Berlinale 2016 : Miles ahead


Etats-Unis, 2016
Titre original : Miles ahead
Réalisateur :
Scénario : Steven Baigelman et Don Cheadle
Acteurs : Don Cheadle, Ewan McGregor, Emayatzy Corinealdi, Lakeith Lee Stanfield
Distribution : –
Durée : 1h41
Genre : Biographie filmique
Date de sortie : –

Note : 3,5/5

Il n’existe pas de genre plus usé et ennuyeusement prévisible que la biographie filmique. Le personnage central est né, a accompli des choses exceptionnelles dans le domaine pour lequel il est plus ou moins connu, puis est mort, au choix de façon tragique, ignorée par ses contemporains ou honorable, à la hauteur de la réputation qui lui a valu qu’une production d’envergure lui soit consacrée. Entre-temps, l’intrigue aura fait la part belle aux démons du héros, afin de montrer sur un ton édifiant que la fin ne justifie pas toujours les moyens et que son génie a pu s’exprimer au prix d’une vie peu ordinaire, voire gâchée. Miles ahead fait largement abstraction de ces conventions narratives, pour mieux cerner l’essence du célèbre musicien de jazz sans jamais prétendre à en fournir un portrait exhaustif. Miles Davis, vu à travers les yeux de Don Cheadle, restera une énigme. Toutefois, cette figure mystérieuse, simultanément au bout du rouleau et adulé de toute part pour sa discographie de légende, ne provoque chez nous aucune frustration. Grâce à son goût affirmé pour les associations et les transitions extravagantes, la mise en scène nous emmène au contraire dans les méandres hautement stimulantes d’un trip de cinéma rafraîchissant.

Synopsis : A la retraite anticipée depuis cinq ans, le trompettiste Miles Davis n’a nullement envie d’orchestrer son comeback au début des années 1980. Malgré les relances insistantes de sa maison de production, il préfère vivre en solitaire dans sa maison luxueuse à New York, avec ses drogues et les souvenirs d’une gloire passée comme seuls compagnons. Alerté sur la sortie éventuelle d’un nouvel album de la vedette sur le déclin, le journaliste écossais Dave Brill du magazine Rolling Stone cherche par tous les moyens à lui arracher un entretien-vérité.

Viens avec de l’attitude

Miles Davis n’était pas un saint. Ce n’était pas non plus le genre d’icône incontestée dont la musique aurait traversé les époques en galvanisant les foules, comme ont su le faire quelques uns de ses contemporains au style plus accessible. Le premier film réalisé par Don Cheadle ne prétend pas à en faire un monument édulcoré, susceptible de séduire un public sinon dubitatif face à ses rythmes et ses accords assez expérimentaux. Non, Miles Davis vivait et créait selon ses propres exigences, un idéaliste absolu qui ne cherchait pas à plaire à autrui, mais à nourrir un égo quelque peu démesuré. L’interprétation magistrale de Cheadle dans le rôle titre reflète parfaitement ce tempérament peu commode. Dans le récit cadre de l’entretien, maintes fois recommencé et interrompu encore plus souvent pour des raisons abracadabrantes, le protagoniste se profile très tôt comme un ergoteur pénible, un fou dangereux à qui il vaut mieux ne pas s’opposer. Or, cet Icare en bout de course sait préserver en même temps une aura irrésistible de mauvais garçon condamné. Son rêve romantique autour de la femme de sa vie, Frances, a été sacrifié sur l’autel du succès et des travers d’abus qui viennent avec. Et sa brillante carrière musicale avait fait les frais de la rupture avec sa bien-aimée et de la dépendance de plus en plus accentuée envers toutes sortes de drogues. Au moins, c’est ce que l’on pourrait supposer …

La mélodie de l’extase

Car comme les meilleurs morceaux de Davis, qui tâtonnent plus dans l’inconnu qu’ils ne foncent vers une destination déterminée en avance, le récit de Miles ahead ne se préoccupe guère de souscrire aux conventions d’une linéarité bêtement lisible. Ca gueule, ça barde et ça se défonce, alors que la personnalité du protagoniste se profile en filigrane en dehors des sentiers battus. La proposition de cinéma de Don Cheadle nous paraît en effet si inspirée, parce qu’elle fait volontairement l’impasse sur des passages larmoyants ou des moments emblématiques du parcours de Miles Davis. A la limite, vous n’en connaîtrez rien de plus sur la biographie factuelle du musicien après avoir vu le film. A condition d’être réceptifs à la forme très morcelée et intelligemment décousue de l’histoire, vous aurez cependant un aperçu forcément subjectif de ce qui l’a rendu si inimitable. Le montage aussi peu discret que diablement efficace assure ainsi un flux instinctif de l’action, dont l’objectif exclusif consiste à fixer l’existence de Miles Davis dans un prodigieux kaléidoscope cinématographique. Ce dernier respire par contre une incroyable liberté de ton, mi-comique, mi-nostalgique, qui confère à l’artiste iconoclaste toute la liberté dont il s’était toujours réclamé.

Conclusion

Un réalisateur est né ! Nous ne sommes point sûrs que Don Cheadle cultive l’ambition de mettre en scène d’autres films après ce projet personnel, présenté hors compétition au 66ème Festival de Berlin. Miles ahead est pourtant une œuvre foisonnante d’une facture incroyablement fine et légère, qui rend – avec une aisance incroyable – hommage à cet homme particulièrement encombrant et réticent à toute tentative de catégorisation qu’était l’immortel Miles Davis.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles

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