Berlinale 2023 : Almamula

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Almamula

France, Argentine, Italie, 2023
Titre original : Almamula
Réalisateur : Juan Sebastian Torales
Scénario : Juan Sebastian Torales
Acteurs : Nicolas Diaz, Martina Grimaldi, Maria Soldi et Cali Coronel
Distributeur : –
Genre : Drame d’adolescents
Durée : 1h36
Date de sortie : –

3/5

L’homosexualité et la religion ne font pratiquement jamais bon ménage. Entre la chair et l’esprit, le profane et le sacré, il y a un gouffre que peu d’hommes et de femmes osent franchir. Cette nature irréconciliable est mise de façon astucieuse au cœur de Almamula, présenté dans la section Generation 14plus et hélas déjà notre dernier film en cette 73ème Festival de Berlin. Car le protagoniste du premier long-métrage de Juan Sebastian Torales entreprend une quête à double sens. Ainsi, il est pleinement disposé à céder à ses fantasmes érotiques, tout en cherchant une divinité alternative, prête à l’accueillir tel qu’il est. Une tâche pour le moins compliquée, quoique filmée avec une sympathie considérable pour cet adolescent mal dans sa peau. Toutefois, ce film argentin ne fait pas le choix de la facilité en refusant de délivrer le pauvre Nino de son dilemme existentiel, grâce à l’amour trouvé in extremis.

A moins que le volet fantastique de l’intrigue – sensiblement moins horrifique que la bande-annonce pourrait le laisser supposer – n’ait vocation à remplacer son quotidien solitaire et frustré par une forme d’épanouissement auprès de divinités plus tolérantes que celles de son éducation catholique très stricte. En ce sens, le jeune homme est le digne fils de sa mère, une fanatique religieuse qui emprunte pourtant à distance un chemin semblable à celui de sa progéniture ostracisée. Sauf que pour elle, cette quête spirituelle passe par des signes extérieurs très ostentatoires, tels que tous les services qu’elle rend avec la plus grande ferveur à sa paroisse, là où son fils évolue davantage dans un univers intérieur, entre cauchemar et blasphème sexuel vécu avec une sensation de honte en lente diminution.

La qualité principale de Almamula consiste alors à certes prendre parti pour la victime constante d’actes homophobes, mais sans pour autant décrire son entourage aux mœurs infiniment plus conventionnelles comme des monstres sans cœur. En effet, la mise en scène nous paraît parfaitement consciente des obstacles multiples qui peuvent empêcher une acceptation sereine de son orientation sexuelle : à la fois pour soi, par rapport au bagage idéologique avec lequel on a pu être élevé, et pour son entourage, le plus souvent démuni face à la sortie du placard opérée au forceps et sans trop de bienveillance.

© 2023 Tu vas voir / Twins Latin Films / Palermo Production / Augustus Color / Bendita Films Tous droits réservés

Synopsis : Dans son ancien quartier à Santiago del Estero, au nord de l’Argentine, le jeune Nino est régulièrement la victime d’actes homophobes. Afin d’éviter le scandale et d’être plus près de son mari, sa mère très croyante emmène toute la famille à la campagne pour les vacances d’été. La forêt près de la maison a la réputation d’être hantée par l’Almamula, une créature qui s’élève contre quiconque a commis un acte sexuel impur. Quelques jours avant l’arrivée de Nino, Panchito, le petit-fils de Maria, la gouvernante, y a disparu sans laisser de traces. Alors qu’il assiste aux leçons de catéchisme en préparation de sa confirmation, Nino se sent étrangement attiré par la forêt maudite.

© 2023 Tu vas voir / Twins Latin Films / Palermo Production / Augustus Color / Bendita Films Tous droits réservés

Plus un enfant

Et si l’éveil de la sexualité à l’adolescence visait plus haut qu’à assouvir en permanence des désirs charnels impulsifs ? En résumé, c’est le dilemme en apparence inextricable devant lequel se trouve le personnage principal de Almamula. Tandis que ses rêves humides et autres fantasmes sur l’ouvrier au physique séduisant s’inscrivent parfaitement dans le contexte d’une tempête d’hormones faisant rage dans l’esprit et l’appareil génital de chaque personne adolescente, il associe ces sentiments tout à fait ordinaires pour quelqu’un de son âge à une forte culpabilité d’origine religieuse. La foi chrétienne est pour lui simultanément une bénédiction, grâce aux traditions de représentation picturale du Christ, et une cause de perdition, par la faute d’une morale assénée sans cesse par sa mère, incapable de soutenir efficacement son fils malheureux.

Par la force des choses, sans l’ombre d’un soutien parmi ses proches, Nino a dû se résigner à subir : les agressions physiques des garçons de son ancien quartier, tout comme la loi du silence au sein de sa famille, où tout le monde cherche en vain la cause hypothétique de son orientation et comment y remédier, au lieu d’accepter leur fils / frère tel qu’il est. L’immense malaise des jeunes gays isolés se manifeste sans gêne dans ce film doucement militant. Toute la posture de l’acteur Nicolas Diaz, sa façon de se cacher derrière la frange de ses cheveux et ses lunettes, ainsi que son désœuvrement constant traduisent chez son personnage un état d’esprit souffrant de ne pas pouvoir assumer sa nature profonde. Or, pour combien de temps pourra-t-il encore poursuivre cette mascarade ? Vers quelle issue le choc frontal entre ces philosophies de vie diamétralement opposées pourrait-il mener ?

© 2023 Tu vas voir / Twins Latin Films / Palermo Production / Augustus Color / Bendita Films Tous droits réservés

Pas encore un homme

Au début du film, Nino n’est qu’une boule de crainte recroquevillée sur elle-même. Il n’ose ni s’insurger contre la suppression de ses pulsations sexuelles, ni chercher sérieusement une échappatoire pour ces dernières. Les moqueries de la part de sa sœur aînée et les conversations à sens unique, c’est-à-dire en direction du maintien du statu quo moral, avec sa mère rythment un quotidien à la chaleur estivale étouffante. Face aux fantasmes pubères tout à fait solitaires, la délivrance de cette chape de plomb de la bienséance n’est pas pour demain. Mieux vaut faire profil bas, lever la main pour demander d’aller aux toilettes plutôt que de confesser publiquement ses péchés en plein catéchisme et rester vague dans son discours auprès des rares personnes de confiance.

Après une énième impasse, traitée avec une très belle pudeur au fil de l’eau, la nouvelle solution à tout ce mal-être passablement tragique serait de chercher son salut spirituel ailleurs. Le mélange des croyances, païennes et chrétiennes, est alors vite abandonné au profit d’une immersion corps et âme dans la forêt. Cet habitat naturel, que son père désacralise sans trop de scrupules, demeure d’abord hostile à Nino. Il s’y blesse à des endroits plutôt symboliques du corps, selon un vocabulaire pictural que le réalisateur emprunte directement à l’iconographie chrétienne, bien sûr pour mieux la détourner. Cette réappropriation des formes et des images atteint son apogée lors de l’ultime séquence du film, partiellement sous forme fantastique, lorsque Nino ose enfin révéler ce qui était caché, sans que ce dévoilement ne déclenche des scènes d’indignation pieuse.

Conclusion

Il fut un temps où des films qui dressaient frontalement l’homosexualité contre la pratique de la foi nous affectaient énormément. Les quelques jours de crise existentielle profonde après avoir découvert Prêtre de Antonia Bird au printemps 1995 nous ont laissé des souvenirs amers. Depuis, notre parcours personnel fait que nous pouvons apprécier de manière plus détachée des films ayant cette opposition irréductible pour thème. Comme ce beau premier film argentin, délicat et en même temps intrépide dans son propos. Juan Sebastian Torales y réussit l’exploit nullement gagné d’avance de rendre palpable les fantasmes de son jeune héros, tout en ouvrant sans trop de jugement la boîte de Pandore de la culpabilité, amplement remplie par toute éducation catholique qui se respecte.

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