Blue Heron

Canada, Hongrie, 2025
Titre original : Blue Heron
Réalisatrice : Sophy Romvari
Scénario : Sophy Romvari
Acteurs : Eylul Guven, Iringo Réti, Adam Tompa et Edik Beddoes
Distributeur : Potemkine Films
Genre : Drame familial
Durée : 1h31
Date de sortie : 24 juin 2026
3/5
Le mythe édifiant, si souvent colporté au cinéma, selon lequel les familles s’en sortiront toujours, à condition de faire preuve de solidarité et de loyauté, a du plomb dans l’aile au plus tard depuis Des gens comme les autres au tout début des années 1980. Comme dans le film de Robert Redford, il est question dans Blue Heron d’une famille qui n’arrive pas à se ressaisir de l’influence néfaste de l’un de ses membres. Au détail près que le premier long-métrage de Sophy Romvari situe son intrigue au moment du pendant et de l’après lointain de l’épreuve traversée ensemble, au lieu de l’immédiat après des débuts de Redford derrière la caméra.
De même, l’élément perturbateur n’a guère recours aux frasques hautement violentes du fils réfractaire à l’amour maternel dans We Need to Talk About Kevin de Lynne Ramsay. Car le point de vue adopté ici avec une grande sensibilité par la réalisatrice est celui de sa propre jeunesse, puisqu’il s’agit d’un récit en grande partie autobiographique.
Au fil des cinquante premières minutes de ce drame familial touchant, nous assistons au quotidien en permanence sous tension de ce petit groupe dysfonctionnel. Sans emphase, ni effets stylistiques clinquants, la mise en scène nous y met face à un désarroi collectif d’autant plus insoutenable qu’aucune issue de secours ne s’y dessine. Pourtant, Blue Heron ne cherche pas non plus à nous manipuler par un quelconque misérabilisme exagéré. C’est davantage un sentiment d’impuissance causé par une réalité crue et cruelle qui y prédomine, exacerbé encore par les reproches que les parents se font à intervalles réguliers.
Puis, l’approche narrative change drastiquement d’axe et de temporalité, pour désormais accorder une plus grande place à la nostalgie. Malgré notre légère réserve envers ce basculement un peu abrupt, nous devons lui reconnaître qu’il débouche sur une relecture rétrospective des faits, elle aussi investie d’une belle poésie cinématographique sans trop de fioritures.

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Synopsis : À la fin des années 1990, la famille d’origine hongroise de la jeune Sasha, huit ans, s’installe sur l’île de Vancouver. Alors que le père doit terminer un travail important dans leur nouvelle maison, la mère essaie d’occuper du mieux qu’elle le peut ses quatre enfants en les emmenant dans des parcs ou au bord de la mer. Or, c’est surtout le comportement imprévisible et inquiétant de l’aîné Jeremy qui inquiète ses parents et qui trouble sa petite sœur. En dépit des consultations à la chaîne chez des pédopsychiatres et le suivi rapproché de la part des services sociaux, les parents ne savent plus comment gérer leur fils adolescent aux pulsions de plus en plus autodestructrices.

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Il faut qu’on parle de Jeremy
Une nouvelle maison = une nouvelle vie = une nouvelle façon d’envisager l’avenir. L’équation au tout début de Blue Heron aurait pu être à la fois si simple et si rassurante. C’était sans compter les fissures d’abord imperceptibles qui détruisent progressivement l’idylle familiale. Ces petits couacs de rien du tout, comme Sasha observant son frère aîné voler un porte-clé, cachent en fait une vérité encore plus douloureuse qui finit par gangrener le noyau tout entier du cercle familial. Un mal sournois qui n’a jamais droit à des séquences consensuelles de règlements de compte à coups de discours réprobateurs ou d’aveux de mal-être pubère.
Le constat d’échec de la famille recomposée avec trois enfants communs, ainsi qu’un fils aîné d’une union précédente, est unanime. Désormais, le problème de taille consiste à trouver un chemin de sortie à cette crise, qui use terriblement les nerfs de tous les participants. Quelle méthode adopter pour préserver simultanément la santé mentale, voire physique du principal intéressé, de sa fratrie et des parents, les plus affectés parmi eux ?
La noblesse sobre du regard de Sophy Romvari repose principalement sur cette reconnaissance implicite de l’échec, qui s’installe rapidement comme une chape de plomb sur le récit dans son ensemble. Toutefois, cet abattement n’est guère source d’un désespoir sans fond. En tout cas, il n’est pas dépourvu d’une vivacité des sentiments filmés. Celle-ci nous permet de rester investis corps et âme pendant la première heure du film dans ce marasme étouffant, où l’impuissance des parents au bout du rouleau apparaît peut-être de manière encore plus tragique que l’incapacité de Jeremy de lâcher prise ou de prendre sur soi, afin de moins dénoter par ses caprices.
À moins que l’accomplissement majeur de la réalisatrice ne soit d’évacuer toute tentative de psychologie de comptoir dans l’analyse des troubles du frère aîné. Elle se focalise plutôt sur les répercussions du déséquilibre constant de ce qui aurait pu être sinon une vie de famille des plus ordinaires.

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Mademoiselle la souris observe les conséquences du chaos
Blue Heron n’est certes pas une œuvre cinématographique répartie en deux moitiés distinctes, puisque l’accent repose sans conteste sur ce statu quo bien bancal de la famille qui risque à tout moment de virer au cauchemar. Néanmoins, en raison de la lecture rétrospective quarante minutes avant la fin, la perspective se voit irrémédiablement modifiée à partir de ce moment-là.
La petite fille aux grands yeux, qui voit et qui ressent à peu près tout, mais qui ne dispose pas encore des mots à mettre sur cette gêne diffuse qui est sans cesse en contradiction avec l’amour qu’elle peut éprouver à l’égard de son grand frère énigmatique, cette narratrice aussi discrète qu’officieuse donc devient dès lors l’analyste d’un passé traumatisant. En opposition complète à son mutisme d’antan, elle cherche à présent à mettre des termes scientifiques sur un malaise très mal pris en charge par les autorités canadiennes vingt ans plus tôt.
Ce qui donne lieu à une séquence d’entretiens avec des travailleurs sociaux assez instructive, mais trop radicalement éloignée par son approche quasiment documentaire du propos filmique basé jusque là sur une subjectivité saisissante. Tout cohérent qu’il soit avec les vœux les plus intimes de Jeremy, le choix formel suivant s’avère encore plus hardi. Cependant, il participe à une mise en abîme dans le temps, qui revient et sur une culpabilité pérenne, et sur une forme de deuil multiple qui conviennent parfaitement au ton doucement réfléchi que Sophy Romvari a adopté depuis le début, sans la moindre prétention.
Elle y réussit avec une grâce filmique certaine de traduire toute la douleur enfouie de son enfance en un bel objet de mise en perspective universelle : en particulier de ce qui fait ou défait la cohésion familiale, ainsi qu’en général, du petit grain de sable suffisant pour anéantir en un clin d’œil toutes les certitudes qu’on pouvait avoir sur la solidité et la prévisibilité des rapports sociaux au sens large.

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Conclusion
Qu’est-ce que le cinéma canadien et hongrois ont-ils en commun ? À première vue, pas grand-chose. Grâce au premier film prometteur de Sophy Romvari, ils partagent à présent un mélange fascinant entre la mélancolie propre à un certain courant cinématographique d’Europe de l’Est d’un côté et de l’autre une volonté plus franche et directe d’aller jusqu’au bout des choses cultivée dans le nouveau monde outre-Atlantique. S’il ne fallait retenir qu’un élément essentiel de Blue Heron, ce serait par contre son courage à justement admettre l’imperfection de toutes les familles et de rendre hommage, sans fard ni complaisance, à toutes celles et à tous ceux qui peuvent en souffrir en silence, dans l’anonymat et l’isolement les plus désolants.















