Festival de Berlin 2016 News — 20 février 2016
Berlinale 2016 : pronostics et palmarès personnel

berlinale ours 2016

Quels films pour remporter l’Ours d’or cette année ? Quels films se détachent positivement de la compétition ? Pour notre première intrusion dans les salles plaisantes du Berlinale Palast et du Cinemaxx, nous nous sommes consacrés à la compétition et nous pouvons nous risquer à un pronostic et à un palmarès plus personnel avec un très large pourcentage de la sélection, quinze films sur dix-huit. Pour commencer, quitte à faire un choix, l’on est tenté de faire un pari osé mais crédible, celui d’espérer voir primer aux deux plus hautes marches du podium deux documentaires, ce qui serait une première dans un grand festival, d’abord l’italien Fuocoammare qui porte le sujet a cœur du festival (la crise des migrants) mais surtout se révèle le plus riche sur la forme, ensuite l’américain Zero Days, sur l’évolution terrifiante dans les conflits entre pays ennemis via une enquête passionnante et dense sur un mystérieux cyber virus qui a frappé l’Iran. Ce pourrait être une fiction, c’est une histoire vraie à laquelle on peine à croire avant d’affronter la réalité dépeinte dans ce film anxiogène et édifiant. Ce choix peut paraître radical mais rien n’interdit au jury présidé par Meryl Streep d’avoir cette audace. L’an dernier, celui de Darren Aronofsky avait remis le prix du scénario à Patricio Guzman, donc rien n’est impossible, tout est réalisable. Il suffit de le vouloir. C’est dit.

Fuocoammare et Zero Days

Fuocoammare et Zero Days

zero days 02

Pour la mise en scène, le choix semblait très limité avant notre départ définitif (pour cette année) de la Potzdamer Platz où sont réunies les principales salles de projection. Seul Yang Chao pour Crosscurrent se détachant du lot (et de très loin), avec ses partis pris esthétiques accompagnant un récit mystérieux poétique. S’il n’était pas qu’un artifice qui rappelle (en moins bien), le style de Miguel Gomes pour Tabou, Ivo M.Ferreira pour Cartas da Guerra aurait pu séduire mais il nous a laissé en réalité plutôt froid, trop factice pour convaincre. Décevant sur la longueur, aurait pu permettre de voir enfin Jeff Nichols récompensé dans un grand festival international mais hélas le récit s’écroule avant la première heure et le plaisir éprouvé à l’ouverture s’est déjà évanoui depuis longtemps avant la fin de la projection. Les trois derniers longs-métrages nous ont hélas échappé, le train nous ramenant à Paris ayant refusé d’attendre que s’achèvent les huit heures de A Lullaby to the Sorrowful Mystery de Lav Diaz. Si elles sont aussi prenantes que les quelques neuf heures de Death in the Land of Encantos (et les quelques échos de la presse encore présentes laissent penser que c’est le cas), un prix pour le philippin qui fait exploser les chronomètres du regretté Jacques Rivette (Out 1 excluded) n’est pas de l’ordre de l’irrationnel. A Dragon Arrives de l’iranien a suscité lui aussi de l’enthousiasme mais nous ne l’avons pas vu non plus. Tous les films cités dans ce paragraphe peuvent aussi concourir pour les prix Prix Alfred Bauer (remis à un film qui ouvre de nouvelles perspectives dans l’art cinématographique ou offre une vision esthétique novatrice et singulière) et de la contribution technique, même si pour ce dernier le choix de Mark Lee Ping-bing pour la photo de Crosscurrent ressemble à une évidence indépassable. Le plus beau film de la sélection, n’hésitons pas à le répéter, avec un magnifique travail du directeur photo de In the mood for love de Wong Kar Wai. On ne vous offrira même pas de solution de recours.

Crosscurrent et A Lullaby to the Sorrowful Mystery

Crosscurrent et A Lullaby to the Sorrowful Mystery

A Lullaby to the Sorrowful Mystery 1

Damn contraintes qui nous poussent à quitter ce festival avant sa fin, damn aux programmateurs qui ont préféré programmer en notre présence trois films plus anecdotiques dont nous aurions pu nous passer : celui sur lequel nous revenons plus bas ; Cartas da guerra et Genius de Michael Grandage totalement anecdotique malgré quelques bonnes répliques et le talent du chapeau de Colin Firth qui quitte encore moins l’écran que le jeune mexicain de . Et ce n’est pas peu dire…

Colin Firth et Jude Law dans Genius, Johnny Ortiz dans Soy Nero

Colin Firth et Jude Law dans Genius et ci-dessous : Johnny Ortiz dans Soy Nero

soy nero

Côté prix d’interprétation masculine d’ailleurs, le choix est qualitativement riche. En plus de Johnny Ortiz cité juste là, au-dessus de ce paragraphe, plusieurs ont convaincu. alias le pour Denis Côté parvient à rendre attachant un type qui n’est franchement pas le genre de personnes que l’on porte dans nos cœurs (misogyne, politiquement rance) mais il est sauvé par son sarcasme (la scène dans le magasin est réjouissante) et sa prestance savoureuse face à un hélicoptère ou un Denis Lavant décalé. Hélas, le film, parfois moralisateur, n’est pas le plus convaincant de la sélection. Un prix pour Amir Jadidi dans A Dragon Arrives semble là encore assez crédible, semble-t-il. Quitte à faire un choix, réaliste en plus, le choix pourrait se faire entre le très beau jeune duo du meilleur film d’ depuis Les Témoins (sa dernière participation à la compétition berlinoise en 2007), Kacey Mottet Klein et , précis et tendus dans Quand on a 17 ans, ou pour Hedi, jeune homme qui se décide à réagir contre sa mère et une vie programmée qui ne lui convient pas. Si nous penchons plus, pour un pronostic, pour ce dernier, le très beau coming of age français devrait se voir réconforté par un succès mérité lors de sa sortie en salles le 30 mars prochain puis aux César 2017 (go Sandrine Kiberlain, go).

James Hyndman dans Boris sans Béatrice, et ci-dessous Kacey Mottet Klein et Corentin Fila dans Quand on a 17 ans

James Hyndman dans Boris sans Béatrice, et ci-dessous Kacey Mottet Klein et Corentin Fila dans Quand on a 17 ans

quand on a 17 ans

Les actrices semblent moins nombreuses mais pourtant le jury a de quoi choisir. Car si certaines d’entre elles existent à peine comme Kirsten Dunst dans Midnight Special, la femme absente de Cartas da guerra (Margarida Vila-Nova) ou l’épouse de Boris sans Béatrice, d’autres sont mieux mises en vaaleur. Si Trine Dyrholm pourrait permettre à de Thomas Vinterberg de se voir distinguer, la grande favorite semble être une autre femme larguée de façon inattendue (pour elle) par son mari : Isabelle Huppert pour sa prestation souvent hilarante de L’Avenir, même si son personnage semble plus éteint à la fin du film qu’au début, une sorte de faux happy-end, doux-amer plus que réjouissant. Elle (wink wink, Paul Verhoeven) a déjà remporté deux prix d’interprétation à Cannes, à Venise et n’a pour l’instant «que» un seul prix à Berlin, collectif, pour Huit Femmes. Ses principales rivales pourraient être Julia Jentsch confrontée à un choix impossible dans (elle aussi déjà primée ici, pour Sophie Scholl) mais surtout les quatre actrices du polonais (, Magdalena Cielecka, Dorota Kolak et Marta Nieradkiewicz).

Isabelle Huppert dans L'Avenir, ci-dessous les actrices de United States of Love

Isabelle Huppert dans L’Avenir, ci-dessous les actrices de United States of Love

United States of Love

La sélection offre plus de choix intéressants pour le prix du scénario que pour celui de la mise en scène, ce qui a quelque chose de triste pour un festival aussi audacieux dans sa compétition que la Berlinale. 24 Wochen avait un sujet casse-gueule autour de la grossesse compliquée d’une jeune femme et les choix qui accompagne mais le scénario évite tous les écueils possibles et se révèle plutôt fin dans sa façon d’aborder un sujet grave et douloureux (la dernière phrase prononcée est l’un des plus grands frissons de la semaine) même s’il est difficile de s’emballer pour le film lui-même. Possibles encore, The Commune de Vinterberg, l’un des rares feel good movie de la compétition (au moins dans sa première partie, avant la crise, malgré de réels éléments dramatiques), Mort à Sarajevo et sa façon de revisiter la Grande Histoire et le monde d’aujourd’hui et les deux films français, L’Avenir et Quand on a 17 ans, tous disant de belles choses sur la jeunesse, les rapports hommes/femmes et le monde d’aujourd’hui. United States of Love et A Dragon Arrives semblent être là encore de bons candidats grâce à leur singularité narrative.

24 Wochen avec Julia Jentsch et The Commune avec Tryne Dyrholm

24 Wochen avec Julia Jentsch et The Commune avec Tryne Dyrholm

Trine Dyrholm The Commune

Une certitude au moins, un film est certain d’être absent du palmarès. Alone in Berlin, troisième long-métrage réalisé par Vincent Perez, a fait l’unanimité contre lui, d’abord dans son écriture, triste illustration d’un roman majeur de la littérature allemande, dans son parti-pris idiot d’un tournage en anglais avec des textes pourtant écrits dans le décor en allemand (du grand n’importe quoi), un choix strictement commercial, anti-artistique qui plombe le film dès ses premières phrases et aurait du l’exclure d’office de la compétition. Sa mise en scène est plus inexistante que dans les productions anonymes qui plombent nos matinées devant TF1 (oui, je devrais aussi aller au cinéma plus tôt dans la journée). Tout est bien trop propre, comme si les costumes étaient sortis de l’atelier de confection quelques secondes avant d’être portés, comme si les décors venaient tout juste d’accueillir leur dernier clou. Enfonçons d’ailleurs le dernier en évoquant l’interprétation à la ramasse, du couple vedette (Brandan Gleeson & appuient la moindre intention – la main du premier sur la barre d’escalier qui jouxte son appartement) au moindre second couteau en passant même par la moustache de Daniel Brühl jouant elle aussi vraiment très mal. Neil Patrick Harris de Albert à l’ouest approuve ce message. Conclure avec cette purge innommable est triste mais la Berlinale serait avisée d’éviter ce type de production locale simplement par ce qu’elle est locale.

Daniel Brühl dans Alone in Berlin

Daniel Brühl dans Alone in Berlin

Pour rappel, voici la sélection complète de la compétition 2016

  • 24 Wochen d’Anne Zohra Berrached (Allemagne)
  • Alone in Berlin de Vincent Perez (Allemagne)
  • L’Avenir de Mia Hansen-Løve (France)
  • Boris sans Béatrice de Denis Côté (Canada)
  • Cartas da guerra de Ivo M. Ferreira (Portugal)
  • The Commune de Thomas Vinterberg (Danemark)
  • Crosscurrent de Yang Chao (Chine)
  • A Dragon Arrives de Mani Haghighi (Iran)
  • Fuocoammare de Gianfranco Rosi (Italie)
  • Genius de Michael Grandage (Royaume-Uni)
  • Hedi de Mohamed Ben Attia (Tunisie)
  • A Lullaby to the Sorrowful Mystery de Lav Diaz (Philippines)
  • Midnight Special de Jeff Nichols (États-Unis)
  • Mort à Sarajevo de Danis Tanović (France / Bosnie-Herzégovine)
  • Quand on a 17 ans d’André Téchiné (France)
  • Soy Nero de Rafi Pitts (Allemagne)
  • United States of Love de Tomasz Wasilewski (Pologne)
  • Zero Days d’Alex Gibney (États-Unis)
Hedi avec Majd Mastoura et A Dragon Arrives

Hedi avec Majd Mastoura et A Dragon Arrives

a dragon arrives

Mon palmarès personnel

  • Ours d’or : Crosscurrent de Yang Chao
  • Grand Prix : Fuocoammare de Gianfranco Rosi / Zero Days d’Alex Gibney
  • Prix de la mise en scène : Yang Chao pour Crosscurrent (un doublé du à un manque de concurrence dans cette catégorie)
  • Prix d’interprétation masculine : Majd Mastoura pour Hedi, mentions pour Kacey Mottet Klein et Corentin Fila pour Quand on a 17 ans
  • Prix d’interprétation féminine : Isabelle Huppert pour L’Avenir
  • Prix du scénario : Quand on a 17 ans d’André Téchiné, mention pour 24 Wochen d’Anne Zohra Berrached
  • Prix Alfred Bauer, remis à un film qui ouvre de nouvelles perspectives dans l’art cinématographique ou offre une vision esthétique novatrice et singulière : A Lullaby to the Sorrowful Mystery de Lav Diaz ou A Dragon Arrives de Mani Haghighi, pas vus mais qui semblent avoir été très appréciés selon les premiers échos
  • Prix de la contribution technique : Mark Lee Ping-bing pour la photo de Crosscurrent
  • Mentions spéciales toutes personnelles aux films présentés hors-compétition ou dans d’autres sections : Avé César des frères Coen et Miles ahead de Don Cheadle

Le vrai palmarès sera annoncé ce soir, Meryl Streep, à qui nous ne disons que ces quelques mots de scarabées : «please, please, please, love nous do».

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Pascal Le Duff

Cet article a été écrit par Pascal Le Duff, rédacteur en chef cinéma sur Critique-film.fr. Lire tous ses articles