Critiques de films Fantastique — 20 octobre 2015
Critique : Crimson Peak

crimson peak affiche

Etats- Unis, 2015
Titre original : –
Réalisateur : Guillermo Del Toro
Scénario : Guillermo Del Toro, Matthew Robbins
Acteurs : , , Jessica Chastain,
Distribution : Universal Pictures International France
Durée : 1h59
Genre : Fantastique
Date de sortie : 14 Octobre 2015

Note : 3,5/5

Il n’y a pas de secret dans ce bon vieux XXIème siècle cinématographique : la sortie d’un Guillermo Del Toro est toujours attendue. Non pas au tournant, ni de pied ferme, mais avec la franche et fraîche conviction qu’il va nous embarquer dans le monde visionnaire qu’il a scrupuleusement conçu depuis ses débuts. On l’admire et c’est juste logique. Cette alchimie qu’il a su méticuleusement créer grâce à ce travail acharné et cette imagination débordante, amène le spectateur à se réjouir à chacun de ses films, à chacun de ses plans, à chacune de ses apparitions. Comme à Cannes en 2006, à la fin de la projection de son bijou stratosphérique , il mérite une standing ovation de 22 minutes à nous en brûler les paumes, pour sa carrière, mais aussi pour son génie. Alors quand on apprend, avec la sortie du mystérieux Crimson Peak, qu’il renoue avec son affection toute particulière pour l’intrigante noirceur, ce n’est pas la curiosité qui nous mène vers la salle obscure, mais bel et bien un hommage, que l’on se doit de rendre pour son œuvre et son environnement.

Synopsis : Dans l’Etat de New-York à Buffalo, une jeune romancière, Edith Cushing, vit dans la haute société de la ville avec son père, Carter Cushing. Depuis sa plus tendre jeunesse, elle est hantée par la mort de sa mère qui apparaît de temps à autre, lui indiquant qu’elle doit se méfier de « Crimson Peak ». Amoureusement tiraillée entre le promis Docteur McMichael et le mystérieux Sir Thomas Sharpe, elle opte finalement pour ce dernier à l’assassinat de son père. Elle décide donc de quitter les Etats-Unis et de rejoindre l’Angleterre pour y suivre son mari et sa belle-sœur, Lady Lucille Sharpe, dans un bien étrange et immense manoir visiblement en état de dégradation…

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Atmosphère baroque, environnement gothique, du pur Del Toro

Sortir des sentiers battus pourrait trahir la signature «Del Toro». Parti de ce contexte, on sait où se placer. Visiblement, le schéma que l’on veut bien octroyer à ce film, libère le spectateur de certaines craintes voire même de certains doutes. Aficionados de Guillermo Del Toro, on ne peut que se suspendre à sa réalisation, comme on peut se suspendre aux lèvres d’une speakerine vénézuélienne annonçant le programme du soir. Vous ne voyez pas le rapport ? Je vais vous l’expliquer : on sait que la nana à l’autre bout du monde, va nous annoncer un programme attrayant, peut-être même barbant. C’est la loi internationale du «pile ou face». Jusque-là, pas de surprise. On sait qu’elle travaille bien, on sait qu’elle est jolie, on sait qu’elle est galbée dans sa robe affriolante rougeâtre. Elle pourrait nous raconter n’importe quoi la bougre, qu’on resterait attentifs à ses faits et gestes. Guillermo Del Toro, même principe : même bon travail, même esthétisme, même galbe. On sait que c’est joli. On sait que ça plaît. Que demande le peuple ? On admire le travail merveilleux, pointilleux, apporté sur les détails luxueux de la bourgeoisie américaine de ce début de siècle (je parle évidemment du 20ème), allant de la vaisselle en porcelaine, des chandeliers somptueux, en passant par ces tapisseries terriblement soignées.

Que dire des costumes ? J’en parle tout de suite ou après ? Belle ! Mais alors très belle ! Mais vraiment très très belle prestation vestimentaire ! Citons, parce qu’elle le mérite très chaleureusement, la costumière du film : Kate Hawley. On se délecte visuellement de voir Mia Wasikowska porter chacune de ces robes avec beaucoup de sobriété, beaucoup de charme, et surtout beaucoup de prestance. Toutes ces créations usées à souhait, utilisées à volonté dans le but de nous donner un rendu parfait, nous inflige une jouissante et vigoureuse extase. Tom Hiddleston et Jessica Chastain ne sont pas en reste car, eux-aussi, portent leurs costumes avec beaucoup de classe. De la dentelle, de la soie, du jabot, du corset. On a beau n’être que novice de bas quartier dans le domaine, l’obligation primordiale : se prosterner. Les décors sont sublimes, brossés afin de respecter l’aspect brut de l’intrigue. Une fois les Etats-Unis, colorés, lumineux, une fois l’Angleterre, blafarde, quasi monochrome.

