bar qui sent bon la nostalgie des années 1970, n’y a pratiquement pas droit de cité. En tout cas pas à l’image, puisque la photo magnifique de est ce que nous avons vu de plus travaillé dans un genre a priori proche d’un reflet sobre de la réalité. La principale référence formelle est évidemment le dernier film de Rainer Werner Fassbinder, avec ses marins poisseux et son ambiance ouatée qui invite à tous les vices imaginables. Mais il y a aussi un peu du vague à l’âme du cinéma slave, avec ces discussions longues et creuses dans des décors somptueux. A moins que la réalisation ne finisse par y trouver son style personnel … Celui-ci ressemblerait à une mise en abîme prodigieuse des quartiers peu fréquentables de Vienne, jumelée à un attachement frénétique à la fabrication artificielle, en guise de contrepoids à la laideur du quotidien de ces jeunes hommes corrompus par leur occupation dégradante.

Tout est une question d’argent

Quand ils ne s’engagent pas dans des jeux de rôle qui sonnent volontairement faux, tel un simulacre de la relation intéressée qu’ils entretiennent avec leurs clients, pour la plupart anonymes et exclus du cadre, les jeunes séducteurs au rabais ne parlent que d’argent. C’est leur façon à eux de frimer et de se persuader que ce qu’ils font en Autriche – un pays qui ne les désire qu’à cause de leurs traits physiques attrayants et de leur dextérité sexuelle – n’aura d’autre incidence sur leur existence que de leur permettre de vivre comme des rois, une fois qu’ils seront rentrés en Bulgarie. Le véritable mensonge de leur allure pleine de fierté est là, dans cette attitude tellement attachée au faire-semblant et au baratin, qu’ils en arrivent presque à oublier leur position tout en bas de l’échelle sociale. Or, au risque de nous répéter, Brothers of the Night est avant tout une curieuse déclaration d’amour à cette population dévouée malgré elle aux métiers de l’ombre. La caméra documentaire ne la poursuit généralement que pour lui donner le coup de grâce de l’exploitation, véhiculée à travers le regard choqué et choquant. Heureusement, Patric Chiha n’a jamais souscrit à pareil opportunisme ! Ce qui se laisse vérifier une fois de plus grâce à ce film au propos pour le moins ambigu, quoique à la forme soignée d’une manière si atypique qu’elle nous interpelle forcément.

Conclusion

L’univers de la prostitution se distingue par un penchant indéniable pour l’atmosphère glauque et délétère. Il n’y a rien d’édifiant à en tirer, si ce n’est le refus de le fréquenter et surtout d’y sombrer. Brothers of the Night prend une position ambitieusement contraire à l’égard de cette position bien-pensante. Il confère une noblesse factice à ces parias, frappés par la double peine sociale de venir d’un pays de l’Est et d’être pauvres jusqu’à coucher avec d’autres hommes, contrairement à leur orientation sexuelle innée. On peut trouver discutable cette démarche de chercher, puis d’implanter de la beauté, là où il y en a si peu. Toujours est-il que vous n’allez pas revoir de sitôt un documentaire qui prend autant de libertés formelles envers son genre, tout en restant fidèle à sa vocation première : refléter ce qui nous rend tous ensemble humains. C’est sur cette idée d’une communauté plus forte que toutes les humiliations, que se termine le film, lors d’une séquence musicale plus instinctive et viscérale que l’enchaînement de dispositifs un peu trop kitsch qui lui a précédé.

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