Critique : Soleil vert

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Soleil vert

Etats-Unis, 1973
Titre original : Soylent Green
Réalisateur : Richard Fleischer
Scénario : Stanley R. Greenberg, d’après un roman de Harry Harrison
Acteurs : Charlton Heston, Leigh Taylor-Young, Chuck Connors, Edward G. Robinson
Distribution : Swashbuckler Films
Durée : 1h37
Genre : Science-fiction
Date de sortie : 28 janvier 2015 (Reprise)

Note : 4/5

Les films de science-fiction les plus inquiétants sont ceux qui gardent leur niveau d’anticipation assez accessible pour un public pas encore confronté aux voyages intergalactiques. L’incitation de faire le lien probable entre le présent amplement connu et un avenir pas si lointain s’avère alors beaucoup plus stimulante qu’un simple divertissement d’évasion. Soleil vert excelle particulièrement dans la prophétie pessimiste d’un futur irradié, dont la première victime serait l’humanité entière. Il y procède avec une doigté remarquable, satisfaisant aux obligations du thriller haletant, tout en dressant le portrait d’un univers nihiliste. Alors que nous nous approchons à grands pas de l’année 2022 évoquée dans le chef-d’œuvre de Richard Fleischer, le retour sur ce film issu d’une autre époque nous permet presque accessoirement de faire le bilan provisoire des réussites et des échecs en termes de protection de l’environnement. Car si la métropole poisseuse et surpeuplée décrite ici dépeint sans doute l’avenir proche d’une façon trop sombre, le danger d’y échouer tôt ou tard, malgré tous les efforts consentis pas plus tard que hier lors de la conclusion de la Cop21, n’est nullement écarté.

Synopsis : En 2022, la population de New York a atteint 40 millions d’habitants, dont plus que la moitié sont au chômage. Dans un contexte de ravitaillement précaire en permanence, basé sur les aliments synthétiques de la firme Soylent, le détective Thorn tient avant tout à garder son emploi auprès de la police municipale. Il s’occupe principalement de l’enquête sur des crimes violents, comme l’assassinat du riche retraité William R. Simonson. Alors que tous les indices font penser à un cambriolage qui aurait mal tourné, Thorn soupçonne un vaste complot derrière cette affaire. Il charge son bibliothécaire personnel, le vieux Sol Roth, de faire des recherches sur la victime et les raisons qui auraient pu le rendre dangereux pour le pouvoir en place.

J’ai déjà vu du riz

En 1973, l’année de sortie de Soleil vert aux Etats-Unis, le dérèglement irréversible du climat et ses conséquences sur la vie humaine devaient paraître encore très abstraits. La peur collective américaine avait alors d’autres sources de frayeur pour se maintenir à un niveau élevé, comme le premier choc pétrolier, les tensions chroniques de la Guerre froide ou bien le scandale du Watergate qui allait ébranler profondément les bases du système politique. La catastrophe écologique qui sert de toile de fond magistrale au film se nourrit toutefois de suffisamment de détails pour rendre crédible cet univers quasiment parallèle. Après le passage en revue aussi succinct que parlant de la chronologie des révolutions industrielles successives par l’intermédiaire d’un montage de photos de moins en moins idylliques, le scénario ne manque pas de brefs renvois aux conditions de vie très difficiles dans les années 2020. Il y ferait chaud tout le temps, sans que les effets de cette chape de plomb thermique puissent être atténués par les dernières inventions techniques. Plus rien ou presque ne fonctionne dans cette cité apocalyptique, plongée dans un brouillard épais de pollution pendant la journée et aux rues désertes et aux cages d’escalier bondées la nuit. Quant à la nourriture, elle a perdu toute saveur et toute consistance, ce qui n’empêche pas la plèbe affamée de la réclamer, faute de souvenir d’un passé plus délicieux.

Après eux le déluge

En parallèle de cette dégradation préoccupante du style de vie du monde occidental, replié plus que jamais sur lui-même, une évolution encore plus néfaste pour la continuité de l’espèce humaine s’est toutefois opérée. Et c’est de ce point de vue-là que le film de Richard Fleischer gagne réellement ses lettres de noblesse, en dehors de son efficacité narrative pour faire avancer une intrigue policière dépourvue d’un manichéisme simpliste. Car pour une production hollywoodienne, qui aurait a priori intérêt à promouvoir le statu quo commercial et économique, Soleil vert est étonnamment pessimiste, voire nihiliste. Son héros n’en est pas vraiment un, puisque la lutte pour la survie a remplacé depuis longtemps pour ce loup solitaire tout sentiment affectif. A l’exception notable de ses rapports avec son vieil assistant, la relique d’un temps révolu qui remplit tant bien que mal le rôle de passeur nostalgique. Les quelques séquences entre Charlton Heston et Edward G. Robinson dans son dernier rôle fournissent ainsi une dimension touchante d’autant plus fragile au film, que tous les autres éléments de l’intrigue œuvrent de concert pour en drainer toute humanité. Le désespoir sous toutes ses formes est ainsi le maître-mot d’une parabole exceptionnelle par sa noirceur, dans un contexte filmique sinon au moins partiellement voué au volontarisme. Sauf que l’action de Thorn ne mènera à rien, si ce n’est d’alimenter davantage la broyeuse de destins vers laquelle notre civilisation risque toujours de déraper à tout moment.

Conclusion

Une merveilleuse mise en garde sur les risques que nous courrons tous si le délicat équilibre de la société humaine venait à se détraquer, Soleil vert compte parmi les chefs-d’œuvre de la science-fiction ! Son message aucunement pompeux y est transmis avec conviction par un ensemble d’acteurs sans faille, ainsi que par la mise en scène sèche et assurée de Richard Fleischer, peut-être jamais plus moderne et intemporelle à la fois que dans le film présent. Ce dernier s’autorise même une mise en abîme, elle aussi guère édifiante, sur la place du cinéma dans nos vies, lors de la projection au Foyer où les images du paradis terrestre renvoient directement à la nature mensongère du Septième art.

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