Guillermo Del Toro brille de son aura et fait briller ce film d’une intense froideur. Le manoir, lui aussi, lieu incontournable où se situe la quasi-totalité de l’action est un formidable endroit mystique, une fois chaleureux quand on se retrouve prés de cette grande cheminée, une fois glaciale lorsqu’on se met à frémir au centre de la demeure trouée par le temps. Parfois, on se surprend à arrêter d’écouter, comme figé face à ces décors d’un autre temps, d’un autre imaginaire. Une boule à neige. Tout simplement. Un plaisir simple : la retourner afin de voir la magie opérer. L’atmosphère nous berce, nous cajole, mais nous laisse cependant dans la salle d’attente, la porte bien verrouillée. Et on attend la délivrance…

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Une fascination pour le surnaturel et pour la femme

La pauvre Edith Cushing (interprétée par Mia Wasikowska) joue de misère dans ce monde où le choléra a emporté sa mère, où un meurtrier a fracassé son père, mais aussi où la société phallocrate ne reconnaît pas encore la femme à sa juste valeur. La pauvre cumule. Vice ou vertu, on n’en demeure pas moins dupe. Le spectateur ne met pas longtemps à voir que les personnages joués par le sexe opposé, s’oppose sans opposition à son opposé. On y perd notre latin ? Pas forcément. La femme, dans cette société guidée par les décisions des hommes, s’en remet à son talent enfoui, mais aussi à sa force de persuasion pour en découdre, et arriver à ses fins.

Ainsi, la petite Mia Wasikowska évolue, survole de sa froide mais charismatique enveloppe, ce film. Douce, frêle, elle se montre être une femme de lettres tentant de s’imposer. Mais voilà, son personnage, est un personnage fort que veut nous soumettre Del Toro. Fort, puisqu’elle se veut prendre d’importantes décisions : s’opposer à son père, s’opposer à ce mariage téléphoné qui semble lui tendre les bras avec le Docteur McMichael (Charlie Hunnam), s’opposer à sa condition de femme au foyer en voulant devenir une écrivaine de renom, mais aussi s’opposer à ce don que le destin lui a fourgué de force. En effet, notre petite Edith voit les fantômes, dont celui de sa chère maman emportée par la maladie. Apeurée, elle se bat pour comprendre. Elle se bat pour ressentir les choses. Elle lutte contre cette peur de la confrontation contre ces enveloppes ectoplasmiques.

Dans un tout autre domaine, on admire le rôle de Lady Lucille Sharpe (Jessica Chastain), élégante, fermée, réfléchie. Elle semble tirer les ficelles de quelque chose et on s’en rend bien compte. Del Toro y est pour beaucoup. Il veut laisser à son auditoire, sur son chemin, ces quelques miettes qu’il aime tant déposer stratégiquement. Ce chemin c’est son scénario. On doit admettre que c’est tout de même chichement prévisible quand on connaît, ne serait-ce qu’un tout petit peu, le jeu auquel il aime tant jouer. Vouloir dérouter c’est un sport. Y arriver à chaque fois, en est un autre. Il faut l’avouer, cette prévisibilité nuit au film, mais ne le démonte pas. On ne se tord pas le cerveau dans tous les sens à trouver une issue à cette histoire. Et cela reste un tantinet préjudiciable. On se laisse juste embarquer par cette douce et lugubre cadence avec en arrière-pensée, qu’il peut toujours se passer quelque chose d’imprévisible… Mais ça ne vient quasiment pas… Zut !

Alors, on change d’univers et on se dit que Guillermo Del Toro, c’est un réalisateur, créateur, scénariste, penseur, concepteur, idéologiste, mexicain… qui a une autre grande spécialité : les monstres ! Et oui…. Alors là, faut être objectif et subjectif en même temps… Qu’importe ! Les fantômes version Del Toro, c’est vraiment vraiment vraiment vraiment vraiment vraiment vraiment spécial. On n’aime pas, on adore. Mais on déteste. La politesse pour ce travail nous fait douter ? Le respect pour cette carrière nous fait hésiter ? La réponse est non ! C’est juste une autre vision plus monstrueuse, moins lisse, et tout aussi perturbée du fantôme que nous soumet le réalisateur. On trébuche et on tombe dedans avec les deux pieds. Ces fantômes portent les stigmates de leur mort aussi violente soit-elle, et déambulent dans le manoir avec peu de légèreté, et beaucoup d’angoisse. Ces fantômes sont des femmes qui tentent de passer un message puissant, presque un appel au secours dissimulé par toutes ces défigurations. Encore une fois, la femme y joue un rôle prépondérant dans un film juste et totalement dévoué.

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Un casting cousu main

Que dire de ce casting ? Que penser de l’évolution de tous ces personnages ? Juste un casting épinglé pour la postérité d’un film qui ne restera certainement pas dans les annales, mais qui aura certainement le mérite d’être une œuvre cinématographique amplement aboutie. Commençons par Edith Cushing, jouée par l’impeccable Mia Wasikowska, pâle, belle, subtile, parfaite dans ce rôle de femme poupée. L’héroïne d’Alice Aux Pays Des Merveilles de , de de ou encore de de Sophie Barthes, exploite avec délicatesse et force ce personnage d’un autre siècle, spécialement étudié pour elle. On n’en démord pas une seconde. Cette évidente interprétation nous glace littéralement le sang, tant sa splendide chevelure, son visage enfantin et son charisme à toute épreuve sont d’une réelle évidence pour ce film. Géniale ! Elle est tout simplement géniale cette fille !

Que dire de Tom Hiddleston ? Ce dandy presque pédant attire le regard. Beau : on ne sait pas. Mais dieu qu’il a du charme et du chien. Cet homme qu’on dirait de cire bouleverse et effraye dans le rôle de Sir Thomas Sharpe. Cet acteur britannique qu’on assimile à l’ennemi fraternel de Thor dans l’univers des Avengers, Loki, rend la pareille au centuple à Mia Wasikowska sans tirer à lui toute la couverture. Ses traits fins, ses cheveux gominés apportent de la grâce masculine à une œuvre tournée vers l’éclosion de la femme. Atypique, il se veut donner de la valeur ajoutée à ce manoir décadent. Au beau milieu de la Révolution Industrielle, il se veut aussi briller par ses idées, et s’imposer… Juste s’imposer. Petite info pour ces dames : on aperçoit quelques secondes, son habile fessier… C’était pour l’info…

Au tour maintenant de Jessica Chastain, la nominée aux Oscars en 2013 pour son rôle de Maya dans Zero Dark Thirty de la splendide . Elle joue ici le rôle de Lady Lucille Sharpe, la pseudo-sœur de Sir Thomas Sharpe. Enigmatique, elle surprend parce qu’elle ne laisse strictement rien paraître. L’exigence du personnage rend la prestation envoutante et assommante. Au fil des minutes, elle se libère et laisse entrevoir un personnage soumis à rude épreuve par une enfance délicate. Elle brille dans ses costumes, illumine par sa noirceur, et se dévoile avec rudesse dans son machiavélisme.

Pour finir, soulignons le travail fort investi de Charlie Hunnam qui interprète le Docteur Alan McMichael. Ce beau garçon que l’on a croisé dans , du même Guillermo Del Toro, mais aussi dans la série où il campe le personnage de Jax Teller, livre de belles promesses et convainc par sa détermination à travers tout le film.

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Conclusion

Un 3,5 qui en vaut 4, un 4 qui en vaut 3,5. Crimson Peak est un film rugueux, froid, rouge argile, rouge sang. Guillermo est un visionnaire et on ne doit nullement se séparer de cette idée. Il nous prend par la main dans une ballade merveilleuse, dans un conte qu’il sait nous narrer avec son imaginaire lyrique. On sautille, on sursaute dans les méandres de ce chemin tortueux. Ce film ne brise pas les codes de la prévisibilité, mais il les solidifie grâce à cet environnement glauque construit pierre par pierre. Le comparer à l’indétrônable Labyrinthe de Pan est une erreur que nous ne devons pas commettre, chers cinéphiles. Crimson Peak vise à raconter une histoire fantastique pour le compte du fantastique dans une demeure, elle aussi, hautement et définitivement fantastique.

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Julien Chabrier

Cet article a été rédigé par Julien Chabrier, Rédacteur de Critique Film.