Test Blu-ray : Je suis vivant

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Italie : 1971
Titre original :
Réalisation :
Scénario : Aldo Lado
Acteurs : , ,
Éditeur :
Durée : 1h37
Genre : Fantastique
Date de sortie DVD/BR : 21 avril 2020

Le corps apparemment sans vie d’un homme est découvert dans un jardin public de Prague. Transporté à l’hôpital, où il est identifié, il entend son décès confirmé par un médecin. Le corps est celui de Gregory Moore, un journaliste américain qui enquêtait sur des jeunes femmes disparues dans de mystérieuses circonstances. Incapable de parler ni de bouger, Moore est conduit dans une chambre froide. Laissé seul dans l’obscurité, le journaliste essaie alors de se remémorer les événements s’étant déroulés durant les jours précédents, afin de comprendre comment il a pu en arriver à cette situation inextricable…

Le film

[4/5]

L’argument central de La corta notte delle bambole di vetro, réalisé par Aldo Lado en 1971, a été parfaitement résumé par son titre français : Je suis vivant. Le film a en effet la particularité de mettre en scène un personnage central, Gregory Moore ; ayant la particularité d’être cliniquement mort au moment où le film débute. Allongé sur une des tables de la morgue, il est déclaré mort par les médecins, mais continue à penser, contant son histoire au spectateur sous la forme de flashbacks. L’absence de rigidité cadavérique fait certes un peu tiquer les médecins, mais ces derniers finissent par en conclure à une bizarrerie génétique, et abandonnent l’idée de le ranimer. Plongé dans une sorte d’état de catalepsie, Gregory est incapable de bouger le moindre membre, du petit doigt jusqu’au zizi. Il ne peut pas non plus, bien sûr, prononcer la moindre parole. Le récit de ses mésaventures se situera donc entre l’heure de sa mort et celle de son autopsie.

La narration inversée imaginée par Aldo Lado dans Je suis vivant lui permet de développer un petit suspense autour de l’hypothétique « retour à la vie » de Gregory Moore. On espère aussi qu’une heure et demie lui suffiront pour nous raconter son histoire. Vous imaginez s’il clamsait avant que l’on connaisse le fin mot de l’histoire ? Ça la foutrait mal pour un whodunit. « Hé oui, le coupable c’est AaaarrrghH. » Cette idée du personnage en état de mort clinique pour une durée plus ou moins longue n’est pas nouvelle, puisqu’elle était déjà présente chez Shakespeare, pour ne citer que l’exemple le plus célèbre. Pourtant, il semble que cela soit une idée qui, encore aujourd’hui, pose problème à un certain nombre de spectateurs. Depuis une petite quinzaine d’années que le film d’Aldo Lado est revenu sur le devant de la scène – notamment grâce à sa première édition DVD – on ne les compte plus, les rationalistes à la petite semaine qui crient à l’intrigue fantaisiste, tirée par les cheveux, voire ridicule, et décrochent au bout d’un quart d’heure en bougonnant, ou – encore pire ! – en ricanant.

Quinze ans que je montre Je suis vivant à des amis, quinze ans que l’on m’oppose régulièrement cet argument stupide, qui m’a valu plusieurs discussions musclées avec mon entourage. Cela dit, avant de planter une fléchette de curare dans le cul de vos convives pour leur prouver que le postulat de départ du film de Lado est bel et bien viable, souvenons-nous tout d’abord que la science a ses limites, et que même récemment, plusieurs cas de personnes déclarées cliniquement mortes mais ayant recouvré la vie, au moins temporairement, ont été relayés par les médias. On n’ira pas jusqu’à affirmer que Je suis vivant est tiré d’une histoire vraie, mais on peut tout de même affirmer que le postulat de départ du film est « plausible ».

Les exemples de cas similaires sont nombreux. En 2014 dans le Mississippi, un homme a par exemple repris connaissance à la morgue. Toujours en 2014, en France cette fois, un bébé de 14 mois qui s’était noyé dans une piscine gonflable avait également repris connaissance à la morgue, avant de mourir pour de bon peu après. En 2018, un espagnol de 29 ans est déclaré mort par deux médecins. A l’institut médico-légal où il devait être autopsié pour déterminer les causes de sa mort, il revient miraculeusement à la vie après un passage en chambre froide. En 2019 au Costa Rica, une étudiante décédée se réveille à la morgue. Etc, etc.

Ainsi, certaines intoxications peuvent plonger une personne dans un coma profond avec une activité cérébrale très basse, un tableau métabolique faible et une impression de respiration quasi absente. Dans le cas d’une hypothermie ou d’une noyade en eau froide, le souffle et le pouls, qui peut ralentir jusqu’à 20 pulsations par minute, peuvent également devenir très difficiles à détecter. Il s’agit d’un état de vie « dormante », le corps passant dans une situation d’hypométabolisme. Nuff said – Alors ne venez pas encore me raconter que l’intrigue de Je suis vivant est tirée par les cheveux, et fermez-la à tout jamais.

C’est d’autant plus « réaliste » dans le fond que Je suis vivant date de 1971, que la science a fait d’énormes progrès en l’espace de cinquante ans, et que finalement, au moment du tournage, il y a de fortes chances pour que ce genre de cas fussent encore plus fréquents qu’aujourd’hui. Vous imaginez le nombre de gens enterrés vivants dans l’intervalle ? Hééééé oui ma bonne dame, ça fait froid dans le dos, moi j’vous l’dis !

A ce titre, et à partir du moment où l’on sait que le point de départ de Je suis vivant est crédible, le calvaire du pauvre Gregory Moore – interprété par Jean Sorel – demeurant désespérément paralysé alors que les médecins tentent en vain de ramener à la vie son corps inerte mais sans rigidité cadavérique, est particulièrement bien rendu et anxiogène. Un véritable tour de force si l’on considère qu’Aldo Lado ne peut réellement jouer que sur les yeux du personnage principal – un regard d’un bleu froid, glacial comme la mort, rappelant celui de Franco Nero.

Et comme on peut naviguer dans les eaux troubles du Giallo et faire référence aux plus illustres de ses aînés, Aldo Lado opte donc pour une narration en flashbacks, marchant impunément – et sans fausse honte – sur les platebandes de Citizen Kane (Orson Welles, 1941) ou de Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950). Rien que ça, me direz-vous ? Hé oui (« ma bonne dame » bis). Mais on ajoutera même une autre référence, peut-être inconsciente. Comme on l’a souligné plus haut, Je suis vivant développe, en parallèle avec l’intrigue policière qui nous est présentée en flesh-backs, un suspense autour de l’hypothétique réanimation du personnage principal : va-t-il parvenir à se faire entendre avant l’autopsie programmée ? Cette course contre la montre d’un homme que le spectateur sait condamné à une mort certaine évoquera par ailleurs un petit joyau du Film Noir : le superbe Mort à l’arrivée (Rudolph Maté, 1950). Un film qui jouait avec les codes du Film Noir comme Je suis vivant s’amuse à détourner ceux du whodunit et plus largement du giallo.

Car le moins que l’on puisse dire, c’est que le film d’Aldo Lado ne suit pas à la lettre les codes formels du giallo tels qu’ils ont été établis l’année précédente par avec L’oiseau au plumage de cristal. On n’y verra en effet jamais le tueur (pas plus que son bras ganté armé d’une arme blanche), on n’y trouvera aucun recours à la caméra subjective, et pas – ou peu – de fétichisme et d’érotisation autour du cadavre féminin. Je suis vivant s’éloigne sciemment des canons du giallo, dont on ne retrouvera les excès teintés de sadisme que dans la toute dernière bobine. Au lieu de cela, Je suis vivant joue la carte de la tension psychologique, se développant lentement mais sûrement au fil des découvertes égrenées par un récit en forme de poupée gigogne, et au rythme de la musique oppressante d’Ennio Morricone, qui renforce l’impact presque « onirique » – du moins clairement irréel et bizarre – du film.

Irréel, oui, bizarre, certes, mais gardant tout de même un pied solidement ancré dans son époque : on pourra en effet déceler dans Je suis vivant un discret sous-texte politique. On peut en effet supposer qu’Aldo Lado n’a pas choisi de situer son intrigue à Prague totalement par hasard. Ainsi, en 1971, trois ans après les événements et la prise du pouvoir par le parti communiste, le cinéaste semble adresser la question au public : « Que reste-t-il du Printemps de Prague ? » Pas grand chose semble-t-il, si l’on considère qu’au cœur du film, les membres d’une élite de classe – des cochons de bourgeois réactionnaires – massacrent et « consomment » littéralement en toute impunité les représentants de la jeunesse – et donc du changement. Et que dire de la représentation des forces de l’ordre, avec cet enquêteur en longue veste de cuir aux allures de nazillon ?

Un petit mot sur les acteurs avant de terminer : aux côtés de Jean Sorel dans le rôle principal, on retrouvera avec plaisir Barbara Bach dans l’une de ses premières apparitions au cinéma. Elle deviendra par la suite une figure incontournable du cinéma bis, grâce à des rôles dans Le continent des hommes poissons ou Le grand alligator. Elle aurait par ailleurs son heure de gloire en 1977 en devenant une JezBondGirl pour L’espion qui m’aimait, le fameux JezBond avec « Requin » (Richard Kiel) et avec Roger Moore – le personnage central de Je suis vivant s’appelant Gregory Moore, on peut dire que la boucle est bouclée. Si si. On peut le dire. Si le rôle plutôt antipathique confié à ne lui laisse guère la possibilité d’exprimer son talent, en revanche, Mario Adorf (Le spécialiste, Milan calibre 9, L’oiseau au plumage de cristal) donnera un peu d’épaisseur à son personnage de bon vivant amateur de femmes dociles, dont le prénom – Jacques – traduit probablement des origines françaises. Car comme chacun sait, les français sont de petits coquins. Surtout toi, là !

Le Blu-ray

[5/5]

Après une première édition DVD sortie en 2007 sous les couleurs de Neo Publishing, c’est donc aujourd’hui au Chat qui fume que l’on doit la (re)découverte du singulier objet cinématographique qu’est Je suis vivant, disponible pour la toute première fois en Haute-Définition en France. Le film est disponible dans une édition Blu-ray bénéficiant toujours du packaging soigné et remarquabke typique de l’éditeur (un digipack 3 volets surmonté d’un fourreau). Plus que jamais, Le chat qui fume chouchoute le consommateur français, et met vraiment le paquet afin de lui proposer produit élégant digne de l’appellation « Collector ». Commençons par les banalités d’usage : le film est bien entendu présenté en version intégrale, au format 2.35:1 Scope respecté et dans un tout nouveau transfert HD.

Et autant l’affirmer haut et fort, le rendu Haute-Définition de Je suis vivant est tout simplement superbe. L’image est propre et stable, le grain argentique a été soigneusement préservé ; le piqué est précis, les couleurs équilibrées, avec des teintes naturelles, des rouges qui tranchent carrément dans le vif et des noirs profonds sans être bouchés. L’encodage est sans souci, les gros plans sont vraiment de toute beauté, et on ne trouvera aucune trace visible d’un passage de l’image au DNR ou réducteur de bruit. Du côté des pistes audio, l’éditeur nous propose deux mixages en DTS-HD Master Audio 2.0, tous deux d’excellente qualité : à vous donc de décider si vous lancerez la version française d’époque, au doublage délicieusement suranné et parfois amusant, ou la version italienne, qui faisait par ailleurs cruellement défaut au DVD édité par Neo il y a 13 ans, il y a un siècle, il y a… une éternité. On ira, où tu voudras quand tu voudras. Mais je m’égare.

Du côté des suppléments, on commencera tout d’abord avec un commentaire audio d’Aldo Lado et Federico Caddeo, proposé sans sous-titres. Ah ! J’en vois déjà qui lèvent les bras au ciel en signe de protestation… Calmez-vous les enfants, parce que figurez-vous que les deux italiens s’expriment ici en français ! Dans un français assez parfait, d’ailleurs, avec notamment quelques « gros mots » utilisés à bon escient. Journaliste de formation, Federico Caddeo oriente énormément le commentaire par un certain nombre de questions correspondant à telle ou telle séquence. Aldo Lado y répond, abordant de fait tous les aspects de la production, les soucis techniques, le fait de ne pas pouvoir tourner à Prague, la musique d’Ennio Morricone, les acteurs, le calendrier de tournage, la structure narrative du film, la photographie, l’image de la bourgeoisie proposée au cœur du film, ainsi que d’autres sujets n’ayant pas toujours de rapport direct avec Je suis vivant, mais parfois assez drôles. Les anecdotes sont nombreuses, les propos toujours pertinents et le rythme est globalement bien mené, ne provoquant jamais le moindre ennui.

On retrouvera ensuite le réalisateur dans un très long entretien avec Aldo Lado (1h37 !). Cette fois, Lado s’exprime en italien, avec des sous-titres. L’interview est par ailleurs entrecoupée d’interventions de Jean Sorel, en français. Aldo se remémore avec humour ses débuts en tant que scénariste et la façon dont il en est venu à tourner Je suis vivant. Il reviendra également plus précisément sur le tournage du film, les acteurs, la musique et la photo, avec quelques digressions occasionnelles sur ses autres long-métrages ou leur réception par le public. Jean Sorel se souviendra quant à lui d’une expérience mi-figue mi-raisin, révélant notamment qu’il n’a jamais été payé pour son rôle dans le film ! Il reviendra sur les méthodes de travail d’Aldo Lado et sur le doublage anglais du film, absolument abominable.

On continuera avec un entretien avec le producteur Dieter Geissler (29 minutes), qui évoquera – en allemand – son parcours dans le petit monde du cinéma, en tant qu’acteur, puis d’assistant réalisateur, pour finalement endosser le rôle de producteur. Il reviendra sur son implication dans la mise en chantier de Je suis vivant, évoquant le casting, le scénario et les lieux de tournage. Il n’éludera pas les difficultés qu’il a rencontrées en travaillant avec les producteurs italiens, mais semble plutôt globalement satisfait de sa collaboration avec Aldo Lado.

Mais ce n’est pas tout : Le chat qui fume nous propose également un entretien avec Mario Morra (23 minutes), dans lequel le monteur du film évoquera ses débuts dans le cinéma, ainsi que les différentes étapes qui l’ont finalement amenées à devenir monteur, travaillant de jour et de nuit sans prendre de congés non-stop pendant 36 ou 37 ans, et ayant travaillé de fait « quatre fois plus qu’un être humain normal ne travaille dans sa vie » (on a quand même l’impression qu’il exagère un peu). Concernant Je suis vivant, il évoquera rapidement ses relations de travail avec Aldo Lado, expliquant notamment qu’il travaillait de nuit à cette époque et s’avérait assez fatigué et irritable.

La, la, la, tra la la itou – vous l’aurez compris, le sujet suivant sera consacré à la musique : il s’agit d’un entretien avec Edda Dell’Orso (21 minutes), à qui l’on doit bien sûr la partie vocale de la musique d’Ennio Morricone, non seulement sur Je suis vivant d’ailleurs, mais également sur un grand nombre d’autres films dont il a composé la bande originale (Le bon, la brute et le truand, Il était une fois dans l’Ouest, Le chat à neuf queues…). Elle y évoquera naturellement son parcours, sa passion dévorante pour la musique et le chant, ainsi que sa première rencontre avec le maestro, avant d’évoquer plus précisément sa contribution à la bande originale du film d’Aldo Lado.

Pour terminer, Le chat nous proposera de nous plonger dans un entretien avec Aldo Lado, Jean Sorel et Enzo Doria, producteur (19 minutes). Ce sujet sera d’avantage axé sur les difficultés du métier de producteur en Italie dans les années 70. On y apprendra en effet qu’à cause d’un coproducteur « un peu louche », le tournage du film a été financé par des chèques en bois. Plusieurs autres aspects du film seront abordés : le refus de Terence Hill d’incarner le rôle principal, les multiples changements de titres… Le dernier tiers du sujet est par ailleurs constitué d’anecdotes et de pensées, souvent amusantes, sur différents films, acteurs ou actrices ayant croisé la route d’Enzo Doria. On terminera enfin le tour des bonus avec la traditionnelle bande-annonce. Pour vous procurer cette édition indispensable, rendez-vous sur le site de l’éditeur Le chat qui fume !

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