Berlinale 2023 : And the King Said What a Fantastic Machine

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And the King Said What a Fantastic Machine

Suède, Danemark, 2023
Titre original : And the King Said What a Fantastic Machine
Réalisateurs : Axel Danielson et Maximilien Van Aertryck
Scénario : Axel Danielson et Maximilien Van Aertryck
Distributeur : –
Genre : Documentaire
Durée : 1h28
Date de sortie : –

3/5

Depuis le début du 21ème siècle, nous sommes entourés en permanence d’images. Ce qui relevait encore de la curiosité pour nos ancêtres, à savoir la représentation photographique de toute chose, est désormais omniprésent. Omniprésent certes, mais surtout facile à manipuler et à rendre dispensable parmi les millions de sollicitations picturales que nous recevons chaque jour par voie de notre rétine. Comment s’y retrouver et comment donner un sens à cette surconsommation visuelle ? Le documentaire suédois And the King Said What a Fantastic Machine entreprend la tâche ambitieuse de mettre tout cela en perspective, depuis les premières photos d’il y a un siècle et demi jusqu’au monde virtuel d’aujourd’hui, dans lequel le paraître risque trop souvent de primer sur l’être.

Présenté dans le cadre de Generation 14plus au Festival de Berlin, le film de Axel Danielson et Maximilien Van Aertryck procède à une astucieuse mise en abîme de notre rapport profondément conflictuel à l’image de nous-mêmes et du monde qui nous entoure. Composé presque exclusivement d’images d’archives, il tente d’interroger nos mécanismes de perception par le biais d’un processus méthodique de démystification. Car l’image primitive, prise sur le vif, sans mise en scène, ni arrière-pensée esthétique, n’existe plus en notre ère de la promotion ininterrompue de soi et de son idéologie personnelle. De quoi vous dégoûter une fois pour toutes de ce tsunami de clichés dans lequel l’intelligence humaine est la première à sombrer ! Sauf que, aussi éclairé le constat des réalisateurs soit-il, ils ne font guère plus qu’établir un état des lieux alarmant, hélas plutôt pauvre en voies d’issue de cette impasse des yeux et de la pensée.

© 2023 Louis Daguerre / Plattform Produktion / Heretic Tous droits réservés

Synopsis : Aux débuts de la photographie, il y avait des images immobiles, créées au bout de longs procédés techniques. Puis l’image s’est mise à défiler, décomposant au passage des mouvements impossibles à analyser à l’œil nu. Enfin, de nos jours, tout un chacun est le maître de son propre univers visuel. Ce dernier est composé de flux médiatiques multiples sur lesquels les anciennes grilles de priorité et de crédibilité n’ont plus aucune emprise. Dès lors, le seul et unique enjeu de la machine publicitaire consiste à rendre notre esprit disponible à chaque instant, grâce à des stimulations affectives largement étudiées.

© 2023 Belle Delphine / Plattform Produktion / Heretic Tous droits réservés

Miroir mon beau miroir

Chapeau aux deux réalisateurs de And the King Said What a Fantastic Machine pour avoir déniché un nombre incalculable d’images pertinentes afin d’étayer leur propos ! Un véritable cours d’Histoire sur l’évolution de l’image photographique, leur documentaire ne lésine pas sur le matériel d’archives rare et autres curiosités visuelles tout à fait bluffantes. Ainsi, il est étrangement fascinant d’entendre la réalisatrice des nazis Leni Riefenstahl, nonagénaire au milieu des années 1990, s’extasier devant sa propre mise en scène des défilés du parti d’extrême droite soixante ans plus tôt. Tout comme l’extrait d’un entretien avec un Ted Turner plus arrogant que jamais laissait d’ores et déjà présager le tournant irrécupérable que la télévision allait prendre à partir des années ’80. Sans oublier une séance photo non pas de vedettes mondiales, mais d’élèves suédois, plus ou moins à l’aise avec leur propre image.

Le point de départ de ce film co-produit par le réalisateur scandinave du moment, Ruben Östlund, a beau se situer dans le nord de l’Europe, le métissage sauvage des mœurs et des modes, au plus tard depuis la chute du mur de Berlin et la globalisation à tout va, rend la plupart des références parfaitement accessibles. En effet, la bataille des images fait rage un peu partout en cette période de récupération idéologique accrue : à la fois dans l’intimité de l’enregistrement de gens anonymes qui se filment en train de dormir et dans les gestes grandiloquents de nos chers dictateurs honnis, à cheval dans la steppe russe ou bien passant en revue leurs armées démesurées. L’échelle de réception est presque la même, à cause de la démocratisation galopante des moyens de prise de vue et de diffusion, ayant laissé l’édifice médiatique du siècle dernier dans de mauvais draps.

© 2023 Plattform Produktion / Heretic Tous droits réservés

Tout se vaut, rien ne va

Or, c’est au niveau des conclusions à tirer de cette avalanche d’images de tout bord que ce documentaire s’avère moins pertinent. Il réussit certes à éveiller nos peurs les plus viscérales à travers les acrobaties de soi-disant influenceurs inconscients, quelque part sur les hauteurs vertigineuses des gratte-ciels dans des pays exotiques. Et il interroge avec fermeté l’appel aux instincts humains les plus vulgaires qui animent bon nombre d’activités sur les réseaux sociaux. Mais dans l’ensemble, un axe de réflexion clair, précis et percutant fait malheureusement défaut à cet album passablement inquiétant du monde aux milliards de facettes dans lequel nous sommes condamnés de vivre, peu importe notre volonté de nous exposer ou bien de nous soustraire à cette surinflation écœurante d’images.

Quels seraient alors les remèdes envisageables pour tourner la page de cette ère de l’exposition maximale, toujours plus névrotique, toujours plus narcissique ? L’assistance du documentaire en la matière est assez minimale, la seule intervention à peu près militante en ce sens étant celle d’un spécialiste médiatique qui explique comment on pourrait enrayer facilement le fléau social des tueries de masse aux États-Unis. Inutile de préciser que ces bonnes pratiques attendent jusqu’à présent leur application, tout comme And the King Said What a Fantastic Machine court le risque à intervalles réguliers de se prendre à son propre jeu, c’est-à-dire de se laisser griser par le montage des attractions plutôt que de prétendre promouvoir une cure de sobriété face à tant d’images clinquantes.

© 2023 Plattform Produktion / Heretic Tous droits réservés

Conclusion

Le cinéma est-il la vérité ou le mensonge vingt-quatre fois par seconde ? On pencherait davantage du côté nihiliste de la citation de Brian De Palma que de celle, originale et idéaliste, de Jean-Luc Godard. Toujours est-il que le cinéma et ses images s’inscrivent désormais dans une plus vaste fumisterie visuelle, quasiment impossible à démêler. Au moins, le documentaire de Axel Danielson et Maximilien Van Aertryck s’y essaye, avec un résultat en demi-teinte. Du côté positif, notons un travail de recherche admirable et l’assemblage somme toute astucieux de ce stock impressionnant d’images de toutes sortes. Du côté plus réservé, on aurait aimé une analyse plus poussée des dérives assez graves de cette nouvelle société de la dictature de l’image, voire l’esquisse d’un contre-modèle susceptible de renverser ses tendances néfastes.

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