Albi 2017 : La Douleur


France, 2017
Titre original : –
Réalisateur :
Scénario : Emmanuel Finkiel, d’après l’ouvrage de
Acteurs : , , , Emmanuel Bourdieu
Distribution : Les Films du Losange
Durée : 2h06
Genre : Drame
Date de sortie : 24 janvier 2018

Note : 3/5

Marguerite Duras, rien qu’à l’évocation de ce nom, les uns fuient et les autres s’extasient. Ce monument de la culture française n’est certainement pas fait pour tout le monde, grâce ou plutôt à cause de son exigence littéraire et de son style de vie, qui aurait de quoi faire rouspéter de nos jours, où le tabagisme et sa représentation au cinéma font débat de façon plus ou moins sensée. Justement, la trace que cet immense écrivain a laissée dans l’Histoire du Septième art est à l’image du personnage : disparate et contradictoire, cérébrale, austère et parfois simplement illustrative – même s’il faut admettre que dans ce dernier cas, en l’occurrence Cet amour-là de Josée Dayan, la faute revient principalement à l’approche très molle de la réalisatrice. La Douleur rajoute sa petite pierre à l’édifice cinématographique de Marguerite Duras, bien qu’il s’agisse en premier lieu d’un film ayant sa propre ambition de cohérence au sein de la filmographie de Emmanuel Finkiel. Ce n’est en effet pas par hasard que, lors de la présentation du film au Festival d’Albi, il fut question de Voyages, le premier film du réalisateur, où il s’appropriait déjà le souvenir de la Shoah d’une manière aussi belle que profondément personnelle. Ici, le constat pourrait être le même, puisque la narration réussit à y instaurer une ambiance à la fois lourde et intense, sous forme de monologue intérieur qui se heurte avec une violence sourde aux grands faits historiques des années 1940.

Synopsis : En juin 1944, alors que la France entière est encore sous l’occupation allemande, le résistant Robert Antelme est arrêté par la police. Sa femme Marguerite cherche par tous les moyens de savoir ce qu’il est devenu, s’il a été déporté ou bien fusillé sur le champ. Son interlocuteur privilégié est l’agent français de la Gestapo Rabier, un admirateur secret du travail de cette femme écrivain, qui accepte de rendre la détention de Robert la moins pénible possible, en échange de rendez-vous réguliers avec son épouse. Marguerite accepte à contre-cœur cet arrangement, surveillé de près par Dionys et les autres membres du réseau de résistance, qui espère la libération d’un jour à l’autre.

En attendant Robert

D’un point de vue prioritairement focalisé sur l’action, il ne se passe pas grand-chose dans La Douleur. Une femme y attend le retour de son mari, prisonnier de guerre, d’abord sous le joug oppressant de l’occupation allemande et de ses collaborateurs fourbes, puis dans le chaos de l’immédiat après-guerre, lorsque la joie de voir revenir les hommes du front se mêle à l’indicible amertume d’apprendre les détails des horreurs commises par les nazis. Or, c’est justement l’absence de pouvoir d’intervention qui est au cœur du récit, cette fixation dans l’expectative qui donne naissance à une forme très subtile de névrose. A force d’espérer que l’homme ardemment aimé revient, Marguerite devient en quelque sorte l’observatrice de son propre désarroi existentiel. Pendant que ses stratagèmes pour repousser le plus possible l’échéance fatidique de l’annonce de la mort de Robert – comme accueillir chez elle la mère juive qui attend, elle aussi, le retour d’un proche, encourager la voisine afin qu’elle ne se laisse pas abattre par un deuil prématuré, ainsi que la pièce maîtresse de la première partie du film, sa relation ambiguë avec le vilain collabo – ne sont en fait que des placebos, dépourvus d’incidence sur le déroulement de l’intrigue, la narration s’emploie à conter une toute autre histoire en filigrane. Car c’est à ce moment-là que se manifeste le talent impressionnant de Emmanuel Finkiel de créer une ambiance, certes nourrie de nombreuses mises en abîme visuelles, qui est à la fois le signe d’un réalisateur sachant parfaitement manier l’outil cinématographique et le garant, hélas pas donné à tout le monde, d’une intensité dramatique qui dépasse largement le minimalisme de la trame scénaristique.

Une simple question de temps

On regarde donc une femme, qui attend son mari, tout en s’interrogeant elle-même, à travers le prisme de ses souvenirs, sur ce qu’elle a pu ressentir en cette période mouvementée. Le principe de la poupée russe y est appliqué à la perfection, admettons-le. Et pas seulement celui-là, puisque les personnages du film dégagent tous une présence fantomatique des plus énigmatiques, sans que la mise en scène cherche à percer leur mystère. Bien au contraire, son jeu avec le double de Marguerite et l’obstruction régulière du champ visuel, infiniment plus réfléchie et pertinente que dans un film au style affecté comme Marie Curie de Marie Noëlle, instaure un ton proche de l’état de transe, auquel le public sera plus ou moins réceptif sur la durée. En effet, tandis que certaines séquences ont su renouer avec le détachement sublime qui nous avait tant subjugué dans le premier film du réalisateur, d’autres étirent peut-être un peu trop le temps narratif, pour lequel il n’existe de toute façon aucune conclusion rassurante dans un récit aussi peu convenu que celui-ci. Les interprétations se prêtent toutes au jeu équivoque avec un contexte générique, le drame historique sur une époque déjà abondamment filmée, qui est passé ici au filtre de la philosophie durasienne. Cela va de la sobriété de en jeune François Mitterrand et de Benjamin Biolay en repère discret qui empêche Marguerite de sombrer, jusqu’à Mélanie Thierry qui sait apporter juste ce qu’il faut d’hystérie et de recul intellectuel à cette femme d’exception, en passant par un Benoît Magimel en méchant nullement caricatural, qui enchaîne décidément les seconds rôles savoureux en ce moment.

Conclusion

Il persiste tout de même une forte influence de Marguerite Duras dans le cinquième long-métrage de Emmanuel Finkiel. Autre chose aurait sans aucun doute été perçu comme un sacrilège culturel dans un pays, qui voue toujours un culte quelque peu élitiste à cet écrivain majeur du XXème siècle. La Douleur sait cependant aussi incorporer avec une élégance notable un champ de préoccupations plus universel, auquel tient visiblement le réalisateur, à savoir le souvenir, voire le vécu indirect de la Shoah.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles