Test Blu-ray : Perversion Story

0
735

Italie, France, Espagne : 1969
Titre original : Una sull’altra
Réalisation :
Scénario : Lucio Fulci,
Acteurs : , ,
Éditeur :
Durée : 1h48
Genre : Thriller
Date de sortie cinéma : 21 août 1970
Date de sortie Blu-ray : 15 décembre 2020

À la fin des années 1960, à San Francisco, George Dumurrier dirige une clinique de luxe avec la collaboration de son frère, Henry. La femme de George, Susan, gravement malade, décède subitement, laissant une assurance-vie de deux millions de dollars à son mari. La société d’assurance décide de mener une enquête. Sa liaison avec Jane, une photographe, son intérêt pour une strip-teaseuse ressemblant à s’y méprendre à sa défunte épouse et d’importantes dettes font de George un coupable idéal…

Le film

[4,5/5]

Film méconnu de la carrière de Lucio Fulci, Perversion Story est l’objet, depuis un peu plus de cinquante ans, d’un immense malentendu. Littéralement vampirisé, tous pays confondus, par la présence de Marisa Mell assurant une langoureuse scène de strip-tease ainsi qu’une scène dénudée, le film a en effet été vendu dans le monde entier comme une œuvre sulfureuse, excessivement érotique.

Sur l’affiche française de 1970, reprise comme visuel de l’édition Blu-ray éditée par Le chat qui fume courant 2020, l’actrice était représentée à genoux, caressant la braguette d’un personnage masculin indéterminé, ce dernier tenant par ailleurs un revolver dans la main. La mention « Interdit aux moins de 18 ans » tenait également une place importante sur l’affiche. L’illustration reprenait un photogramme du film, en y ajoutant un revolver. L’affiche américaine de Perversion Story mettait également en avant Marisa Mell, langoureusement étendue, nue sur un lit.

Cette réputation scandaleuse fut également entretenue par les différents montages de Perversion Story. La version italienne du film, non censurée, dure 1h48. Le montage américain durait 1h43 : les coupes avaient été effectuées sur les scènes de sexe – ce qui tend bien à démontrer qu’elles ne constituent pas réellement le cœur du film. En France en revanche, nous avions eu droit en 1970 à une version d’une durée de 1h37. En bons hédonistes amateurs des plaisirs de la chair, nous autres français avions fait le choix de conserver les scènes de sexe, mais de supprimer une bonne partie des scènes d’exposition du film, celles prenant place avant la mort de Susan (Marisa Mell), la femme du personnage incarné par Jean Sorel.

Bref, cinquante ans après sa sortie, Perversion Story souffre encore un peu de l’imagerie provocante qui l’a entouré au moment de sa sortie, et qui l’aura ancré dans l’inconscient collectif au rayon de la pornographie, ou de la quasi-pornographie. C’est d’autant plus clair que l’image la plus connue du film – celle de l’affiche française – suggère fortement la présence à l’écran d’une fellation (ou d’une pipe, pour nos lecteurs les plus jeunes et/ou non familiers avec ce terme technique), ce qui sous-entendra de plus une vague idée de « soumission » et d’une mise en scène phallocrate du désir et de la sexualité. Cependant, on n’insistera pas forcément sur ce point précis, dans le sens où la pratique de la fellation pourra être considérée soit comme un acte de soumission, soit comme un acte de domination sur l’homme. Cette notion de « jeu de pouvoir » sera d’ailleurs également exploitée par Lucio Fulci dans son film, notamment par un subtil jeu de décadrages ou de plongées / contre-plongées.

On peut aujourd’hui affirmer que la réputation sulfureuse du film est complètement erronée : Perversion Story comporte même clairement beaucoup moins de dérives érotiques que la grande majorité des gialli qui sortiront sur les écrans durant la décennie 70. Pour autant, ce gros malentendu aura probablement eu un effet pernicieux sur le film en lui-même, et sur sa pérennité. Sorti en VHS en 1985 chez Proserpine sous le titre La machination (sans doute plus fidèle à l’esprit du métrage) avec une belle jaquette signée Melki, le film de Fulci était malheureusement inédit en France en DVD, et demeurait de fait quasiment invisible depuis 35 ans.

Pire encore, beaucoup de cinéphiles de 30/40 ans amateurs de l’œuvre de Lucio Fulci avaient pu faire l’impasse sur Perversion Story en VHS à cause de cet à priori selon lequel il ne s’agissait que d’un film mineur, d’une bande d’exploitation érotique ne valant pas forcément qu’on s’y attarde. Monumentale erreur : le choc lié à la découverte tardive du film grâce aux équipes du Chat qui fume n’en sera que plus grand.

Mais on touche ici du doigt le grand drame de la carrière de Lucio Fulci : s’il tend à être redécouvert un peu plus largement de nos jours, son œuvre est encore trop souvent résumée au tournant qu’elle a pris en 1979 avec L’enfer des zombies, et qui se prolongerait grosso-modo jusqu’en 1982. Trois années touchées par la grâce qui permettraient à Fulci de nous livrer une série de chefs d’œuvre de l’horreur viscérale : Frayeurs en 1980, La maison près du cimetière et L’au-delà en 1981, L’éventreur de New York en 1982. La carrière de Fulci est souvent limitée à ces cinq films. C’est aller un peu vite en besogne, et oublier que le maestro est un des plus grands représentants du cinéma populaire italien, ayant œuvré dans tous les genres de l’exploitation pour le meilleur et pour le pire, slalomant de la comédie à l’horreur gothique (Beatrice Cenci) en passant, entre autres, par le polar, le western ou le giallo (Le venin de la peur). Le plus dramatique dans tout ça, c’est qu’en limitant la carrière de Fulci à la période 1979-1982, on se prive des plus grands chefs d’œuvre du maître italien : La longue nuit de l’exorcisme, L’emmurée vivante et Perversion Story, qui s’imposent comme un vrai trio de pépites, et constituent purement et simplement l’essence de l’Art de Fulci.

Si on ne peut nier la présence de quelques scènes dénudées, Perversion Story est donc avant tout un excellent thriller de machination, préfigurant avant vingt d’ans d’avance la mode du « thriller érotique » des années 90, et ce même si le film de Fulci paraitra sans doute bien prude à côté, par exemple, du sulfureux Basic instinct mis en scène par Paul Verhoeven en 1992. Il n’en propose pas moins un personnage féminin puissamment manipulateur et une machination impitoyable rappelant le meilleur du cinéma de Hitchcock adaptant Daphné Du Maurier – le fait que le couple de personnages principaux se nomme « Du Murrier » n’est d’ailleurs sans doute pas étranger à cette volonté de balader le spectateur, qui ira littéralement de surprise en surprise sans jamais réellement parvenir à démêler le vrai du faux au cœur de l’intrigue. Le cadre de l’intrigue – la belle ville de San Francisco – fera également office de référence à Hitchcock, puisque c’est également la ville où se déroulait Sueurs froides, et que le film d’Hitchcock mettait également en scène un « double » personnage de femme, trouble et manipulatrice.

Mettant en scène, avec une lenteur calculée, un engrenage infernal se resserrant autour du personnage de Jean Sorel (Je suis vivant), Perversion Story permet à Lucio Fulci de s’offrir une poignée de séquences mémorables. L’intrigue est forte, les rebondissements suffisamment réguliers pour nous tenir en haleine, et les acteurs / actrices livrent de belles performances. Plus fort encore, Lucio Fulci parvient, grâce à d’excellentes idées de mise en scènes alliées une science du montage audacieuse, à nous tenir en haleine encore une vingtaine de minutes après la révélation du pot-aux-roses. Un véritable tour de force pour une bobine finale absolument monumentale !

Le Blu-ray

[4,5/5]

Perversion Story est sorti courant 2020 au sein d’une édition « Collector » dans la plus pure tradition des Combos Blu-ray + DVD proposés depuis quelques années par Le chat qui fume. L’édition d’origine, limitée à 1000 exemplaires, incluait de plus le CD audio de la bande originale du film composée par Riz Ortolani. Cependant, cette édition s’est retrouvée « épuisée » en l’espace de quelques semaines seulement. Grâces soient donc rendues aujourd’hui au Chat qui fume, qui propose donc aux cinéphiles n’ayant pas été assez rapides durant le premier confinement de retrouver Perversion Story dans une édition Blu-ray only.

Proposée au tarif imbattable de 20 euros, cette nouvelle édition nous propose une maquette et une composition graphique toujours signée Frédéric Domont, mais dans un boîtier plastique presque aussi classieux que l’original – une nouvelle collection qui permettra aux retardataires de compléter leur collection sans forcément passer par le marché de l’occasion, généralement très onéreux. On rappellera d’ailleurs qu’éviter le marché de l’occasion est AUSSI une manière de soutenir l’éditeur.

Côté Blu-ray, on ne pourra que féliciter chaleureusement Le chat qui fume, qui nous propose la version intégrale du film, d’une durée de 1h48. Le master restauré est d’une belle propreté, le piqué et le niveau de détail sont étonnamment précis, les couleurs sont chaudes et naturelles, les contrastes solides et équilibrés. La granulation d’origine a par ailleurs été parfaitement respectée : un très beau travail technique. Trois versions audio nous sont par ailleurs proposées : la VO italienne, la version anglaise, ainsi que la version française d’origine. Toutes trois sont proposées en DTS-Master Audio 2.0, et s’avèrent globalement propres, avec un bel équilibre entre les dialogues et la musique de Riz Ortolani. On notera par ailleurs que selon les versions, certains dialogues peuvent varier, voire même disparaitre, laissant le champ libre à la musique du film.

Dans la section suppléments, on trouvera tout d’abord une présentation du film par Jean-François Rauger (26 minutes). Ce dernier prendra tout d’abord le soin de replacer le film dans son contexte historique : celui du « giallo à machination », pré-Argento, qui allait chercher ses influences du côté de chez Hitchcock et Boileau-Narcejac. Perversion Story en constitue selon lui « l’exemple parfait ». Il reviendra également sur le choix de San Francisco, sur la noirceur du film, sur le final selon lui bâclé, ainsi que sur les autres gialli réalisés par Fulci : Le venin de la peur, La longue nuit de l’exorcisme et L’emmurée vivante. Tous sont disponibles chez Le chat qui fume. On devine par ailleurs que le sujet a été victime d’un petit bug technique lors de son enregistrés : les propos de Jean-François Rauger sont ainsi tout d’abord présentés sur des extraits du film. Au bout d’une dizaine de minutes en revanche, on pourra voir également le sémillant directeur de la programmation à la Cinémathèque française.

On continuera ensuite avec un entretien avec Jean Sorel (30 minutes). L’acteur, que l’on avait déjà eu le plaisir d’écouter récemment dans les suppléments du Blu-ray de Je suis vivant, évoquera dans un premier temps sa carrière d’acteur, essentiellement en Italie. Il se remémorera également le tournage de Perversion Story aux côtés de Lucio Fulci. En revanche, on notera qu’il semble avoir gardé beaucoup plus de souvenirs de la ville de San Francisco que des partenaires qui partageaient l’écran avec lui sur ce film… Sauf peut-être de Marisa Mell. Il garde en effet un souvenir visiblement ému du tournage des scènes érotiques avec Marisa Mell. Il reviendra également sur les scènes de la fin du film, dans une vraie prison et dans une vraie chambre à gaz.

On terminera finalement par un entretien avec Elsa Martinelli (10 minutes), qui ne dépassera pas le stade de l’anecdotique. Très critique vis-à-vis du cinéma bis, l’actrice disparue en 2017 évoquera les hauts et les bas de sa carrière d’actrice, puis reviendra en quelques mots sur son travail auprès de Lucio Fulci, dont elle souligne le sens de l’humour. Une édition à retrouver au plus vite sur le site de l’éditeur !

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici