Critique : The Fabelmans

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Etats-Unis, 2022

Réalisateur : Steven Spielberg

Scénario : Tony Kushner, Steven Spielberg

Acteurs : Gabriel LaBelle, Michelle Williams, Paul Dano, Seth Rogen

Distribution : Universal Pictures International France

Genre : Comédie, Drame

Durée : 2h31

Date de sortie : 22 février 2023

4/5

Nous observons depuis quelque temps une tendance chez les grands cinéastes américains consistant  à revenir sur leur vie dans des exercices de fictionnalisation tentant de nous faire comprendre l’origine de leur vocation à travers les événements marquants de leur jeunesse. Alors que le cinéma mondial traverse une crise majeure en terme d’entrées, que le public apparaît de plus en plus méfiant et que le cinéma américain à vocation populaire ne cesse de se perdre en franchises, suites, reboots et l’on en passe, il semblerait que ces metteurs en scène majeurs nous ayant tant offert par le passé trouvent dans ce retour en arrière une matière plus riche pour s’exprimer que le monde actuel, comme s’il était devenu difficile de parler du monde présent pour eux. Rien que cette année, nous avons eu Paul Thomas Anderson avec Licorice pizza, Richard Linklater avec Apollo 10/2 ou encore James Gray avec Armageddon time, qui tous à leur manière, et quel que soit leur statut dans la cinéphilie, ont fait acte de leur jeunesse, à travers des gestes de cinéma personnels et intimistes. L’idée de voir Spielberg nous raconter l’origine de sa vocation de cinéaste, à travers ce que l’on sait des événements ayant jalonné son existence, avait quelque chose de forcément surexcitant pour tout cinéphile qui se respecte, tant l’on sait que ces mêmes évènements ont été des marqueurs indissociables de son inspiration, se retrouvant de manière indélébile dans quasiment toute son œuvre, blockbusters comme films plus introspectifs.

Synopsis : Sammy Fabelman grandit dans l’Arizona dans une époque post-Seconde Guerre mondiale. L’adolescent va un jour découvrir un secret de famille bouleversant. Il va aussi se rendre compte que le cinéma va l’aider à voir et accepter la vérité.

Gabriel LaBelle © 2022 – Storyteller Distribution Co – Tous droits réservés

La magie originelle du cinéma

La première scène est déjà un régal et représente parfaitement le film dans son ensemble ainsi que le cinéma de Spielberg en général. On y voit le jeune protagoniste alter ego du cinéaste accompagné de ses parents sur le point de se rendre pour la première fois au cinéma. Sous le plus grand chapiteau du monde apparaît sur la surface du cinéma, et le père tente de rassurer le garçon sur l’expérience à venir en lui expliquant le principe du cinéma. Toute la magie de la pellicule, des images figées formant des images en mouvement à 24 images par seconde, tout cet artisanat à la base du medium, manière aussi pour le cinéaste de rappeler l’importance du cinéma en tant qu’Art absolu, avant que le numérique ne modifie considérablement la façon de concevoir une œuvre. La scène est en un plan séquence et d’emblée, nous sommes projetés dans ce monde. L’instant d’après, on comprend que plus rien ne sera comme avant pour le garçon lorsqu’on le voit littéralement absorbé et fasciné par les images défilant sur le grand écran. Dès lors, il s’agira pour lui de tourner ses propres films faits maison, ce qui donnera lieu à des moments cocasses et sympathiques, durant lesquels tout le monde sera mis à contribution.

Gabriel LaBelle © 2022 – Storyteller Distribution Co – Tous droits réservés

Revenir sur son passé

La finalité du film est donc bien entendu de nous faire comprendre par la fiction à quel point le cinéma a pu être une bouée de sauvetage pour le jeune Spielberg, alors que de par le métier du père, la famille a été obligée de déménager régulièrement, jusqu’à l’ultime déchirure lors de leur passage en Californie, durant lequel le jeune homme perdra ses repères, se retrouvant dans un milieu totalement éloigné de celui qui était le sien jusqu’à maintenant, victime de brimades de la part de camarades violents et antisémites. Car si la passion du cinéma est évidemment le moteur du film, il était impensable que Spielberg ne revienne pas sur les moments l’ayant affecté pendant son enfance, notamment le divorce de ses parents dont on sait à quel point il a été perturbant pour lui, se retrouvant dans nombre de ses films.

Campés par les formidables Michelle Williams et Paul Dano, ces derniers sont filmés avec beaucoup d’amour et de compassion, jamais les décisions (bonnes ou mauvaises) qu’ils peuvent prendre n’étant jugées avec trop de fermeté. Si l’on sentira toujours une pointe de ressentiment à l’égard de tel ou tel comportement, notamment concernant la mère et l’oncle (appellation de l’ami de son père, très proche de la famille et de la mère, campé par un Seth Rogen étonnant), jamais ces actes ne seront jugés trop sévèrement, ne ressortant au final que l’importance de l’amour liant des êtres fragilisés mais toujours proches malgré tout.

Cette façon de ne jamais juger plus que de raison, d’observer des personnages humains pris dans leurs contradictions et leurs faiblesses finalement attendrissantes, quand bien même elles entraîneraient des conséquences douloureuses pour tout le monde, se retrouve également dans le traitement global des personnages annexes, jamais si figés ou secondaires que ce que l’on pourrait penser de prime abord, notamment lors du passage en Californie, avec les éternels sportifs méprisants et virulents, dont l’un révélera finalement plus que ce qu’il laissait penser.

Michelle Williams et Mateo Zoryan © 2022 – Storyteller Distribution Co – Tous droits réservés

L’art de la mise en scène évocatrice

Tous ces sentiments, faisant partie intégrante du cinéma de Spielberg, et qui sont à l’origine de notre amour pour ce dernier, sont comme d’habitude avec lui, exprimés avec une candeur désarmante et surtout via une mise en scène s’efforçant à chaque instant de créer du sens par le cadre et non par des dialogues sur-signifiants. Certes, par instants, il peut se perdre légèrement par des champs / contrechamps un peu trop appuyés sur les visages de ses acteurs exprimant telle ou telle émotion, mais généralement il s’en remettra à une mise en scène expressive remplie d’instants signatures, d’une fluidité imparable avec un air de ne pas y toucher, car expurgée du moindre aspect tapageur, de par l’aspect intimiste de l’ensemble.

Cette façon de créer du sens se retrouve particulièrement dans des instants purement « cinématographiques », sans paroles, soit lorsque l’on voit directement les films tournés par le personnage, aux airs de cinéma des origines, ou tout simplement à travers les yeux des personnes visionnant ces films, émerveillés comme s’ils voyaient leur premier film. A travers ces moments, on comprend instantanément, sans qu’il n’y ait besoin d’appuyer plus que de raison, à quel point un simple home movie, ou plus généralement un film tourné entre copains avec les moyens du bord, peut s’avérer, avec toute l’ingéniosité dont un cinéaste amateur peut faire preuve, un moment magique une fois projeté. Cela se retrouvera une ultime fois lors du film projeté en fin d’année dans le lycée mettant à contribution tous les camarades du jeune homme, et qui scellera en quelque sorte son destin de par les réactions qu’il engendre.

Paul Dano et Michelle Williams © 2022 – Storyteller Distribution Co – Tous droits réservés

Personnel et universel

Il serait donc évident et un peu facile de se contenter d’affirmer à quel point ce film est une déclaration d’amour au cinéma, à sa magie et son pouvoir évocateur, mais également à la famille du metteur en scène, mais ce serait encore réducteur, car en dépit de quelques moments dramatiques légèrement hystériques, la sensibilité avec laquelle il traite ce pan de son existence et la splendeur de sa mise en scène, à la fois virtuose et invisible pour qui ne s’attache pas à l’aspect technique, prouve bien à quel point il s’agit d’un cinéaste indispensable qui ne pouvait pas rater pareil film à ce stade de sa carrière. Rendant sa  vie romanesque, tout en restant très réaliste et authentique dans ses scènes familiales, respectant l’intégrité de tous ses personnages, filmant ses comédiens avec amour et intensité (certains regards de Michelle Williams sont vraiment chamboulants), et alternant humour ravageur et émotion mettant la larmichette, les applaudissements spontanés qu’il déclenche à son issue sont amplement mérités et respirent l’évidence.

Chloe East et Gabriel LaBelle © 2022 – Storyteller Distribution Co – Tous droits réservés

Conclusion

Pour finir, nous ne résistons pas à l’envie de mentionner rapidement, sans rentrer dans les détails, la dernière scène du film, rencontre décisive, alors que la carrière du cinéaste est sur le point de débuter, avec un réalisateur majeur du cinéma Hollywoodien, campé par un réalisateur majeur contemporain avec une malice et une drôlerie tout simplement irrésistibles. Nous ne dirons pas de qui il s’agit pour ne pas gâcher la surprise de ceux qui ne seraient pas au courant, mais l’instant est réjouissant et se conclut par un ultime plan là encore rempli de malice par rapport au dialogue qui a précédé, dialogue à priori retranscrit tel quel de la réalité. Un ultime hommage d’un grand Maître à un grand Maître, comme une manière de payer son tribut. La classe !  

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