
Titre original : Le Gigolo
Réalisateur : Jacques Deray
Scénario : Jacques Deray, Françoise Mallet-Joris, Jacques Robert
Casting principal : Alida Valli, Jean-Claude Brialy, Rosy Varte
Genre : Drame Date de sortie cinéma : 19 octobre 1960 Date de sortie DVD/BR : 27 octobre 2026
Durée : 1h39
Pays : France (1960)
Éditeur : Pathé
Agathe, riche veuve quadragénaire, entretient depuis plusieurs années une passion ardente avec Jacky, jeune peintre de vingt ans au talent prometteur. Peu à peu gagnée par la lassitude, elle s’éloigne, brisant la fougue du jeune homme après de multiples disputes. Jacky, désespéré et aveuglé par la jalousie, disparaît un temps avant de refaire surface, impliqué dans une affaire criminelle…
Le film
[3/5]
Avec Le Gigolo, Jacques Deray fait ses premiers pas derrière la caméra en 1960, après plusieurs années passées à apprendre les ficelles du métier comme assistant réalisateur. Pour ce premier long-métrage, le futur auteur de La Piscine s’intéresse déjà aux rapports de force amoureux, aux désirs qui s’émancipent et aux sentiments qui finissent par réclamer des intérêts exorbitants. Jacky, jeune peintre entretenu par Agathe, une riche veuve italienne, voit son petit royaume sentimental s’effondrer lorsque sa maîtresse décide de mettre un terme à leur liaison. La dame a jeté son dévolu sur le docteur Dampier, et voilà notre artiste transformé en naufragé de l’amour, avec pour seul gilet de sauvetage un orgueil passablement troué. La suite ne tardera pas à mêler jalousie, disparition et meurtre, jusqu’à ce que Jacky prenne sur lui d’endosser la responsabilité d’un crime qu’il n’a pas commis.
Ce qui intéresse Jacques Deray, c’est moins le portrait d’un gigolo professionnel que celui d’un homme incapable de supporter sa propre dépendance. Jacky se rêve artiste, amant irrésistible et maître de son destin ; il découvre qu’il n’est, dans cette histoire, qu’un personnage secondaire de la vie d’Agathe. Le Gigolo observe cette dégringolade sans transformer son protagoniste en martyr absolu. Sa souffrance est réelle, mais sa possessivité l’est tout autant. Et lorsque Gillou, la jeune maîtresse d’Édouard, entre dans l’équation, le drame sentimental bascule dans une affaire criminelle qui donne à l’intrigue une tonalité plus sombre. Le sacrifice final de Jacky possède alors une ambiguïté intéressante : geste de rédemption, tentative de reprendre la main sur son existence ou ultime manière de donner un sens à une passion qui lui échappe ? Le cœur humain a décidément des méthodes de comptabilité assez douteuses.
La mise en scène du Gigolo porte encore les marques d’un cinéaste en apprentissage, mais Jacques Deray sait déjà accorder une attention particulière aux visages et aux tensions qui se glissent entre les personnages. Le noir et blanc souligne les oppositions sociales et affectives, tandis que les intérieurs, avec leur élégance un peu froide, enferment les protagonistes dans un monde où chacun semble surveiller la place qu’il occupe. Le film n’a pas encore la sécheresse policière ni l’assurance formelle des grandes réussites ultérieures de son réalisateur. Quelques détours dramatiques paraissent appuyés, et le récit hésite parfois entre chronique sentimentale et mélodrame criminel. Reste une œuvre attachante, traversée par une vraie curiosité pour les êtres qui confondent amour et possession.
Face à Jean-Claude Brialy, tout en charme nerveux et en fragilité contrariée, Alida Valli impose une présence autrement souveraine. Elle ne réduit jamais Agathe à la caricature de la riche séductrice, lui conservant une part de lassitude et de mystère qui rend ses choix compréhensibles, sinon toujours sympathiques. Valérie Lagrange apporte également une énergie bienvenue à Gillou, tandis que Jean Chevrier incarne avec retenue le sérieux rassurant du docteur Dampier. Premier film de Jacques Deray, Le Gigolo n’a pas encore les épaules d’un grand classique, mais il contient déjà les germes de son cinéma : des sentiments qui se transforment en rapports de force, des personnages qui se débattent dans leurs contradictions et une élégance dont les coutures finissent par craquer. Une belle découverte de cinéma français, imparfaite mais suffisamment vivante pour mériter le détour.
Le Blu-ray
[4/5]
Édité par Pathé dans un superbe Combo Blu-ray + DVD en édition limitée, Le Gigolo bénéficie d’une présentation soignée, avec étui et digipack, pour accueillir dignement ce premier long-métrage de Jacques Deray. Restauré en 2025, ce film en noir et blanc retrouve une belle occasion de faire valoir son élégance visuelle. Le travail de restauration met en valeur les contrastes, les nuances de gris et la composition des plans, tout en préservant la texture argentique indispensable à ce cinéma du début des années 60. Les visages gagnent en lisibilité, les détails des costumes et des décors ressortent avec davantage de précision, et les éclairages retrouvent leur rôle dans la construction des ambiances. L’ensemble conserve naturellement les petites irrégularités inhérentes à un film de cet âge, mais la présentation demeure suffisamment homogène pour profiter pleinement de la photographie. Côté son, la piste française en DTS-HD Master Audio 2.0 (mono) se montre parfaitement adaptée à la nature du film. Les dialogues restent clairs et intelligibles, les voix conservent une présence naturelle et la musique s’intègre sans difficulté à la bande-son. La dynamique n’a évidemment pas vocation à faire trembler les murs, mais la restitution reste équilibrée, sans chercher à maquiller artificiellement les caractéristiques de l’enregistrement d’origine. Un transfert respectueux qui permet surtout de redécouvrir sereinement les débuts d’un futur grand nom du polar français.
Côté bonus, Pathé propose un supplément unique, mais particulièrement bienvenu pour accompagner cette redécouverte patrimoniale : il s’agit d’un module d’entretiens réunissant Jean Ollé-Laprune et Luc Larriba autour de ce premier long-métrage de Jacques Deray (28 minutes). L’ambition des deux hommes est donc de revenir aux débuts d’un cinéaste dont la carrière prendra ensuite une tout autre ampleur, notamment avec Symphonie pour un massacre, Un homme est mort ou encore Flic Story. Ce retour sur Le Gigolo permet de replacer le film dans le parcours de Jacques Deray et d’en mesurer l’intérêt au-delà de son statut d’œuvre inaugurale. C’est aussi l’occasion de s’attarder sur les choix artistiques d’un réalisateur encore en train de chercher sa voie, avant que son goût pour les personnages ambigus, les tensions souterraines et les relations de pouvoir ne s’affirme pleinement. La présence de deux intervenants offre un éclairage complémentaire sur ce titre méconnu, dont la place dans l’histoire du cinéma français mérite davantage que quelques lignes au détour d’une filmographie. Avec moins d’une demi-heure au compteur, le supplément ne prétend évidemment pas épuiser le sujet, mais il accompagne intelligemment le film et donne envie de poursuivre l’exploration des premières années de Jacques Deray. Un bonus pertinent, qui fait de cette édition un joli petit rendez-vous avec le patrimoine cinématographique français.





















