Critiques de films Documentaire — 03 août 2017
Critique : Le 13e


Etats-Unis, 2016
Titre original : The 13th
Réalisatrice :
Scénario : Ava DuVernay et Spencer Averick
Intervenants : Angela Davis, Newt Gingrich, Van Jones, Jelani Cobb
Distribution : Netflix
Durée : 1h40
Genre : Documentaire
Date de sortie : 7 octobre 2016 (SVOD)

Note : 3,5/5

Il serait facile de se montrer bêtement indigné par le propos de ce documentaire. Quoi de plus naturel en effet que de prendre la défense de l’opprimé, de la veuve et de l’orphelin, tout en mettant la civilisation américaine, qui se croit souvent supérieure à toutes les autres, face à ses responsabilités ? Heureusement, la réalisatrice Ava DuVernay, connue surtout en France pour son long-métrage de fiction Selma, a une perception suffisamment vaste et distanciée du sujet brûlant qu’elle traite dans Le 13e pour avoir un minimum recours au chantage émotionnel. Son documentaire n’en est pas totalement exempt, certes, par exemple lorsqu’il y est question des jeunes Afro-Américains tués en pleine rue par les forces de l’ordre ces derniers temps. Mais dans l’ensemble, son objectif principal est de mettre en perspective le fléau typiquement américain, mais pas que, du racisme, qui a adopté depuis un siècle et demi des visages changeants et de plus en plus pervers. Le treizième article de la constitution des États-Unis d’Amérique, qui abolissait jadis l’esclavage pour mieux le remplacer par une définition très vague du criminel, n’y est alors que le point de départ d’un raisonnement passionnant, porté par de nombreux activistes et intellectuels, qui se battent avec les armes d’un discours lucide contre le monstre gargantuesque du système pénitentiaire américain, largement hors de contrôle.

Synopsis : A l’issue de la Guerre de Sécession, en 1865, la fin de l’esclavage durement acquise a été ratifiée dans la constitution fédérale. Or, pour palier au manque de main d’œuvre bon marché, les états sudistes avaient alors rapidement exploité une clause d’exclusion, qui permet de tenir dans une sorte d’esclavage des prisonniers du droit commun. Ce n’était que le début d’un long processus de diabolisation de la population noire, accéléré encore par la lutte des présidents Nixon, Reagan et Clinton contre le crime et le trafic de drogues, plus qu’une fois synonymes d’une politique systématique d’exclusion sociale.

La loi & l’ordre

Les chiffres avancés dans Le 13e ont de quoi donner le tournis : alors que seulement un vingtième de la population mondiale vit sur le territoire américain, ses prisons accueillent un quart des hommes et des femmes incarcérés à travers la planète. Pourtant, les États-Unis ne sont à première vue pas un état policier, où le moindre mot de travers se traduirait par un voyage en aller simple derrière les barreaux. La source du problème remonte à une époque qui est de nos jours avant tout célébrée pour la présidence exemplaire – selon la mémoire sélective du regard dans le rétroviseur patriotique – de Abraham Lincoln. L’héritage de ce dernier n’est ainsi pas si brillant que ça, si on le considère sous l’angle de l’avancement réel des anciens esclaves sur l’échelle sociale. Si celui-ci n’est tout de même pas nul depuis tout ce temps, être un Afro-Américain aujourd’hui signifie néanmoins que l’on a six fois plus de chances d’être accusé, à tort ou à raison, d’un crime qu’un Américain de race blanche. C’est d’ailleurs précisément ce déséquilibre criant en termes statistiques qui intéresse la réalisatrice, moins préoccupée par le sort de l’individu, à moins que tel ou tel cas ait profondément fait évoluer les choses, que par la progression lente mais préméditée vers un maintien à peine larvé du statu quo. Sa tâche est de taille, puisqu’il s’agit de rien de moins que de démontrer, au fil d’un arc historique long et plutôt complexe, que la situation de la population noire aux États-Unis est le fruit pourri de forces économiques et politiques, qui ont depuis toujours œuvré à une ségrégation manichéenne et bénéfique exclusivement aux riches et puissants.

Tout le monde est un criminel

Même si Le 13e ne quitte jamais le terrain formel amplement balisé du documentaire à charge, version américaine, avec ses intervenants qui ont parfois du mal à retenir leur rage, ses documents d’archives choisis expressément pour soutenir le point de vue véhiculé et ses dessins et autres paroles de chansons censés dynamiser la narration, son fond idéologique sait dépasser ce carcan de manière souveraine. Car notre véritable indignation, plus réfléchie et, espérons-le, durable que le simple apitoiement instinctif sur le sort de ces pauvres hommes assassinés dans leur dimension sociale, voire dans leur chair, par un système injuste, provient du travail minutieux sur quasiment tous les aspects de cette question plus que jamais cruciale pour la paix sociale aux États-Unis. Les prises de parole se complètent en effet avec une efficacité redoutable, qui nous laisse presque bouche bée devant les premiers propos à peu près censés que nous entendons de la bouche d’une personnalité aussi polarisante et franchement détestable que Newt Gingrich, qui reconnaît qu’un homme blanc ne saura jamais à quoi correspond le quotidien d’un homme noir. A l’exception notable du représentant du groupe de lobbyistes ALEC, sans doute invité pour donner une voix au camp adverse, aussi peu pertinente soit-elle, les interventions élèvent ainsi le sujet à un niveau de lecture intellectuelle, quoique pas tout à fait détachée émotionnellement, qui nous autorise à accéder à un degré de compréhension, bref mais exhaustif, auquel peu de documentaires peuvent prétendre.

Conclusion

Vers où se tourner pour apercevoir ne serait-ce qu’une lueur d’espoir que le problème endémique de l’incarcération de masse aux États-Unis sera un jour résolu ? Faute d’autres options, puisque l’occupant actuel de la Maison Blanche est en faveur d’un retour en arrière des plus barbares, il faudra se rabattre sur des réalisateurs aussi engagés et adroits dans le maniement de leur discours que Ava DuVernay, qui livre avec Le 13e un documentaire des plus instructifs et alarmants !

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Auteur

Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles