Berlinale 2019 : L’Adieu à la nuit

L’Adieu à la nuit

France, Allemagne, 2019

Titre original : –

Réalisateur :

Scénario : Léa Mysius & André Téchiné, d’après une idée de André Téchiné & Amer Alwan

Acteurs : , , Oulaya Amamra, Stéphane Bak

Distribution : Ad Vitam Distribution

Durée : 1h42

Genre : Drame

Date de sortie : 24 avril 2019

2,5/5

Et si André Téchiné était venu sauver avec panache une sélection berlinoise plutôt mitigée cette année … ? Mauvaise blague à part, on aurait tant aimé que ce réalisateur à l’immense sensibilité nous subjugue à nouveau, comme il avait su le faire avec son film précédent présenté au Festival de Berlin, Quand on a 17 ans en compétition il y a deux ans. L’Adieu à la nuit est seulement projeté hors compétition, lui, un placement qui correspond tristement à l’indifférence qu’il nous a inspirée. En dépit de son sujet brûlant à la mode et d’une distribution familière de l’univers de Téchiné – Catherine Deneuve qu’on y croise régulièrement depuis les années 1980 et Kacey Mottet Klein, l’une des révélations du drame d’adolescence précité –, le courant ne passe guère dans ce conte sur les barrières idéologiques entre générations, qui rendent impossible toute communication censée. A moins que le but du film ait été d’élaborer une sorte de méta-discours sur la frustration, une entreprise stérile qui génère justement ce qu’elle tente de dénoncer. Toujours est-il qu’en dehors d’une banalité sans grand attrait, le film n’apporte pas grand-chose au sujet d’actualité des jeunes Européens partis faire le djihad en Syrie, par ailleurs sur le radar des sélectionneurs allemands au plus tard depuis La Route d’Istanbul de Rachid Bouchareb, découvert ici même il y a trois ans au Panorama et jamais sorti au cinéma en France.

© Curiosa Films / Bellini Films / Arte France Cinéma / ZDF Arte / Legato Films / Films Boutique
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Synopsis : Au printemps 2015, Muriel est ravie que son petit-fils Alex vienne la voir sur sa plantation de cerisiers dans le sud de la France, où elle élève également des chevaux. Même si elle regrette qu’il parte loin, au Canada, pour le travail, elle ne se doute pas du véritable projet de son invité. Converti à l’islam depuis quelques mois, Alex rêve en effet de partir en Syrie avec Lila, une amie d’enfance qui fait le ménage chez Muriel, et le recruteur Bilal rencontré sur internet. Puisqu’il manque de l’argent aux jeunes recrues fanatiques pour financer leur voyage sans billet de retour, Alex préfère voler quelques chèques à sa grand-mère, plutôt que de lui demander ouvertement de l’aide.

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Intrusion de sanglier

La société française se préoccupe depuis des années de la problématique des jeunes en manque de sensations fortes et de fondements idéologiques, désireux de quitter leur pays haï aveuglement pour semer la terreur dans un autre. Au niveau institutionnel, cela se traduit par des lois de plus en plus répressives. Dans le cercle familial, les réponses ne peuvent pas être aussi expéditives, le sort d’un proche nécessitant une action plus ciblée, en lien avec son exclusion volontaire de ce qui constituait jusque là sa courte biographie. C’est cette partie-là du casse-tête social inextricable de notre époque que cherche à sonder L’Adieu à la nuit. Le problème est qu’il y procède sans un regard neuf, qui pourrait se conjuguer soit en forçant le trait, – ce qui n’est guère le genre de André Téchiné, le plus gracieux des réalisateurs français de sa génération –, soit en mettant à fleur de peau les sensibilités devenues antagonistes et qui ne peuvent donc plus s’entendre. Ici, le seul aspect tant soit peu original d’une intrigue, qui s’écoule presque trop tranquillement, c’est le constat impitoyable qu’il n’y a rien à faire contre cette fracture sociale grave, que toutes les options sur la table, la pédagogie, la clémence et le recours à la force directe ou plus fourbe, ne servent à rien pour rétablir le lien entre les parents et leur progéniture fourvoyée dans l’extrémisme.

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Pas de réseau pour le djihad

Le récit s’emploie ainsi à montrer sans grande ingéniosité formelle les gestes de coupure de la part d’Alex envers des origines qui ne lui importent plus. Il se cache pour prier, pour se changer en habits traditionnels, pour fomenter son complot au téléphone et il va jusqu’à dissimuler son visage sous un casque de moto pour prendre une chambre d’hôtel. Faute de mise en scène vigoureuse, ces actions, potentiellement reliées entre elles, demeurent tout à fait épisodiques dans un rythme dramatique qui laisse d’ores et déjà appréhender l’abattement moral final. Car autant le petit-fils rêvé prodigue, mais en réalité acquis à la cause de la destruction, n’en fait qu’à sa jeune tête brûlée, autant la grand-mère doit se rendre à l’évidence que pour elle, la seule voie est celle de l’impuissance passive. Il ne s’agit certainement pas d’un grand rôle de vieillesse pour Catherine Deneuve, de toute façon plutôt abonnée aux femmes âgées qui perdent la tête en ce début d’année. Or, la faute ne lui en revient que partiellement, l’écriture et la direction d’acteurs étant trop frileuses et peut-être même trop impressionnées par l’envergure de leur sujet, pour donner quelque chose de substantiel à faire ou à exprimer à son personnage, qui prend la mesure de cette séparation inéluctable, sans savoir comment transformer toute cette énergie négative en quelque chose de plus beau. En somme, L’Adieu à la nuit nous transmet un double message d’échec : d’abord la défaite, que l’on n’espère pas définitive, de la raison contre l’acharnement sectaire, puis celle, seulement plus grave en termes de prise de plaisir de spectateur de cinéma, d’une forme filmique adéquate à donner à ce qui pourrait bien devenir un jour le naufrage d’une civilisation toute entière.

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Conclusion

L’Adieu à la nuit s’ouvre sur une éclipse, qui arrive un peu comme un cheveu sur la soupe, en guise de mauvais présage auquel plus personne ne fera pourtant référence par la suite. Il en va hélas de même avec la carrière de André Téchiné, en perte de vitesse confirmée avec ce film, trop peu concret et impliqué pour rendre justice à son sujet controversé. Une occasion passablement ratée en somme pour la rencontre entre un grand réalisateur et l’actualité, qui ne nous surprend finalement pas trop, puisque nous préférons ses œuvres intimistes comme Ma saison préférée, Les Roseaux sauvages et Les Temps qui changent à ses films à thèses, tels que Les Témoins et La Fille du RER.

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Auteur

Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles