Critique : Ouvert la nuit

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France, 2016
Titre original : –
Réalisateur :
Scénario : Edouard Baer et Benoît Graffin
Acteurs : , Edouard Baer, , Christophe Meynet
Distribution : Le Pacte
Durée : 1h37
Genre : Comédie
Date de sortie : 11 janvier 2017

Note : 3,5/5

La personnalité publique de Edouard Baer a beau être polarisante, elle a au moins l’immense avantage d’être consistante au fil des années. L’image que l’acteur donne de lui-même est celle d’un homme loufoque et narcissique, trop imbu de sa propre aura pour proférer autre chose que des pointes puériles. Il y a sans doute une part de vérité dans ce personnage, érigé comme icône de la génération bo-bo. Et pourtant, son troisième film en tant que réalisateur, après une longue pause depuis les deux premiers au début du siècle, fait preuve d’une incroyable clairvoyance et surtout d’une maîtrise insoupçonnée de l’outil cinématographique pour nous concocter une formidable comédie douce-amère. Ouvert la nuit s’apparente ainsi à une course de montagne russe extrêmement jubilatoire, qui nous plonge sans ménagement dans la nuit folle d’un artiste de la vie, un inconscient peut-être, mais en tout cas un homme fragile pris au piège d’un interminable mouvement de fuite. Edouard Baer s’y révèle à fleur de peau, tel le comédien intelligent et narquois qu’il est au fond.

Synopsis : A la veille de la première de la nouvelle pièce, l’équipe du Théâtre de l’Etoile cherche fiévreusement son directeur Luigi. Les techniciens veulent enfin être payés, le vieux réalisateur japonais désespère face au jeu trop expressif des acteurs et Nawel, l’infaillible assistante de direction, aimerait bien que son patron aille voir la riche propriétaire de la salle pour lui demander une énième extension du budget. C’en est trop pour Luigi, qui s’en va à bord d’un taxi, rechercher in extremis un vrai singe susceptible de remplacer au pied levé l’acteur masqué, victime d’un accident. Il est accompagné dans sa course folle à travers la nuit parisienne par la stagiaire Faeza, de moins en moins docile face aux frasques de son employeur, qui ne pense qu’à lui et à l’avenir de son théâtre.

Surtout faites-en trop

Accrochez-vous, la nuit va être agitée ! Tel un tourbillon hors de contrôle, le récit de Ouvert la nuit part dans tous les sens, passant avec une aisance incroyable du coq à l’âne, à l’image de son protagoniste à qui l’inertie fait infiniment plus peur que l’accumulation d’échecs sans conséquence. Le réalisateur-scénariste-acteur nous emmène joyeusement dans le petit monde du spectacle à Paris, entièrement fidèle à sa réputation pas toujours flatteuse, quoique galvanisé par l’énergie inépuisable de Luigi. Aucun embarras n’est trop contraignant pour ce dernier, tant qu’il existe une issue de secours qu’il emprunte sans gêne avec une pirouette plus ou moins réussie, laissant invariablement ses proches dans la mouise. Ses exploits sont si énormes, si magistralement improvisés, qu’il devient carrément impossible de ne pas en rire aux éclats. Et pourtant, cette surenchère dans la recherche du gag, aussi sophistiquée soit-elle, en dit plus long sur les véritables démons du personnage principal que n’importe quel moment de répit, et par conséquent de réflexion, artificiellement agencé. Heureusement, la narration excelle dans le va-et-vient ininterrompu entre le tempérament bordélique de Luigi et la difficulté de son entourage, pourtant rompu à l’exercice, d’y répondre de façon adéquate.

Pas ce soir

Car la part d’ombre de ce blagueur invétéré, personne ne la révèle mieux que ses proches, en guise de dommages collatéraux d’un style de vie superficiel. Autant Edouard Baer est un bouffon génial, jamais à court d’idées pour tirer son alter ego de situations rocambolesques, autant les personnages secondaires forment un filet de secours efficace pour amortir – souvent malgré eux – chacune de ses chutes. Cela commence très fort avec le vénérable dans l’un de ses derniers rôles, ronchon et néanmoins attachant, mais le véritable cœur du film bat du côté des deux principaux personnages féminins, interprétés avec maestria par Sabrina Ouazani et Audrey Tautou. C’est grâce à elles que Luigi tient encore debout après une virée nocturne chaotique au possible, pendant laquelle – comble de l’ironie – il n’aura presque rien accompli. Et c’est également grâce à leur emploi judicieux que le délicat équilibre de l’intrigue ne sombre jamais dans la caricature hystérique. En ce sens, Ouvert la nuit constitue une formidable surprise : à la fois parce qu’il confirme notre conviction qu’Edouard Baer est bien plus astucieux que sa personnalité publique, bourrée de fanfaronnades, voudrait le faire croire, et qu’il y parvient de surcroît par l’intermédiaire d’un film, qui atteint sans le moindre signe d’essoufflement un niveau de divertissement ébouriffant.

Conclusion

L’année 2017 est encore jeune, mais nous tenons d’ores et déjà notre premier coup de cœur avec cette comédie au charme irrésistible ! Ouvert la nuit peut sans fausse modestie être considéré comme le premier véritable coup de maître en tant que réalisateur de la part d’Edouard Baer. Celui-ci paraît s’y livrer par le biais du portrait plus ou moins fictif d’un artiste hyperactif, alors qu’il persévère en fait à broder le mythe fascinant d’un homme créé par les médias, d’abord la radio, puis la télévision, la scène et le cinéma, qui s’avère suffisamment rusé pour jouer, avec un soupçon de méchanceté, de cette image faite de toutes pièces.

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