Vu sur OCS : The Florida Project

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© 2017 Cre Film / Freestyle Picture Company / June Pictures / A24 / Le Pacte Tous droits réservés

Derrière la façade étincelante du rêve américain, une misère nauséabonde peut parfois se cacher. En tout cas, elle le serait dans une mise en cause des valeurs matérialistes en vogue aux États-Unis moins animée par un esprit profondément humaniste que . Plus que jamais un défenseur infatigable des laissés-pour-compte de son pays, le réalisateur y dresse l’inventaire étonnamment attachant d’une société parallèle en chute libre. A l’ombre de la magie artificielle des parcs à thèmes Disney, la vie à l’état brut y continue sous son jour le plus précaire. Les personnages ne sont pas encore arrivés tout en bas de l’échelle sociale, si impitoyable outre-Atlantique. Or, semaine après semaine, chaque nouvelle combine aux limites de la légalité risque de les faire dégringoler dans la misère la plus totale. Ce sont en quelque sorte des parasites, gravitant autour du symbole de l’insouciance commercialisée à Walt Disney World, dont ils espèrent récupérer quelques tristes miettes.

Tandis que le rêve de chaque enfant américain correctement formaté serait d’aller un jour à Disneyland, la bande de gamins de ce film radicalement désenchanteur passe davantage son temps avec des activités en dehors du cadre ludique. Moonee, Scooty et les autres n’ont d’autre choix que de faire les quatre-cents coups ensemble pendant l’été. Ce qui se manifeste par une forme de sauvagerie plus proche de la provocation que de l’innocence. Leur comportement oscille pourtant sans cesse entre ces deux extrêmes psychologiques, comme si leur avenir sinistre n’était pas déjà tout tracé. Ils ont alors beau avoir une certaine conscience de leur statut social défavorisé, au fond, ils restent des enfants. En tant que tels, ils sont capables de s’émerveiller sans arrière-pensée devant un feu d’artifices observé de loin ou un repas copieux, englouti au prix de la filouterie alimentaire.

© 2017 Marc Schmidt / Cre Film / Freestyle Picture Company / June Pictures / A24 / Le Pacte Tous droits réservés

Les couleurs très kitsch de leur environnement d’apprentissage sans valeur pédagogique ajoutée pourraient faire illusion, si elles étaient autre chose qu’un cache-misère désespéré. Ainsi, toutes les règles établies, voire courageusement appliquées par le père par substitution de cette communauté de vauriens à la fois masculins et féminins que incarne magistralement, elles sont au mieux le dernier garde-fou avant le chaos. Chaque jour, le gardien du motel entreprend un véritable travail de Sisyphe, en réparant et en nettoyant des choses appelées à être rapidement de nouveau dégradées. Son engagement sans faille aura le même effet sur les relations humaines autour de lui, dans ce lieu de passage où les prises de bec violentes sont autant monnaie courante que les départs sans gloire vers de nouveaux horizons.

Néanmoins, il ne s’agit point de l’équivalent d’un travailleur social, en mesure de faire simultanément office de dépanneur financier et de confident pour ces âmes échouées au Magic Castle, qui n’a en fait strictement rien de magique. Pour cela, le propos de Sean Baker reste beaucoup trop tributaire d’une réalité sociale, où l’altruisme désintéressé n’a plus cours. On aurait plutôt tendance à interpréter ce personnage exceptionnel comme le dernier vestige du code d’honneur ouvrier, c’est-à-dire un homme qui éprouve justement autant de sympathie lucide pour ses locataires, parce qu’il se sait pas non plus infaillible. Puisque l’explication plate et ennuyeuse n’appartient heureusement pas au vocabulaire de la narration, on sait en fait peu de choses sur lui. Mais rien que ses rapports tendus avec son fils supposé, interprété sobrement par , nous laissent craindre que sa vie privée n’ait guère été ordonnée avec la même bienveillance méthodique que son poste de surveillant.

© 2017 Cre Film / Freestyle Picture Company / June Pictures / A24 / Le Pacte Tous droits réservés

Dans une ambiance si délétère, il peut surprendre que The Florida Project – encore disponible jusqu’à ce soir sur le replay d’ – adopte principalement le point de vue assez lumineux de l’enfance. Tout l’intérêt du film réside par conséquent dans sa capacité bluffante de ne jamais abandonner la résistance face aux éléments glauques, qui menacent de prendre le dessus sur le cadre de vie de Moonee et ses amis. Le récit les esquisse à intervalles réguliers sans rien embellir, soit. Mais en même temps, il sait préserver à ses jeunes personnages la formidable capacité de l’abstraction enfantine, quitte à leur permettre de détourner par exemple sans ménagement le conte des lutins à l’extrémité de l’arc-en-ciel ou de pousser trop loin le défoulement dans le lotissement de maisons éventrées.

Si vous commenciez à perdre confiance ces dernières années en la liberté créative du cinéma américain indépendant, ce film est assurément bien positionné pour vous faire changer d’avis ! Dans son sixième long-métrage, Sean Baker fait une fois de plus preuve d’une appréciable sensibilité à l’égard d’un pan de la société américaine rarement mis en avant sur grand écran. Il y parvient sans misérabilisme, ni effets de tension théâtrale. Même pas lorsqu’il est l’heure de boucler cette intrigue portée avant tout par son atmosphère d’une grande fragilité affective. Tandis que des réalisateurs au propos plus consensuel auraient sans doute eu recours à ce moment-là à une conclusion tragique, Baker opte pour une drôle de sublimation finale, en poussant les portes du royaume prétendument enchanté, resté jusque là hors de portée.

© 2017 Cre Film / Freestyle Picture Company / June Pictures / A24 / Le Pacte Tous droits réservés

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