Critique : La Parole donnée

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Brésil, 1962
Titre original : O pagador de promessas
Réalisateur :
Scénario : Anselmo Duarte et Dias Gomes, d’après une pièce de Dias Gomes
Acteurs : Leonardo Villar, Gloria Menezes, Dionisio Azevedo
Distribution : Société Nouvelle de Cinématographie
Durée : 1h33
Genre : Drame
Date de sortie : 27 juin 1962

Note : 3,5/5

En près de soixante-dix ans de sa longue et illustre Histoire, le festival de Cannes n’a daigné honorer qu’un seul film brésilien, voire un seul représentant du cinéma latino-américain, avec la récompense suprême de la Palme d’or ! Ce fut il y a plus d’un demi-siècle, grâce au jury présidé alors par le poète japonais Tetsuro Furukaki – eh oui, à ce moment-là, la liste des élus à ce poste prestigieux ne se résumait pas encore à une poignée de noms de réalisateurs en vogue. La Parole donnée est un film magnifique, qui porte haut les couleurs de son pays, mais qui est en même temps transcendé par des valeurs universelles, traitées sur le ton de la tragédie absurde. A partir d’un contexte typiquement brésilien, d’ailleurs si spécifique à cette culture que des explications sur les différentes croyances qui y règnent sont mises en exergue, il s’empare d’un fait divers, qui aurait aussi bien pu donner lieu à une farce survoltée de l’autre côté de l’Atlantique, en Italie par exemple, où, à l’époque, le cinéma savait parfaitement incorporer le désordre social ambiant dans un feu d’artifice de divertissement filmique.

Synopsis : Le paysan Zé a fait une promesse à la Sainte Barbara de porter une croix, aussi lourde que celle du Christ, jusqu’à son église en ville. Pendant des heures, il se traîne sur son chemin de croix, suivi docilement par sa femme. A leur arrivée en pleine nuit, l’église est déjà fermée. Zé veille stoïquement à son entrée, jusqu’à l’ouverture pour la messe de sept heures, pendant que sa femme se laisse séduire par le maquereau Beau-gosse, qui l’emmène dans un hôtel. Au petit matin, le prêtre interpelle Zé et lui demande ce qu’il fait avec cette croix devant son église. D’abord touché par le récit du paysan, l’homme du clergé lui refuse finalement l’accès, aussi parce que c’est l’âne Nicolas qui était le bénéficiaire de la promesse à la sainte, mais surtout à cause du caractère officieux de la démarche de Zé, qui avait prié initialement une déesse païenne, associée dans la croyance populaire à Barbara. Décidé de tenir sa parole et de franchir la porte de l’église avec sa croix, le pèlerin s’installe dans l’escalier devant l’église, où une foule grandissante de badauds soutient sa quête spirituelle.

Tout le monde s’en mêle

La pureté innocente du périple du protagoniste de La Parole donnée dure à peine plus longtemps que le générique du film. Dès son arrivée en ville, son aspect exagérément pieux incite les passants à la raillerie, alors que la réaction des campagnards à son égard était infiniment plus respectueuse. Or, ce côté de la dévotion religieuse, qui en règle générale ne devient réellement difficile que lorsqu’elle se voit confrontée à des esprits contraires, n’est même pas au cœur du récit de plus en plus engageant. Ou plutôt, il sous-tend la débâcle inexorable d’une volonté humble et personnelle, qui sera vite emportée dans le maelstrom d’une foire disproportionnée. A la base, le vœux de Zé est aussi simple que naïf, à l’image de cet homme vite dépassé par ces événements, qui évoluent clairement au-dessus de ses capacités intellectuelles. Ce qui n’empêche pas des profiteurs de tous bords de s’approprier ce phénomène médiatique, bien au contraire. Au fur et à mesure que la situation sur le perron de l’église s’envenime, les enjeux de cet affrontement entre le bas peuple et les gros pontes de l’autorité ecclésiastique et policière s’emballent. Parfois, la croix et son porteur têtu vont jusqu’à disparaître dans la foule ou s’abstenir des préoccupations narratives, comme pour mieux indiquer avec une certaine malice que tout ce cirque avait en fait juste besoin d’un prétexte, aussi propice à la récupération soit-il, pour se déchaîner dans un éternel cycle haut en couleur.

Capoeira, commerce et crucifix

Visuellement, le film de Anselmo Duarte s’inscrit dans un noir et blanc assez réaliste, pas complètement étranger aux tons grisâtres qui avaient supplanté dans les années 1960 les contrastes plus marqués de rigueur auparavant. Malgré cette palette réduite, il s’en dégage une ambiance fiévreuse, qui va en croissant à l’approche du dénouement forcément tragique. Ce qui ne signifie point que la narration force le trait pour exacerber les antagonismes entre les différents partis. Elle fait même preuve d’une approche merveilleusement nuancée, lorsqu’il s’agit d’orchestrer l’interaction entre des factions à fort potentiel caricatural, comme le clergé, la pègre, les commerçants et l’intelligentsia. Tout ce beau monde s’entrechoque en effet avec une vivacité jamais prise en défaut, ce qui garantit au récit un rythme effréné, quoique jamais expéditif. Notre prise de plaisir, mi-amusée, mi-choquée, résulte ainsi de la capacité de la réalisation de fournir constamment une mise en perspective distancée et lucide sur les rapports de classe incroyablement rigides au Brésil, qui ne sont même pas prêts à s’assouplir un tout petit peu pour donner satisfaction à la requête d’un homme bête, mais bien intentionné.

Conclusion

Une Palme d’or amplement méritée donc pour ce film au ton caustique, qui explore le microcosme de son pays avec la même maestria que le faisait – à la même époque et en Europe – le cinéma italien. La Parole donnée reste cependant une histoire profondément brésilienne, par le métissage de ses valeurs et de ses personnages, ainsi que grâce à une forme d’insouciance que l’on cherchera en vain sur le vieux continent même dans les films les plus optimistes. L’épreuve de la foi de ce pauvre mécréant est certes triste, mais le chaos savamment agencé qui l’entoure dégage malgré tout une énergie redoutable.

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