Les Yeux bleus de la poupée cassée
Espagne : 1974
Titre original : Los ojos azules de la muñeca rota
Réalisation : Carlos Aured
Scénario : Jacinto Molina, Carlos Aured
Acteurs : Paul Naschy, Maria Perschy, Pilar Bardem
Éditeur : Artus Films
Durée : 1h29
Genre : Thriller, Horreur
Date de sortie DVD/BR : 21 avril 2026
Récemment sorti de prison, Gilles est engagé comme à tout faire dans un domaine français tenu par trois soeurs. Claude cache sa main atrophiée sous une prothèse, tandis que Nicole est nymphomane, et Yvette en fauteuil roulant. Alors que Gilles est en proie à d’horribles cauchemars dans lesquels il étrangle des femmes, un mystérieux assassin s’en prend aux femmes blondes du canton. Elles sont énucléées, et leurs yeux déposés dans un bol…
Le film
[3,5/5]
Les Yeux bleus de la poupée cassée est un drôle d’objet filmique, coincé quelque part entre les vapeurs d’une Espagne encore corsetée par la fin du franquisme et les éclats bariolés d’un cinéma européen qui, au début des années 70, se prenait soudain à rêver de liberté, de cuir verni et de névroses en roue libre. Le film de Carlos Aured, tourné en 1973, respire cette époque où le Giallo italien faisait des ravages dans les salles, où Dario Argento commençait à imposer ses gants noirs comme d’autres imposent un parfum, et où l’Espagne tentait d’attraper le train en marche sans perdre ses propres obsessions. Les Yeux bleus de la poupée cassée s’inscrit dans cette veine hybride, un peu comme un cousin éloigné qui débarquerait à un mariage avec une veste trop large mais un sourire irrésistible.
Le scénario des Yeux bleus de la poupée cassée, signé Carlos Aured et Paul Naschy, parvient à faire cohabiter un thriller psychologique presque feutré avec un giallo plus frontal, comme si deux films se disputaient la même maison – ce qui tombe bien, puisque la demeure où se déroule la première moitié du récit ressemble elle-même à un terrain de bataille émotionnel. Les trois sœurs qui y vivent, chacune avec son handicap, sa faille ou son incendie intérieur, incarnent une Espagne tiraillée entre tradition et modernité. Leurs vêtements, oscillant entre austérité bourgeoise et audaces discrètes, racontent mieux que de longs discours l’évolution des mœurs : la rousse incendiaire en robe moulante, la sœur paralysée enveloppée dans des étoffes protectrices, la troisième tentant de masquer sa prothèse comme on cache un secret de famille… Les Yeux bleus de la poupée cassée utilise ces détails comme des signaux, des petites secousses visuelles qui disent que le monde change, même si certains préfèrent détourner les yeux.
Côté mise en scène, Les Yeux bleus de la poupée cassée n’a certes pas la flamboyance d’un Dario Argento, mais elle possède une sorte de calme inquiétant, une manière de filmer les couloirs et les regards comme si chaque recoin du cadre pouvait avaler un personnage. Les séquences oniriques, durant lesquelles Paul Naschy se voit étrangler une blonde aux yeux bleus, fonctionnent comme des éclats de subconscient jetés au visage du spectateur. On pourrait presque y voir une réflexion sur la culpabilité masculine, sur la peur du désir, sur ce que l’on fait quand la société vous dit d’être fort mais que l’esprit se fissure. Le film ne théorise rien, mais il laisse traîner des indices, comme un chat qui ramènerait des objets trouvés sans trop savoir pourquoi.
Si bien que lorsque Les Yeux bleus de la poupée cassée se décide, à mi-métrage, à basculer pour de bon dans le giallo pur, le changement de ton surprend mais ne détonne pas. Le tueur ganté, les armes blanches, les yeux bleus prélevés comme des trophées morbides : tout cela renvoie à une tradition déjà bien installée, mais Carlos Aured y injecte une étrangeté presque naïve, notamment avec cette comptine modernisée de « Frère Jacques » qui accompagne les meurtres. Le contraste entre la mélodie enfantine et la violence suggérée crée une ambiance décalée, presque surréaliste, comme si le film se souvenait soudain qu’il avait envie de jouer. Et là où Les Yeux bleus de la poupée cassée surprend encore, c’est dans sa manière de faire exister ses personnages féminins : Diana Lorys, Eva León et Maria Perschy composent un trio fascinant, chacune apportant une nuance différente à ce petit théâtre de la fragilité et du désir. Leur présence donne au film une densité inattendue, comme si leurs blessures intérieures valaient autant que les coups de hachoir.
Et puis, bien sûr, il y a Paul Naschy, alias Jacinto Molina – un acteur mythique en Espagne, qui a étrangement toujours peiné à se frayer un chemin vers les cœurs français. En effet, s’il a tourné dans plus d’une trentaine de films fantastiques au fil des années 70/80, jusqu’à aujourd’hui, les films de Paul Naschy sortis en France en DVD ou Blu-ray se comptent encore sur les doigts d’une seule main. Dans Les Yeux bleus de la poupée cassée, il impose une présence brute, presque animale, qui contraste avec la sophistication du giallo italien. C’est en partie grâce à lui que le film trouve son équilibre : un mélange de maladresse charmante et de tension diffuse, un film qui avance en boitant mais qui regarde toujours droit devant. A découvrir !
Le coffret Blu-ray
[4,5/5]
Les Yeux bleus de la poupée cassée vient tout juste de sortir au format Blu-ray, sous les couleurs de Artus Films. Le film se présente dans un digipack élégant, un objet qui semble vouloir rappeler que le cinéma bis mérite lui aussi un écrin digne de ce nom. L’éditeur propose la version intégrale du film dans un Combo Blu-ray + DVD, et l’ensemble respire le soin apporté aux œuvres que l’on croyait condamnées aux copies fatiguées. L’image, restaurée avec une attention visible, retrouve une stabilité et une propreté qui permettent enfin d’apprécier les nuances de lumière et les couleurs légèrement passées typiques des productions espagnoles du début des années 70. Le grain d’origine est respecté, sans excès de lissage, et les scènes nocturnes gagnent en lisibilité sans perdre leur atmosphère trouble. Les Yeux bleus de la poupée cassée profite ainsi d’un rendu qui met en valeur ses ambiances contrastées, entre huis clos psychologique et éclats de giallo. Le son, proposé en VO espagnole LPCM Audio 2.0 (mono), surprend agréablement par sa clarté. Les dialogues sont nets, les ambiances bien restituées, et la fameuse comptine dérivée de Frère Jacques retrouve une présence presque trop limpide, comme si elle sortait d’un jouet mécanique fraîchement remonté. Le mixage reste fidèle à l’époque, sans chercher à moderniser artificiellement la bande-son, ce qui permet aux Yeux bleus de la poupée cassée de conserver son identité sonore, entre musique guillerette parfois décalée et silences lourds qui précèdent les attaques du tueur. Aucun souffle parasite notable, aucune saturation gênante : Artus Films livre ici un travail solide, respectueux et plaisant à l’écoute.
Côté suppléments, on commencera par une longue présentation du film par Emmanuel Le Gagne et Alain Petit (61 minutes). Ce documentaire éclaire tout un pan du cinéma fantastique et policier hispano-européen, offrant un contexte précieux pour comprendre l’environnement dans lequel Carlos Aured a évolué. Les témoignages, les propos échangés par les deux spécialistes et les analyses replacent Les Yeux bleus de la poupée cassée dans une tradition plus large, celle d’un cinéma artisanal mais passionné, souvent tourné dans l’urgence mais animé par une vraie inventivité. Le diaporama d’affiches et de photographies (2 minutes) complète l’ensemble avec une simplicité bienvenue, comme un petit carnet de souvenirs visuels. Au final, cette édition Blu-ray Artus Films de Les Yeux bleus de la poupée cassée s’impose comme la meilleure manière de redécouvrir un film trop longtemps oublié. L’objet est beau, le master soigné, les suppléments pertinents : un travail éditorial qui donne envie de replonger dans ce giallo espagnol singulier, à la fois bancal, attachant et traversé d’éclairs de poésie sombre.























