Romeria

Espagne, Allemagne, 2025
Titre original : Romeria
Réalisatrice : Carla Simón
Scénario : Carla Simón et Valentina Viso, d’après les lettres de Neus Pipo Simón
Acteurs : Llúcia Garcia, Mitch Martin, Tristan Ulloa et Alberto Garcia
Distributeur : Ad Vitam Distribution
Genre : Drame / Avertissement
Durée : 1h52
Date de sortie : 8 avril 2026
3/5
Enquêter sur ses origines afin de se reconstruire à partir de ses liens familiaux ou bien faire table rase du passé pour voler désormais de ses propres ailes ? Tel est le dilemme que le troisième long-métrage de Carla Simón explore avec une finesse indéniable. Présenté en compétition au dernier Festival de Cannes, Romeria est un conte intimiste à la fois trouble et lumineux. À l’image de son héroïne, une jeune femme qui cherche sans cesse de garder la bonne distance envers les personnes et les choses.
De cette double mise en abîme dans le temps et l’espace éclore un récit qui ne cherche nullement à nous épater par des coups de théâtre ou autres revirements tragiques. Pendant les près de deux heures que dure le film, Marina, cette fille prodigue qui renoue avec la famille de son père biologique le temps d’une petite semaine estivale, restera foncièrement une étrangère, et pour nous, et pour les siens qui lui ouvrent la porte du cercle familial avec une certaine réticence.
Et pourtant, la mise en scène réussit à faire également nôtres cette quête d’une appartenance familiale qui ne pourra jamais se faire tout à fait, ainsi que cette gêne qui avait d’ores et déjà été celle des parents de Marina, décédés une dizaine d’années plus tôt du sida. La nostalgie d’une période pas si formidable s’y mêle alors aux petits coups de résistance qui se répètent au fil des générations. Attention, toutefois, la réalisatrice n’a guère besoin de forcer le trait pour nous faire prendre part à cette réunion de retrouvailles en cinq temps ! Vers la fin du film, elle s’autorise juste une brève parenthèse vaguement fantastique ou onirique, selon la volonté, voire la nécessité discutable de l’interpréter. Sauf que le véritable enjeu du film pourrait bel et bien se situer ailleurs : dans l’émancipation artistique et accessoirement matérielle d’une cinéaste en herbe.

Synopsis : En juillet 2004, Marina, qui a grandi auprès de ses parents adoptifs à Barcelone, se rend à Vigo sur la côte atlantique de l’Espagne afin d’y faire la connaissance de la famille de son père Fon, mort à la fin des années ‘80 du sida. A partir du journal intime de sa mère, elle aussi décédée alors qu’elle était encore très jeune, Marina essaie de s’imaginer cette courte période heureuse dans la vie de ses parents, qui sera bientôt ravagée par la drogue et la maladie. En parallèle, elle espère régulariser sa situation auprès de l’état civil espagnol afin de pouvoir prétendre à une bourse. Mais elle doit rapidement se rendre compte que cette famille, si longtemps ignorée et en apparence si accueillante, cache de bien sombres secrets.

Des traces qui s’effacent
Un premier saut en arrière de quarante ans, qui débouche finalement sur un récit cadre situé au début du siècle, avec ses caméras numériques pas encore en haute définition et ses téléphones portables Nokia qui ne servaient qu’à passer des coups de fil : Romeria procède d’emblée à un retour en arrière important, qui n’a pourtant rien d’outrancièrement nostalgique. La temporalité du troisième film de Carla Simón, après Été 93 et Nos soleils, opère à un niveau différent. À savoir celui de l’introspection d’un personnage principal qui demeure curieusement opaque.
Car la posture principale de Marina est celle de l’observatrice sans jugement. Au pire des cas, elle deviendra un grain de sable mineur, susceptible de détraquer encore davantage une dynamique familiale bancale depuis de nombreuses années. Mais au fond, il s’agit là d’un personnage fort singulier : une jeune femme discrète, presque effacée, à la recherche du passé de ses parents, eux aussi menacés de voir leurs vies gommées par le temps.
À première vue, l’enquête de Marina pour retrouver des indices du passage de son père n’a strictement rien de préméditée. Tandis que la voix de sa mère, par le biais de son journal, pourrait encore servir de fil rouge à ce séjour en terre étrangère, par la langue et – un détail malgré tout important – par l’aspect de la mer, son père n’est plus que le fantôme lointain qui continue à hanter une famille empressée de préserver les apparences. Toutes les pistes qui pourraient rendre plus concret ce portrait-robot qui se résume à un extrait d’état civil incomplet et quelques photos sur lesquelles la plupart des convives sont morts, ne mènent finalement pas à grand-chose. Or, en quelque sorte par la magie du cinéma, cette fille abandonnée reconstruit par ses propres moyens un univers soigneusement occulté par ses nouveaux oncles, tantes et grands-parents.

Des choses qui (ne) se cachent (plus)
Au cinquième jour de son voyage, peut-être un peu trop méthodiquement découpé en chapitres qui mentionnent à la fois la date et le thème sous forme de question qui rythmera cette journée-là, Marina finit quand même par se rebeller. Au moins un peu. Celle qui jusque là avait mis un point d’honneur à ne pas boire d’alcool, ni consommer de la drogue, sans doute par peur de répéter les erreurs fatales de ses parents. Ce raccourci de psychologie sommaire vient de nous, alors que la narration de Carla Simón a la sagesse de n’émettre aucune hypothèse à ce sujet. Bref, celle qui ne montrait aucune réaction notable aux énormités et autres approximations verbales qu’elle a dû entendre de la bouche des membres de sa famille biologique, côté paternel, finit par accorder une place plus charnelle au souvenir de ses parents.
Cette métamorphose de l’approche se fait à partir d’endroits que nous connaissons déjà : l’immeuble en bord de mer qui domine respectivement le champ visuel et les écrits de la mère de Marina, les rochers des îles Cies au large de Vigo et, moins spécifiquement, les eaux de l’Atlantique dans lesquelles les jeunes plongent pour se rafraîchir. Surtout, elle passe par un dédoublement partiel des personnages ou plutôt des acteurs. En guise de réplique de la complicité platonique qui s’établit entre Marina et son cousin Nuno, Llúcia Garcia et Mitch Martin interprètent à présent aussi les parents disparus. Ressuscités comme en rêve, ces derniers incarnent à part entière leur passion amoureuse passagère, qui avait jadis débouché sur la naissance de leur fille et leur déchéance toxicomane.
Après tout, rien de plus normal à ce qu’à la suite de cet écart vers le doucement fantastique la réalité reprenne le dessus. Avec tout ce que cela implique en termes de boucles dramatiques à boucler, toujours selon le précepte de la moindre résistance, histoire de ne pas trop déséquilibrer le fragile édifice familial. Heureusement, le minimalisme assumé par la réalisatrice des enjeux encourus et exprimés de manière cinématographique s’achève sur un geste d’émancipation nullement bénin. Celui qui consiste pour Marina à exiger haut et fort de filmer, la caméra devenant alors plus que jamais le symbole pertinent d’une histoire personnelle qu’elle sera désormais la seule à conter.

Conclusion
Tout en finesse, la réalisatrice catalane Carla Simón poursuit avec Romeria son grand projet d’un cinéma auto-biographique. Car l’histoire de Marina, cette orpheline de l’épidémie du sida, qui a dû se construire sans le soutien de sa famille biologique, est avant tout la sienne. Tant mieux alors que sa manière de l’évoquer, de tâtonner au sein d’un passé qui s’est définitivement dérobé à l’examen objectif, se distingue par une approche assez vague pour nous y donner accès en toute autonomie. Ce passage au crible subtil de l’Espagne, à travers ses langues, ses mœurs, ses démons collectifs et ses paysages, a beau ne pas faire beaucoup de bruit. Il sait aménager par contre un espace de réflexion intimiste du plus bel effet !















