Critique : Dissidente

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Dissidente

Canada, France : 2023
Titre original : Richelieu
Réalisation : Pier-Philippe Chevigny
Scénario : Pier-Philippe Chevigny
Interprètes : Ariane Castellanos, Marc-André Grondin, Nelson Coronado
Distribution : Les Alchimistes
Durée : 1h29
Genre : Drame
Date de sortie : 5 juin 2024

4/5

C’est en 2011, avec le court métrage Carré de sable, que Pier-Philippe Chevigny a débuté dans le cinéma. Après une petite dizaine de court-métrages, c’est en pleine pandémie de Covid que ce canadien du Québec aujourd’hui âgé de 35 ans  a commencé la réalisation de Richelieu. Ce titre originel du film parle de façon très claire au public québécois, Richelieu étant une vaste région agricole du Canada dédiée à la l’industrie de transformation alimentaire. Par contre, le public français se serait montré très perplexe si le titre originel avait été conservé, d’où le choix de Dissidente, qui définit parfaitement ce que va devenir Ariane, le personnage principal, au sein de l’usine qui l’emploie.

Synopsis : À Richelieu, ville industrielle du Québec, Ariane est embauchée dans une usine en tant que traductrice. Elle se rend rapidement compte des conditions de travail déplorables imposées aux ouvriers guatémaltèques. Tiraillée, elle entreprend à ses risques et périls une résistance quotidienne pour lutter contre l’exploitation dont ils sont victimes.

N’importe quel idiot qui parle la langue peut faire ça !

C’est du fait de sa maîtrise parfaite de la langue espagnole que Ariane a été embauchée dans une des nombreuses usines spécialisées dans l’industrie agro-alimentaire de la région du Haut-Richelieu. Fille d’une canadienne et d’un guatémaltèque qui, depuis, est retourné dans son pays, sa mère a tenu à ce qu’elle apprenne l’espagnol afin de pouvoir garder le contact avec son père. Séparée depuis peu de Pat, un magouilleur en butte à la justice, Ariane a absolument besoin de travailler si elle veut conserver son appartement. Le travail qu’on lui propose est appelé « coordinatrice des guatémaltèques ». En fait il s’agit surtout de servir d’intermédiaire entre la hiérarchie de l’usine et des travailleurs étrangers temporaires presque tous d’origine guatémaltèque en  traduisant du français à l’espagnol les ordres de la hiérarchie et de l’espagnol au français les questions et les demandes des travailleurs. Comme le dit Stéphane, le Directeur de l’usine, avec le tact qui le caractérise, « N’importe quel idiot qui parle la langue peut faire ça ! ».

Ce Stéphane, Ariane ne s’est pas réjouie de le retrouver  à ce poste de directeur en arrivant à l’usine : dans le passé Ariane avait été amenée à dénoncer ce membre de la bande de Pat du fait de son comportement avec les filles et Ariane se désole de constater que les « brutes de l’école sont devenus directeur d’usine ». C’est en avalant des couleuvres que Ariane commence son nouveau métier : lors de la signature des contrats à l’arrivée des travailleurs guatémaltèques, il s’avère qu’il est notifié qu’ils n’ont pas droit aux syndicats mais que, comme c’est la loi, il leur faut quand même payer les cotisations. Et voilà Ariane obligée de traduire en espagnol  les parole de Stéphane : « Si ça ne lui convient pas, il peut rentrer chez lui », « il y en a un paquet qui attendent après le poste » ; et, dans l’autre sens : « on n’a pas le choix ».  Le travail demandé aux ouvriers est d’une importance capitale pour la bonne marche de l’usine, mais, malgré cela,  étant un travail manuel, il est très mal payé ce qui explique que les locaux n’ont aucune envie de se faire embaucher. Pire encore, il nuit à la santé des travailleurs d’autant plus que les cadences exigées par la direction leur laissent peu de repos.  Comment se contenter, dans ces conditions,  « d’être une idiote qui parle la langue » ? Très sensible aux problèmes rencontrés par ces travailleurs exploités et, tout particulièrement, Manuel Morales, Ariane va petit à petit prendre le risque de s’écarter de la « ligne » exigée d’elle par la direction de l’usine au point de devenir une dissidente en endossant ce qui s’apparente à un rôle de déléguée syndicale.

L’organisation officielle d’un esclavage moderne

Dans un film qu’on peut rapprocher d’œuvres réalisées par Ken Loach et Stéphane Brizé, Pier-Philippe Chevigny dépeint de façon très convaincante la façon dont, dans une entreprise, chacun en arrive à exploiter son prochain, les différents échelons se retrouvant coincés entre leurs besoins personnels et les exigences de leur hiérarchie : les ouvriers guatémaltèques qui, souvent, se sont endettés pour venir travailler au Canada, savent qu’ils risquent le renvoi dans leur pays s’ils profèrent la moindre plainte et, qu’en plus, seul un comportement d’ « esclave consentant » leur permettra d’obtenir la lettre de recommandation indispensable pour pouvoir revenir l’année suivante ; Ariane a absolument besoin de son travail et, pour le conserver, elle doit obéir au doigt et à l’œil à ce que Stéphane lui demande de faire ; Stéphane, le directeur, apparaît comme le méchant de l’histoire, faisant travailler ses ouvriers dans des conditions inhumaines, se refusant au moindre dialogue et mettant en péril la vie d’un ouvrier en allant contre les préconisations d’un médecin du travail, mais lui-même risque à tout moment de « sauter » car il a lui aussi un échelon supérieur, Mr Ricard, le patron de l’entreprise française qui a racheté l’usine, un homme qui trouve qu’il n’en fait pas assez  et qui lui met une pression énorme. Et puis, comme le dit une employée, c’est bien grâce à lui qu’elle et Ariane et d’autres ont du travail : lorsque les français ont racheté l’usine, ils voulaient la fermer. Stéphane s’est battu et c’est lui qui a eu l’idée d’embaucher des latinos.  Quant à ces derniers, ils se rackettent entre eux, les anciens ayant « pistonné » un compatriote pour son embauche exigeant de ce dernier un pourcentage non négligeable de ce qu’il gagne.

C’est en 2013, en réalisant Tala, un de ses premiers court métrages, un film qui s’intéressait au sort des aides-ménagères philippines travaillant dans des familles bourgeoises québécoises, que Pier-Philippe Chevigny a découvert la communauté guatémaltèque travaillant au Québec ainsi que le programme des travailleurs étrangers temporaires. Ce programme est un mécanisme du gouvernement fédéral canadien qui permet aux entreprises de faire venir de la main d’œuvre de pays du tiers-monde ayant une entente diplomatique avec le Canada. Le Guatemala remplit cette condition et l’industrie agro-alimentaire fait venir des ressortissants de ce pays afin de travailler dans les champs ou dans les usines de transformation alimentaire. Une main d’œuvre sous-payée, qui ne connaît pas ses droits et qui a toutes les (mal)chances d’être sévèrement exploitée durant son séjour au Canada. Au début, Pier-Philippe Chevigny avait envisagé de traiter le sujet au travers d’un documentaire mais il s’est vite rendu compte que, par peur de représailles, il aurait du mal à trouver des ouvriers guatémaltèques acceptant de parler devant une caméra des abus et de l’exploitation qu’ils subissaient. Réaliser une fiction était donc la seule façon de dire la vérité tout en protégeant l’anonymat des témoins. Toutefois, rien de ce qu’on voit et entend dans le film ne relève vraiment de la fiction, Pier-Philippe Chevigny ayant été au Guatemala pour nourrir son film en rencontrant chez eux des travailleurs revenus du Canada, des travailleurs pouvant parler librement, sans ressentir la peur d’être vus en train de parler à quelqu’un ressemblant plus ou moins à un journaliste. On notera qu’en septembre 2023, un rapport de l’ONU a conclu que le programme des travailleurs étrangers temporaires était un « terreau fertile pour l’esclavage moderne » sans que, pour l’instant, son abolition ait été actée.

L’éclosion d’une grande comédienne

Si Pier-Philippe Chevigny fait preuve d’un très grand savoir-faire dans la mise en scène de son film et dans la direction d’acteur, la comédienne Ariane Castellanos, l’interprète du rôle d’Ariane, est également pour beaucoup dans la qualité exceptionnelle de Dissidente. En effet, étant elle-même à moitié guatémaltèque, elle n’est pas seulement une interprète dont le jeu, plein de vérité et de sincérité, bouleverse les spectateurs, mais elle a également accompagné le réalisateur lorsqu’il s’est rendu au Guatemala et elle est créditée comme directrice de casting, la pandémie de Covid n’ayant permis qu’à deux comédiens recrutés au Guatemala de venir au Québec pour le tournage du film, obligeant la production à recruter des guatémaltèques sur place, au Québec, tâche dont Ariane Castellanos s’est acquittée. Venu du Guatemala au Québec en 2010 pour apprendre le métier de comédien, Nelson Coronado, l’interprète du rôle de Manuel Morales, s’acquitte avec beaucoup de justesse de son premier rôle parlant. Il affirme qu’une des plus grandes difficultés qu’il a rencontrées lors du tournage a été de se comporter comme s’il ne comprenait rien à ce qui se disait en français autour de lui. Quant au rôle de Stéphane, son interprète n’est autre que Marc-André Grondin, un comédien québécois qu’on connait bien, ne serait ce que pour ses prestations dans Le successeur, dans C.R.A.Z.Y, dans Le premier jour du reste de ta vie et dans L’homme qui rit.

Conclusion

Avec ce premier long métrage, un film politique et social remarquable, le canadien Pier-Philippe Chevigny vient prendre sa place auprès des plus grands réalisateurs du genre, qu’ils s’appellent Ken Loach, Stéphane Brizé ou les frères Dardenne. Quant à Ariane Castellanos, l’interprète de la « dissidente » du titre, elle apporte au film une vérité et une sincérité qui bouleversent le spectateur. Pour l’un comme pour l’autre, on suivra avec beaucoup d’attention la suite de leurs carrières !

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