Critiques de films Drame — 31 octobre 2019
Critique : Souvenirs d’en France

Souvenirs d’en France

France, 1975

Titre original : –

Réalisateur :

Scénario : André Téchiné & Marilyn Goldin

Acteurs : , Michel Auclair, , Orane Demazis

Distributeur : Carlotta Films

Genre : Drame

Durée : 1h35

Date de sortie : 9 octobre 2019 (Reprise)

3/5

Colporter la beauté du monde à travers des moyens filmiques ne compte pas parmi les objectifs principaux du cinéma selon André Téchiné. Ses films n’existent point afin de plaire aux sens, de faire office de laxatif mental à forte valeur divertissante par voie d’un flux narratif organique et complaisant. La provocation exagérée ne figure pas davantage dans leur cahier des charges, puisque leur regard sur la situation sociale en France, de nos jours ou à des époques plus lointaines, n’est guère caractérisé par un réalisme cru et choquant. Non, les heurts de la perception qui abondent dans Souvenirs d’en France, son deuxième long-métrage qui vient de ressortir grâce à un travail de restauration aussi méticuleux qu’étonnant pour un film après tout pas si ancien que cela, sont plus ambigus et subtils que le laisserait supposer un simple règlement de comptes avec l’essor économique de la province à l’aube des Trente Glorieuses. Le cadre scénaristique a beau y être ample et romanesque, le ton et le rythme du film demeurent au contraire tout à fait morcelés. Cette structure narrative décousue – qu’on ne se priverait pas de critiquer avec plus de véhémence en d’autres circonstances – fait office ici de colonne vertébrale volontairement chancelante d’un récit sur l’opportunisme en guise de valeur reine, pendant la lutte des classes larvée avant et après la Seconde Guerre mondiale. Tout un chacun y cherche à tirer son épingle du jeu, sans jamais mettre en évidence le fait que les cartes sont d’emblée pipées. Il en résulte un film peut-être un peu trop vague dans son propos et trop empressé d’entasser sans suite les petites trouvailles visuelles ou de montage, quoique d’ores et déjà conforme au style rugueux de la filmographie en devenir de André Téchiné.

© 1975 Tigon Film Distributors / Impex-Films / Carlotta Films Tous droits réservés

Synopsis : Dans une petite ville de province de la France des années 1930, la blanchisseuse Berthe se contente d’être la maîtresse clandestine de Hector, membre éminent de la famille Pedret à laquelle appartient la plus grande usine de la région. Le frère de ce dernier vient d’épouser Régina, une jeune femme extravagante qui finira par s’ennuyer mortellement dans ce milieu aux conventions sociales clairement établies. Quand la mère Pedret déclare indirectement la guerre à Berthe, en lui demandant de quitter son fils ou de voir ses affaires subitement décliner, l’ouvrière passe à l’attaque et finit par intégrer le clan des riches industriels.

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Franchir le portail social pour mieux baisser les stores

Une des images récurrentes de Souvenirs d’en France est ce portail blanc en fer, qui sépare la résidence seigneuriale du reste du monde. Le symbole est sans doute choisi avec une ingéniosité discutable. Toujours est-il que cette frontière entre la richesse et la pauvreté servira à plusieurs reprises de lieu de passage aux deux personnages principaux du film. Les deux premières parmi elles s’avèrent les plus parlantes, tandis que l’une des dernières, quand Berthe avoue en voix off qu’enfant, elle avait souvent convoité cet univers jugé inaccessible depuis l’extérieur, perd en impact, puisque cette femme finalement assez ambitieuse a alors déjà rejoint le cercle fermé des acteurs économiques du pays. Auparavant, Régina avait hésité avant de sortir de son nouveau carcan familial, croisant à cette occasion, sur le seuil du portail, celle qui allait réussir infiniment mieux son intégration dans ce microcosme traditionnel. Cette réussite avait pourtant dû se faire sur la durée, sa première incursion pour apporter un échantillon de son travail de couturière n’ayant pas été couronné de succès. Puis, à la fin du film, le motif revient, désormais comme une porte de prison, de l’autre côté de laquelle le pays prend de la vitesse – comment ne pas interpréter, depuis le point de vue contemporain et donc en plein mode anachronique, le train qui passe à toute allure devant la grille comme un signe annonciateur de l’avènement de l’ère du TGV et du maillage différent du territoire qu’elle allait apporter ? – , pendant que la vieille dynastie de la fortune provinciale est appelée à une douce mort inéluctable.

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Foutaises de convenances

Souvenirs d’en France, c’est aussi en grande partie une histoire de femmes. Elles ont certes tendance à avancer discrètement leurs pions sur l’échiquier de la répartition des rôles, en pleine évolution. Mais finalement, rien ou presque ne se fait sans leur impulsion. A l’image de leurs méthodes sournoises, leurs interprétations respectives font preuve d’une opacité insaisissable pas sans charme. Après des débuts d’ouvrière peu convaincants, Jeanne Moreau devient ainsi la stratège avisée de la survie économique de la famille. Elle n’y est certes pas aussi machiavélique et majestueuse que dans ses films les plus emblématiques, mais elle incarne néanmoins le reflet saisissant de la petite parvenue, à qui le costume de la respectabilité ne va jamais tout à fait. En face d’elle, le personnage de Marie-France Pisier fait beaucoup moins d’efforts pour s’intégrer. Grâce à l’interprétation énigmatique de l’actrice trop tôt disparue, Régina restera un éternel grain de sable dans le mécanisme du conformisme à la française, ne sachant pas, par exemple, à quel moment se lever pendant la fête cérémonielle de son mariage au début du film, ni comment exprimer avec intelligence subversive sa moquerie des aventures romantiques vécues au cinéma par Greta Garbo et Robert Taylor. Quant à , l’ouvreuse qui verse toutes les larmes de son corps à la sortie du Roman de Marguerite Gautier de George Cukor, d’ailleurs l’une des séquences les plus réussies du film, elle sert avant tout à donner des indices sur la mode populaire et les coiffures qui vont avec au fil du temps qui s’écoule, mais qui n’a pas l’air de changer quoique ce soit de substantiel dans le fonctionnement social du pays.

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Conclusion

On n’a toujours pas tout à fait saisi où André Téchiné veut en venir avec ses films. Que ce soit son plus récent, L’Adieu à la nuit, ou l’un de ses premiers, Souvenirs d’en France, il en émane une sorte d’irrésolution et d’incertitude dont le but n’est justement pas de rassurer le spectateur. Dans le cas présent, notre degré d’appréciation est plutôt positif, aussi grâce à la forme en mosaïque du récit. Cette dernière ne permet certes pas toujours une vue d’ensemble satisfaisante, mais elle nous réserve quand même, à intervalles irréguliers, des petites pépites cinématographiques, au calcul un brin trop apparent pour nous subjuguer réellement.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles