Berlinale 2019 : Synonymes

France, Israël, Allemagne, 2019

Titre original : –

Réalisateur :

Scénario : Nadav Lapid & Haïm Lapid

Acteurs : , , Louise Chevillotte

Distribution : SBS Distribution

Durée : 2h04

Genre : Comédie dramatique

Date de sortie : 27 mars 2019

3/5

Il est désormais l’heure pour nous de faire nos adieux à cette 69ème édition du Festival de Berlin, puisque nous reprendrons le chemin du retour à Paris dès demain. Pour être sincère, notre chère ville d’adoption commençait à nous manquer, puisque nous la préférons toujours largement à la métropole allemande, aussi grande que froide. Le dernier film de notre sélection personnelle est alors tombé à pic, puisque Synonymes est un drôle d’hommage à la ville lumière. Son humour décalé prend racine dans la conception idéalisée de la capitale française en particulier et de la culture française en général chez un Israélien, qui a fui son pays pour des raisons idéologiques. Les causes concrètes de son exode à sens inverse restent assez ambiguës, à l’image de ce personnage haut en couleur, mi-ange et mi-démon, explorateur sans limites de la langue de Molière et en même temps boycotteur systématique de sa langue maternelle. Nulle part chez lui, il est un vagabond en panne d’intégration dans une cité utopique, sortie de l’imagination de Nadav Lapid. Le Paris filmé par le réalisateur israélien, remarqué déjà pour ses films précédents Le Policier et L’Institutrice sortis respectivement en France en 2014 et 2016, est en effet assez singulier, un décor étrangement neutre, ne nourrissant ni les fantasmes romantiques, ni le côté glauque, qui lui sont souvent associés.

© Guy Ferrandis / SBS Films Tous droits réservés

Synopsis : Yoav, un ancien soldat des unités spéciales israélienne, a quitté son pays, afin de s’installer définitivement à Paris. Quand ses affaires lui sont volées et qu’il meurt presque d’hypothermie dans l’appartement qu’il occupe temporairement, ses voisins Émile et Caroline lui viennent en aide. C’est surtout Émile, fils d’industriel et écrivain en herbe, qui est fasciné par cet étranger aux histoires incroyables. Mais la musicienne Caroline ne tarde pas non plus à tomber sous son charme. Vivant avec un budget très serré, Yoav apprend avec passion les finesses de la langue française. Alors qu’il travaille en tant qu’agent de sécurité à l’ambassade israélienne, il ne rêve que d’une chose : devenir le plus vite français à part entière.

© Guy Ferrandis / SBS Films Tous droits réservés

Du matériel précieux

Un homme tombé du ciel en tenue d’Adam ou presque, décidé de se faire une place dans un monde chimérique, c’est ainsi que s’ouvre Synonymes. Yoav n’est pas tout à fait un intrus révélateur des pulsions libidineuses chez les gens qui accueillent à tour de rôle cet inconnu, comme a pu l’être l’invité interprété par Terence Stamp dans le magistral Théorème de Pier Paolo Pasolini. Néanmoins, le fait que Tom Mercier dans ce rôle imprégné d’une folie douce montre généreusement ses atouts physiques à longueur de film lui confère tout de suite une aura sensuelle qu’il ne perdra plus. Il ne se définit certes pas exclusivement par l’ascendant érotique qu’il prend sur bon nombre de ses interlocuteurs, en premier le jeune Émile, incarné avec beaucoup de candeur par Quentin Dolmaire. En revanche, l’intérêt que les habitants de son pays d’adoption lui portent a la fâcheuse tendance à se résumer à ce qu’il dégage en termes sexuels. Ce regard intrigué qui fait de lui un objet à séduire, voire à conquérir, le jeune homme au tempérament loufoque cherche sans cesse à le contredire. Il ne veut pas être sauvé de la misère sociale dans laquelle il est contraint de vivre, faute de moyens financiers suffisants pour manger autre chose tous les jours que des pâtes achetées chez Leader Price pour quelques centimes. Son mode de vie est plutôt la face presque joyeuse de la médaille d’une existence minimaliste, qui voit en réalité des milliers d’immigrés sombrer dans la marginalité.

© Guy Ferrandis / SBS Films Tous droits réservés

Plus fort, la Marseillaise, s’il vous plaît !

Or, Synonymes, sélectionné en compétition à la Berlinale, ne cultive aucune ambition sérieuse de dénoncer les dysfonctionnements du système social français. Il préfère opter pour l’absurdité à l’état brut, parfois source de séquences magiques et parfois tellement débridée que le malaise qui en découle deviendrait presque insoutenable. Il s’agit d’une forme de provocation téméraire, assez vaine lorsque l’ami israélien de Yoav cherche la bagarre dans le métro ou quand le seul boulot que le protagoniste peut trouver consiste à se mettre à poil pour un artiste douteux, qui lui demande d’énoncer des monologues sulfureux en hébreux tout en se mettant le doigt dans le cul. Mais elle peut tout aussi bien déboucher sur des moments de grâce cinématographique inattendus. Des infractions joyeusement bordéliques à la bienséance narrative, comme le corps-à-corps sur un bureau en guise de carte de visite entre mecs bourrus, prêts à en découdre avec des néo-nazis français. L’inventivité de Nadav Lapid ne connaît pas de limites pour évoquer une France terre d’accueil au mode opératoire caustique. Le projet de naturalisation de Yoav finit par devenir de plus en plus grotesque, au fur et à mesure qu’il assiste aux cours d’éducation civique, administrés par une magistralement pince-sans-rire. La déception finale pour ce francophile lunatique, qui équivaut en fait à une trahison suprême pour celui qui croyait dur comme fer à ses chances en France, c’est la prise de conscience que tout cela n’était que du pipeau. Contrairement au film, par-ci et par-là un peu trop long et très inégal dans l’alternance de ses séquences disparates, mais sinon admirablement excentrique.

© Guy Ferrandis / SBS Films Tous droits réservés

Conclusion

Quand on est en déplacement festivalier, sans notre vieux dictionnaire de français sous la main, il nous arrive de chercher des synonymes de mots employés un peu trop souvent dans nos textes sur des sites dédiés à faciliter pareille souplesse linguistique. Le protagoniste de Synonymes cherche par d’autres moyens à élargir son vocabulaire. Or, il devra apprendre à ses dépens, quoique sur le ton d’un humour noir jubilatoire, qu’il ne suffit pas de maîtriser la langue d’un pays plus que les autochtones pour s’y sentir chez soi. C’est l’éternel puzzle existentiel de l’intégration que Nadav Lapid essaye avec beaucoup de courage narratif à reconstituer ici, en dépassant de temps en temps les bornes, soit, mais aussi en créant un personnage, véritable adepte du sacrilège, emblématique de la difficulté profonde de se sentir israélien en dehors de l’état juif.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles