Critiques de films Drame — 28 août 2018
Critique : Blackkklansman


États-Unis, 2018
Titre original : Blackkklansman
Réalisateur :
Scénario : Charlie Wachtel, David Rabinowitz, Kevin Willmott & Spike Lee, d’après le livre de Ron Stallworth
Acteurs : , Adam Driver, Laura Harrier, Topher Grace
Distribution : Universal Pictures France
Durée : 2h14
Genre : Drame
Date de sortie : 22 août 2018

Note : 3,5/5

Dans le cinéma américain récent, Spike Lee est probablement l’un des réalisateurs à la filmographie la plus politisée. En tout cas dans le cadre méticuleusement délimité de la production afro-américaine, il compte parmi les rares cinéastes à faire entendre leur voix non pas pour divertir simplement les masses avec un enchaînement guère éclairé de stéréotypes, comme le fait avec une dextérité commerciale remarquable Tyler Perry, mais afin d’alerter sans relâche sur la nature profondément raciste de la société américaine de hier et d’aujourd’hui. Contrairement à ses contemporains et à ses héritiers indirects – citons ici pour l’exemple les parcours professionnels de John Singleton et de Antoine Fuqua –, il ne s’est jamais écarté trop longtemps de la voie de la contestation enragée. Car même à soixante ans passés, Lee continue le valeureux combat qui consiste essentiellement à arracher le spectateur de sa torpeur pour mettre le doigt là où ça fait mal. Les films qui résultent de cet activisme rarement à bout de souffle ne s’expriment point sur le ton de la délicatesse sophistiquée, mais sur celui de la confrontation et de la provocation, comme si ces fléaux sociaux qui accablent depuis des siècles la civilisation américaine ne pouvaient être éradiqués qu’à coups de hache rhétorique. Ce discours militant est transmis avec une intégrité artistique jamais prise en défaut dans Blackkklansman, récompensé du Grand Prix au dernier Festival de Cannes, qui établit de façon poignante le lien entre la discrimination flagrante de la population afro-américaine au début des années 1970 et la renaissance de ce climat toxique dans l’Amérique sous la présidence Trump.

Synopsis : En 1972, le jeune diplômé Ron Stallworth souhaite intégrer la police de Colorado Springs. Alors que ses supérieurs voient d’un bon œil l’arrivée de ce premier représentant de la diversité parmi les forces de l’ordre locales, Stallworth ne trouve pas vraiment son compte dans le travail monotone aux archives. Car il a l’ambition de devenir un enquêteur, un rêve qui risque de devenir réalité après une première mission d’infiltration réussie lors de la conférence enflammée d’un ancien membre des Black Panthers. Or, la véritable cible de l’attention du détective en herbe est l’organisation raciste du Ku Klux Klan, avec laquelle il établit un premier contact prometteur par téléphone. Puisque toute rencontre directe est exclue, Stallworth s’associe à son collègue Flip Zimmerman, qui se fera passer pour lui et finira par gagner la confiance du groupuscule d’extrémistes.

Échec à l’organisation

Les films de Spike Lee ne se distinguent pas par leur finesse. Ils font toutefois preuve d’une compréhension aiguë quant à l’influence des médias sur le regard que nous portons sur le monde en général et sur nous-mêmes en particulier. C’est ainsi que Blackkklansman s’ouvre sur un extrait de Autant en emporte le vent de Victor Fleming et se termine sur des prises de l’incident à Charlottesville l’année dernière, deux images emblématiques qui en disent long sur le mal de vivre ensemble qui déchire les États-Unis de l’intérieur depuis de trop nombreuses années. Ce pamphlet puissant va même jusqu’à courir parfois le risque de s’apparenter à un cours magistral sur la représentation plus ou moins valorisante de la population afro-américaine par le prisme du cinéma, puisqu’il fait également référence à l’ambassadeur par excellence de l’état d’esprit colonial Tarzan, à Naissance d’une nation de D.W. Griffith, ainsi qu’à une pléthore de vedettes de la blaxploitation, pour ne nommer qu’eux. Tout cela sans doute pour mieux inscrire la visée militante du film dans un long souffle de maltraitance collective par l’image, d’autant plus malicieusement enracinée, parce qu’elle ne rate jamais sa vocation première qui est la division. En effet, si le récit s’acquitte haut la main de la tâche de dénoncer les méfaits, voire la complaisance à leur égard à une époque pas si lointaine, il se montre sensiblement moins consciencieux lorsqu’il s’agit de mettre en avant un modèle social plus constructif, capable de rassembler au lieu de souligner les lignes de division.

La mise à feu et à sang est pour demain

Le mode d’argumentation appliqué par le réalisateur n’est ainsi pas complètement exempt de facilités, par exemple dans l’opposition un peu trop exacerbée par le montage parallèle entre la cérémonie d’initiation du clan et le récit touchant d’un vieil activiste, interprété avec beaucoup de dignité par , ou bien quand le sentiment passager de victoire ne semble pas être parfait sans que l’on ne mette les adversaires les plus abjects devant leurs responsabilités. Heureusement, cette légère surcharge dans le redressement forcé des torts n’est pas le thème dominant du film, qui sait au contraire décrire sans fioriture, ni langue de bois, le quotidien explosif de jeunes Américains, décidés à ne pas se laisser faire. Conçue volontairement en tant que mise en garde contre une répétition néfaste de l’Histoire, l’intrigue recèle de nombreux moments de doute de la part du protagoniste. Ce dernier se situe à mi-chemin entre l’arrogance du premier de la classe, prêt à tout pour s’intégrer, puis progresser, et le charme du stratège roublard, fort du pouvoir de conviction nécessaire pour éviter les pièges potentiellement mortels. Dans son premier rôle d’envergure, John David Washington, fils de Denzel, affiche à travers son interprétation les mêmes qualités que celles du film dans son intégralité, à savoir la capacité de préserver juste ce qu’il faut de distance envers ce contexte brûlant, pour ne pas se laisser happer par une quelconque prise de position extrême.

Conclusion

Spike Lee n’est pas du genre à perdre de vue les enjeux fondamentaux de son travail cinématographique, qui consiste en somme à aiguiser encore et encore la mentalité américaine envers l’injustice insoutenable en termes raciaux de laquelle la société d’outre-Atlantique s’est accommodée depuis trop longtemps. En ce sens, Blackkklansman est probablement son œuvre la plus aboutie depuis des années, puisque ses derniers coups d’éclat, La 25ème heure et Inside Man L’Homme de l’intérieur, faisaient largement l’impasse sur la question raciale. Rien de tel ici, puisque la rage du réalisateur s’y exprime sans détour avec une ardeur quasiment crue que l’on ne trouve hélas plus si souvent dans le cinéma américain actuel, aseptisé par trop de frilosité commerciale, au-delà de tout espoir de retour salutaire vers un propos foncièrement engagé, comme on pouvait justement encore en trouver dans certains films du Nouvel Hollywood dans les années ’70.

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Auteur

Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles