Critique : Loin du paradis (Todd Haynes)

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Loin du paradis

Etats-Unis, 2002
Titre original : Far from Heaven
Réalisateur : Todd Haynes
Scénario : Todd Haynes
Acteurs : Julianne Moore, Dennis Quaid, Dennis Haysbert, Patricia Clarkson
Distribution : ARP Sélection
Durée : 1h48
Genre : Drame
Date de sortie : 13 janvier 2016 (Reprise)

Note : 4/5

Les années 1950 ont la réputation d’avoir été marquées par une grande inertie sociale aux Etats-Unis. A l’époque du vieux président Eisenhower, les Américains n’ont pourtant pas cessé de vivre. Leur ressenti personnel a juste été soumis à des codes sociaux très stricts. Cet état de la répression de l’individu au profit d’une immense conformité commune agissait alors comme un terrible étau, qui allait se défaire avec fracas la décennie suivante par le biais de toutes sortes de mouvements d’accession à la liberté de parole et des actes. Loin du paradis parle de ce statu quo figé avec une curieuse sincérité. Ce film extrêmement beau de Todd Haynes opère en effet sur plusieurs tableaux en même temps : celui de la citation stylisée des mélodrames de Douglas Sirk, à l’époque de précieux témoins cinématographiques de ce cadre de vie préservé de la banlieue, celui du commentaire engagé sur la discrimination des minorités comme les homosexuels ou les noirs, enfin celui de la tragédie romantique bien évidemment susceptible de nous faire verser des larmes chaudes face à tant d’injustice froidement contenue. C’est un film qui excelle à tous ces niveaux, aussi grâce à la qualité irréprochable de l’interprétation, Julianne Moore en tête, et des contributions techniques, mais qui procède simultanément au démontage systématique d’une époque, qui ne haïssait rien plus que le désordre.

Synopsis : Cathy Whitaker est une femme au foyer comblée. Son mari Frank est cadre dans une société d’électroménager, ses deux enfants sont des anges et ses activités conviviales auprès des autres épouses de la bourgade lui prennent tout son temps. Ce monde en apparence parfait montre pourtant ses premières fissures quand Cathy découvre par hasard Frank avec un autre homme. Bien qu’il promette de suivre un traitement afin de rentrer dans le droit chemin, l’équilibre affectif de sa femme reste durablement perturbé. La seule personne à qui elle peut se confier est son jardinier noir Raymond Deagan, un veuf et père d’une fille qui est complètement étranger au monde formaté de Cathy.

Un intégrisme sournois

A première vue, tout paraît artificiel dans Loin du paradis : les couleurs très saturées de la photographie splendide de Ed Lachman et ses amples mouvements de caméra, la musique très joliment mélodieuse de Elmer Bernstein, le comportement des personnages et leur vocabulaire formel. Très tôt, la mise en scène de Todd Haynes joue en effet sur les stéréotypes criards d’une époque naphtalinée. Or, cette relecture ironique n’a rien d’une parodie et encore moins d’une farce. Elle représente au contraire une prison invisible, faite de platitudes et de routines hypocrites, dans laquelle Cathy et les siens sont pris au piège. La vie, passionnelle et imprévisible, en est d’abord absente, jusqu’à ce que de petits grains de sable commencent à détraquer le mécanisme parfaitement huilé de l’effacement personnel. L’agencement de l’intrigue apparaît alors comme la première qualité de ce film qui en a énormément, puisque l’éveil douloureux du personnage principal à l’autonomie de pensée ne suit aucun plan établi d’avance. Cette femme soumise corps et âme à la bienséance petit-bourgeoise au début du film devra apprendre à ses dépens comment exister conformément à ses convictions plus progressistes. En dépit d’une pléthore de dispositifs formels et esthétiques, cet affranchissement ressemble cependant à un véritable chemin de croix.

La face sombre de Pleasantville

Car Todd Haynes n’est point le genre de réalisateur à ménager ses personnages au nom d’une complaisance consensuelle. Il crée ainsi un fil en sourdine au sein du récit, qui laisse espérer une issue heureuse pour cette épouse modèle, réfractaire au rôle passif que la société lui impose, voire pour son conjoint gay de moins en moins honteux. Un malaise profond persiste toutefois, même dans les moments a priori les plus lumineux. Le véritable frein à l’épanouissement surgit alors, qui n’est rien d’autre que la peur de l’inconnu et de l’exclusion dans un monde où l’appartenance à une communauté est primordiale. La narration navigue avec une élégance incroyable à travers ces constats déprimants, en maintenant chaque fois un équilibre vigoureux entre la noirceur du propos et la vivacité pimpante de l’aspect visuel du film. Elle tend certes à s’adonner à une certaine mélancolie, mais sait préserver aussi le recul nécessaire pour venir à bout des clichés, qui sont surtout représentatifs de cette époque manichéenne. Aux côtés du couple dysfonctionnel par excellence incarné par Moore et Dennis Quaid, les seconds rôles fournissent ainsi un arrière-plan social peut-être encore plus cruel que le processus d’expiation des Whitaker. Des noirs cantonnés aux rôles de serviteurs sans personnalité et donc sans défaut campés par Dennis Haysbert et Viola Davis, aux langues de vipères d’un univers sous la houlette de femmes névrosées jouées avec malice par Patricia Clarkson et Celia Weston, il n’existe aucune alternative viable ici à cette misérable existence de ménagère souriante en toute circonstance.

Conclusion

Loin du paradis ne devrait pas être un film facile à aimer. Son approche cérébrale et ouvertement critique du contexte qu’il explore auraient dû le rendre trop froid et distant pour que l’on puisse réellement s’y investir. La maestria de Todd Haynes consiste alors à maintenir le pouls de l’émotion en dessous d’une réflexion hautement intelligente sur une époque après tout pas si lointaine de la nôtre dans son état d’esprit du conformisme suprême.

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