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Critique : Eruption

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Eruption

États-Unis, Pologne, 2025
Titre original : Erupcja
Réalisateur : Pete Ohs
Scénario : Pete Ohs, Charli XCX, Lena Góra, Will Madden et Jeremy O. Harris
Acteurs : Charli XCX, Lena Góra, Will Madden et Jeremy O. Harris
Distributeur : Ufo Distribution
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h12
Date de sortie : 24 juin 2026

3/5

Quand des chanteuses ou des chanteurs à la mode s’essaient au cinéma, le résultat est la plupart du temps loin d’être mémorable. À peine un an après sa sortie, qui se souvient encore, par exemple, de Hurry Up Tomorrow de Trey Edward Shults avec The Weeknd ? Il est encore trop tôt pour déterminer de quelle matière sera faite la potentielle carrière cinématographique de Charli XCX.

En tout cas, ses débuts dans Eruption ont l’immense avantage de la traiter comme n’importe quelle actrice et non comme l’idole mondiale d’une certaine génération de fans. Elle se glisse avec aisance dans ce récit de voyage aussi bref qu’enjoué, sans jamais tirer la couverture vers elle. Cette place, celle qui cherche à attirer toute la lumière et toute l’attention vers elle, est de toute manière déjà prise par la mise en scène de Pete Ohs, un peu trop prétentieuse à notre goût, quoique pas non plus indigeste.

Malgré tous les écrans de couleur qui découpent le récit et la voix off très souvent sollicitée afin de fournir du relief aux personnages et à leur passé commun, la narration sait préserver une certaine fraîcheur à cette histoire d’amour / de désamour dans la capitale polonaise. Car chaque fois que la coupe de la prétention esthétique risque de déborder, Pete Ohs et ses acteurs, qui ont activement participé à l’écriture improvisée du scénario, ont su trouver une pirouette susceptible de ramener ce délire de touristes à un niveau plus sobre et accessible.

À l’image des sentiments qui s’y épanouissent et s’y braquent à tour de rôle, le sixième long-métrage du réalisateur se distingue donc par une certaine imprévisibilité. Cette dernière est certes très travaillée. Mais elle est habitée par le charme que procure sans faute la découverte d’un nouvel univers filmique, domiciliée de surcroît dans un décor urbain dont il sait capter la singularité est-européenne.

© 2025 Forever Holiday / bb² / Spartan Media Acquisitions / Ufo Distribution Tous droits réservés

Synopsis : Après un an de vie commune, Bethany et son copain Rob s’envolent ensemble depuis Londres à Varsovie, afin d’y passer quelques jours en amoureux. Leur séjour est prolongé de force à cause de l’éruption du volcan Etna en Sicile, qui cloue tous les avions européens au sol pendant quelques jours. Tandis que ce décalage imprévu laisse plus de temps à Rob pour orchestrer sa demande en mariage, Bethany en profite pour renouer avec son amie de ses séjours précédents en Pologne, la fleuriste Nel. Ensemble, les deux femmes se jettent à corps perdu dans la vie nocturne de la métropole polonaise, tout en laissant le pauvre Rob dans l’ignorance sur cette relation fusionnelle.

© 2025 Forever Holiday / bb² / Spartan Media Acquisitions / Ufo Distribution Tous droits réservés

L’invasion de nos cités européennes par des touristes étrangers, armés de valises de cabine dont les petites roues cliquettent sur les pavés et logés dans des locations saisonnières pas chères, est en cours depuis des années déjà. Et même si cette forme de colonisation capitaliste est au mieux le sujet annexe d’Eruption, il en garde une vision lucide.

D’emblée, à travers ses premiers plans qui fixent ces fameuses valises et le son spécifique qu’elles font. Mais également tout au long du film, en jouant avec habileté sur le contraste entre la ville des touristes et celle des résidents plus ou moins autochtones. Une opposition nullement manichéenne, qui devient carrément poétique lorsque ces deux mondes s’entrechoquent en douceur. Ou bien, dit autrement, la compétition en termes de connaissance des musées et des restaurants locaux par voie de prononciation correcte de leurs noms respectifs n’a rien d’hostile envers ce pauvre petit copain conformiste. Elle exprime simplement des degrés d’assimilation divers d’une culture polonaise promue ici sans trop d’arrière-pensée mercantile.

En même temps, Varsovie se dérobe pendant longtemps – et peut-être même définitivement – à l’étiquette de la nouvelle ville la plus romantique d’Europe que les personnages cherchent à lui attribuer avec plus ou moins d’empressement. Aussi à cause de la complexité avec laquelle la narration envisage les relations amoureuses qui se font et se défont au fil du récit.

À commencer par les aspirations opaques de Bethany, qui sait parfaitement ce qu’elle ne veut plus, la gentillesse ennuyeuse de Rob, mais qui n’a pas non plus l’air de vouloir vivre durablement dans cette parenthèse volcanique avec Nel qui la consume chaque fois qu’elle retourne en Pologne. Au sein d’un récit qui s’emploie pas sans ingéniosité à dynamiter les codes anciens de la représentation de l’amour au cinéma, elle est le véritable électron libre. C’est-à-dire celle dont les décisions sont si incohérentes qu’elles se dérobent à tout commentaire et à tout reproche.

© 2025 Forever Holiday / bb² / Spartan Media Acquisitions / Ufo Distribution Tous droits réservés

Contrairement à son amie par intermittence à laquelle Lena Góra réussit à conférer une forme d’hésitation plus charnelle. Alors que sa description initiale, encore et toujours par le biais de la voix off omniprésente qui finit par constituer le seul aspect ironique du film, nous la rend immédiatement sympathique, son entourage semble éprouver des sentiments plus ambigus à son égard. Ainsi, elle paraît à la fois proche et éloignée des personnages qui l’entourent. Depuis sa sœur apparemment trop familière des aléas de sa vie privée pour ne pas s’inquiéter face au changement soudain de la donne, jusqu’au peintre américain qui semble voir en elle la femme polonaise moderne par excellence, en passant par son client habituel à qui elle donne des conseils en affaires de cœur qu’elle n’applique pas forcément à elle-même.

Un conseil qu’elle met en pratique, par contre, c’est de s’excuser pour ses retards et ses oublis auprès de son ex-copine qu’elle a recommencé à fréquenter. Cette amende honorable finale sentant tout de suite plus le calcul que la sincérité, puisqu’elle vient de la part d’un personnage auquel la mise en scène a réservé une part importante d’ambivalence tout au long du film.

Enfin, dans toute son évocation romantique pendant plus d’une heure, Eruption fait étrangement l’impasse sur les rapprochements corporels en général et le sexe en particulier. Que ce soit la vie conjugale très sage entre Bethany et Rob ou bien les retrouvailles fulminantes entre la première et Nel, la proximité des corps semble y revêtir une importance sensiblement moindre que celle des âmes. À tel point que l’on hésite sérieusement à définir le lien par volcans interposés entre les deux femmes d’amour lesbien !

Et si l’aspect réellement novateur du film de Pete Ohs était celui-là ? De contribuer à définir un vocabulaire des attirances et des sentiments hors des sentiers battus et des cases rassurantes, tout en restant parfaitement conscient sur la fragilité dans le temps de ce que l’on peut éprouver pour une autre personne.

© 2025 Forever Holiday / bb² / Spartan Media Acquisitions / Ufo Distribution Tous droits réservés

Conclusion

Trente ans après que Julie Delpy et Ethan Hawke s’étaient donnés rendez-vous dans une autre capitale européenne, cinq-cents kilomètres au sud-ouest de Varsovie, dans Before Sunrise de Richard Linklater, Eruption tente une autre forme de récit romantique en terrain inconnu. Avec notamment le parti pris assumé de ne pas tomber dans la marmite aux clichés sur le grand amour qui nous attend au bout de la rue et qu’il suffit de saisir pour vivre heureux. Alors que les nombreux dispositif formels ont tendance à se substituer au cœur de l’intrigue, il en reste assez pour comprendre à quel point tomber amoureux de nos jours relève du parcours du combattant, sans aucune certitude de coup de foudre durable. Quant à Charli XCX, elle se montre ici à la hauteur d’un personnage qui préfère se laisser porter par la nature variable de ses sentiments, au lieu de chercher la stabilité d’une relation conventionnelle.

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